Introduction
Il est des objets si familiers qu’on ne les voit plus. Un rectangle d’étoffe claque au vent sur un fronton, au mât d’un navire, au-dessus d’un poste-frontière perdu dans le désert; il se déploie dans les stades, s’enroule autour des épaules d’un athlète, recouvre le cercueil d’un soldat. On le salue, on le brandit, on le brûle parfois. Et pourtant, qui se demande d’où vient ce morceau de tissu capable de faire pleurer les foules et de mettre en marche des armées?
Ce texte prolonge un cheminement entamé dans nos réflexions précédentes. Nous avons d’abord interrogé la frontière, cette ligne tracée sur la terre qui sépare le dedans du dehors, puis l’État-nation, cette forme politique qui prétend faire coïncider un peuple, un territoire et une souveraineté. Il restait à comprendre comment cette souveraineté se rend visible, comment elle se donne à voir et à aimer. La frontière dit jusqu’où; l’État-nation dit qui; le drapeau dit nous. Il en est la signature, le visage, la part sensible. Après la ligne et l’institution, voici donc l’emblème: la suite logique d’une enquête sur les manières dont les communautés humaines se délimitent, s’organisent et se représentent. Tout Marocain reconnaît son drapeau; bien peu, pourtant, en connaissent réellement l’histoire et la signification.
Le drapeau marocain.
Il convient de distinguer quelques termes. L’enseigne est le signe de ralliement porté au combat; l’étendard et la bannière sont les insignes d’un chef ou d’une maison; le pavillon est le drapeau arboré en mer; le drapeau, au sens moderne, est l’emblème d’un État ou d’une nation. L’étude savante de ces objets porte, depuis 1957, le nom de vexillologie, terme forgé par l’Américain Whitney Smith à partir du latin vexillum, «petite voile».
Nous employons le mot généalogie au sens que Michel Foucault, relisant Nietzsche, lui a donné: non pas la recherche d’une origine pure dont le présent serait l’aboutissement nécessaire, mais le repérage des filiations, des bifurcations et des réappropriations successives (Foucault, 1971). La question directrice est simple à formuler: pourquoi les sociétés humaines ont-elles eu besoin de ce signe, et comment un insigne d’abord militaire ou dynastique est-il devenu l’incarnation d’une nation souveraine? Nous examinerons d’abord les motivations qui ont conduit à créer le drapeau (I), puis son passage de l’emblème dynastique à l’emblème national (II), avant d’étudier en détail le cas marocain (III).
I. Pourquoi un drapeau? Les motivations des sociétés humaines
Imaginons une plaine, il y a quelques se voient plus. Au-dessus de la mêlée, une hampe se dresse, et soudain chacun sait où regarder, où courir, pour qui se battre. Tout commence peut-être là, dans ce besoin vital d’un point fixe au milieu du chaos.

Le drapeau naît d’abord d’un besoin pratique, celui de voir et d’être vu. Avant le télégraphe et la radio, un chef ne peut transmettre ses ordres sur un champ de bataille qu’à portée de voix ou de regard. L’enseigne levée au-dessus de la mêlée indique où se trouve le commandement, où se regrouper, dans quelle direction avancer. Sa chute est lue comme le signe de la défaite et provoque souvent la débandade. C’est pourquoi les armées antiques, de l’Égypte à la Chine, ont toutes connu des signes portés sur des hampes, d’abord figures de bois ou de métal, puis pièces d’étoffe: leur fonction première était l’identification au combat.
Quelques exemples montrent la force de cet attachement. À Rome, la perte des aigles de trois légions lors du désastre de Varus, en Germanie, en l’an 9, est vécue comme une humiliation collective. À l’inverse, Auguste célèbre comme un triomphe la restitution, par les Parthes, des enseignes perdues par Crassus; la scène figure sur la cuirasse de sa célèbre statue de Prima Porta. Dans la tradition musulmane, le récit de la bataille de Muʾta, en 629, rapporte que trois porte-étendards se succèdent pour que la bannière ne touche pas le sol.
Le deuxième, Jaʿfar ibn Abī Ṭālib, frère de ʿAlī, la tient encore après avoir perdu ses deux bras. En Europe, les rois de France vont chercher l’oriflamme à l’abbaye de Saint-Denis avant de partir en guerre. Dans ces trois mondes, perdre l’étendard, c’est perdre l’honneur; le défendre jusqu’à la mort est le plus haut geste du combattant.
À cette fonction s’ajoute celle de distinguer l’ami de l’ennemi. Lorsque les combattants se ressemblent ou que leur visage est caché, il faut un signe visible de loin. Michel Pastoureau explique ainsi la naissance de l’héraldique en Europe au XIIᵉ siècle: le heaume rendant les chevaliers méconnaissables, les armoiries peintes sur l’écu et la bannière permettent de les identifier (Pastoureau, 1998). Le signe sert alors à classer les hommes en groupes et à les situer les uns par rapport aux autres.
Mais le drapeau ne se réduit jamais à un outil technique. Il répond aussi à un besoin plus profond: rendre visible un pouvoir qui, par nature, est invisible. L’autorité d’un souverain ne se voit pas; elle doit être mise en scène. Les premiers États centralisés de Mésopotamie, d’Égypte ou d’Inde ont fait de leurs enseignes des marqueurs de supériorité et de centralité. Dans le monde musulman, la remise d’une bannière (ʿaqd al-liwāʾ) à un gouverneur ou à un chef d’armée vaut investiture: celui qui reçoit le drapeau reçoit une parcelle de l’autorité du calife. Ibn Khaldūn range d’ailleurs les bannières et les tambours parmi les attributs distinctifs de la royauté, et souligne leur effet sur les âmes des combattants, qu’ils exaltent ou qu’ils effraient (Ibn Khaldūn, Muqaddima, trad. Cheddadi, 2002).
Le drapeau répond encore à un besoin de sacré. Les enseignes antiques portaient l’image des dieux; les bannières musulmanes portent la profession de foi ou des versets coraniques; les étendards chrétiens, la croix ou l’image des saints. Le signe appelle la protection divine et rend présente une puissance qui dépasse les hommes. Émile Durkheim a donné de ce phénomène une analyse devenue classique: comme le totem pour le clan, le drapeau concentre les sentiments collectifs du groupe. Le soldat qui meurt pour le défendre ne meurt pas pour une étoffe, mais pour la société que cette étoffe rend présente (Durkheim, 1912).
Sans signe matériel, ces sentiments resteraient diffus; le drapeau leur donne un objet.
Ce caractère sacré explique aussi le sort réservé aux drapeaux pris à l’ennemi. Capturés, ils deviennent des trophées exposés dans les églises, les mosquées ou les palais, preuves durables de la victoire. Le Maroc en offre un exemple frappant: deux bannières ayant appartenu au sultan mérinide Abū l-Ḥasan, prises lors de la bataille du Salado en 1340, sont encore conservées au musée de la cathédrale de Tolède. Le drapeau vaincu continue ainsi de raconter, des siècles plus tard, la défaite de celui qui le portait et la gloire de celui qui l’a saisi.
Trois autres motivations complètent ce tableau. Le drapeau sert d’abord à marquer l’espace: planter un étendard, c’est prendre possession d’une terre, d’une ville ou d’un navire. Il rejoint ici la frontière. Il sert aussi à communiquer selon un code partagé, surtout en mer. À partir du XVIᵉ siècle, les pavillons y indiquent la nationalité des navires, et des pavillons de signaux transmettent des messages d’un bâtiment à l’autre. Il sert enfin à inscrire le groupe dans la durée: conservé, transmis, exposé comme trophée ou comme relique, il relie les générations. Ces fonctions se cumulent et se recomposent au fil du temps; leur combinaison explique la longévité exceptionnelle de ce signe.
II. Des enseignes dynastiques au drapeau national
Longtemps, le drapeau eut un maître. Il flottait au-dessus de la tente du calife, précédait le cortège du roi, suivait le seigneur à la guerre. Puis vint le jour où le maître changea de nom: on cessa de mourir pour un prince et l’on se mit à mourir pour une idée, la nation. L’étoffe resta la même; ce qu’elle portait avait changé de nature.
Le signe exprime alors la souveraineté d’une personne ou d’une lignée, non celle d’un peuple. Dans le monde musulman, les grandes dynasties califales associent leur légitimité à une couleur: le blanc pour les Omeyyades, le noir pour les Abbassides, arrivés au pouvoir au milieu du VIIIᵉ siècle, le vert enfin pour la famille du Prophète. Cette couleur n’a rien de décoratif: elle exprime une allégeance ou une revendication. Arborer le noir, c’est reconnaître le calife de Bagdad; choisir une autre couleur, c’est affirmer son autonomie. En Europe aussi, la bannière armoriée ou l’oriflamme du roi de France désignent un prince et sa maison.
La mer amorce la transformation. L’essor du commerce et de la guerre de course impose des pavillons normalisés, reconnus par toutes les puissances, qui rattachent chaque navire à un État. Le navire devient une sorte de territoire mobile, et le pavillon la marque de cette appartenance. Les corsaires de Méditerranée participent à cette histoire: ceux de Rabat-Salé arborent un pavillon rouge qui jouera, nous le verrons, un rôle dans la genèse du drapeau marocain.
La rupture décisive se produit à la fin du XVIIIᵉ siècle. En 1777, le drapeau américain ne renvoie plus à aucun prince: ses étoiles et ses bandes figurent les treize États fédérés. En France, la cocarde tricolore apparaît en 1789 et le pavillon tricolore est fixé en 1794. Raoul Girardet a montré comment ces «trois couleurs» deviennent le support d’une mémoire nationale disputée (Girardet, 1984). Le drapeau ne représente plus une personne mais une abstraction: la nation. Au XIXᵉ siècle, le modèle se généralise et se codifie: on fixe des proportions, des teintes, des règles d’usage. L’Empire ottoman adopte lui-même en 1844 un drapeau rouge au croissant et à l’étoile. Eric Hobsbawm et Terence Ranger ont parlé à ce propos d’«invention de la tradition» (Hobsbawm et Ranger, 2006). Benedict Anderson a montré, de son côté, que ces symboles permettent à des millions d’inconnus de se sentir membres d’une même «communauté imaginée» (Anderson, 1996).
La colonisation exporte cette norme européenne hors d’Europe, tout en la subordonnant: les territoires soumis voient flotter le drapeau de la métropole. Par un retournement remarquable, le drapeau devient ensuite l’arme symbolique des mouvements nationalistes, et la levée des couleurs nationales le rite inaugural des indépendances. Le Maroc suit sur ce point une trajectoire singulière. Son drapeau ne procède ni d’une création révolutionnaire ni des familles chromatiques panarabe ou panafricaine, mais d’une tradition dynastique réinterprétée, codifiée sous protectorat puis nationalisée.
Le XXᵉ siècle achève de lier le drapeau à l’ordre des États-nations, dont nos textes précédents ont retracé la formation. Un État, un territoire délimité, un peuple, un drapeau: la formule devient la norme du monde. Devant le siège des Nations unies, à New York, les drapeaux des États membres s’alignent par ordre alphabétique, tous de même taille, sur des mâts de même hauteur. Le spectacle est saisissant: l’égalité souveraine des nations, principe juridique abstrait, y devient une rangée d’étoffes qui flottent côte à côte dans le même vent. Chaque nouvel État vient y ajouter son drapeau, comme on signe un registre. La frontière dessine la place de chacun sur la carte; le drapeau l’affiche aux yeux du monde.
III. Le drapeau marocain: choix, dates et significations
Rouge comme la terre ocre du Sud, comme les murailles de Marrakech au couchant; vert comme les toits des mosquées et les palmeraies des oasis. Au centre, une étoile tracée d’un seul trait, sans commencement ni fin. Le drapeau marocain semble avoir toujours été là. Il a pourtant une histoire, faite de deuils et de victoires, de compromis et de reconquêtes, qu’il faut maintenant raconter.
L’histoire du drapeau marocain a longtemps été racontée comme une continuité sans faille, le rouge actuel prolongeant un emblème immémorial. Les recherches récentes de Nabil Mouline (2023), fondées sur des archives espagnoles, françaises, allemandes, britanniques, américaines et turques, ainsi que sur des sources matérielles (étoffes, enluminures, atlas maritimes, monnaies, photographies), montrent une trajectoire bien plus heurtée.
Les premières informations fiables remontent aux Almoravides, au XIᵉ siècle. Ayant reconnu l’autorité du calife abbasside de Bagdad, ils en adoptent la couleur: un drapeau noir portant la profession de foi en lettres d’or. Les Almohades, au XIIᵉ siècle, revendiquent au contraire le califat pour eux-mêmes et choisissent un drapeau blanc, le «Drapeau victorieux» (al-ʿalam al-manṣūr). Son prestige est tel que Mérinides, Wattassides et Saadiens le conservent: le blanc reste l’emblème dynastique du Maroc pendant près de cinq siècles. Au XIVᵉ siècle, le sultan mérinide Abū ʿInān fait hisser ce drapeau blanc sur les mosquées chaque vendredi pour affirmer partout la présence du pouvoir central; l’usage s’en est maintenu jusqu’à nos jours, bien que sa signification d’origine se soit perdue.
Qui a choisi le rouge, et quand? Les Alaouites, arrivés au pouvoir dans la seconde moitié du XVIIᵉ siècle, arborent d’abord un drapeau vert sans ornement. Mais le vert, couleur associée au Prophète, est aussi celle des tribus et des confréries: la dynastie ne parvient pas à en avoir le monopole. Selon Mouline, c’est Moulay Ismaïl (1672-1727) et ses successeurs qui adoptent alors le rouge, en s’inspirant du pavillon des corsaires de Rabat. Aucun texte ne fixe une date précise pour ce choix: il s’agit d’une adoption progressive, non d’une décision unique. Pendant deux siècles, la dynastie dispose ainsi de deux drapeaux, le vert pour son autorité religieuse, le rouge pour son pouvoir politique. Ce n’est qu’à partir des années 1870, sous la pression des normes diplomatiques et maritimes européennes, que le drapeau rouge uni devient le symbole de l’État chérifien lui-même. Les premiers écrits nationalistes du début du XXᵉ siècle appellent déjà les Marocains à s’unir autour de lui pour défendre l’indépendance du pays.
Qui a choisi le drapeau actuel, et à quelle date? Le drapeau rouge à l’étoile verte a été institué par un dahir du sultan Moulay Youssef daté du 17 novembre 1915 (9 moharrem 1334), publié au Bulletin officiel de l’Empire chérifien n° 162 du 29 novembre 1915. Le contexte est celui du protectorat, établi en 1912, et de la Première Guerre mondiale. Plusieurs sources attribuent l’initiative au résident général Lyautey; d’autres historiens parlent plus prudemment d’un compromis entre le sultan et les autorités du protectorat. Le texte du dahir justifie lui-même la modification: le drapeau hérité des ancêtres, entièrement rouge, risquait d’être confondu avec d’autres pavillons, notamment ceux que la marine utilise comme signaux. Le sultan décide donc de le distinguer en l’ornant, en son centre, d’un sceau de Salomon à cinq branches, de couleur verte. Cette adoption fut suivie de celle d’un pavillon de commerce portant les couleurs françaises dans l’angle supérieur près de la hampe, signe de la souveraineté limitée de l’époque (Simou, 2016).
Pour comprendre ce choix, il faut le replacer dans la politique de Lyautey. Le premier résident général entendait gouverner «avec» le sultan et non à sa place. Il veillait à préserver le prestige du Makhzen, ses cérémonies et ses insignes, tout en gardant l’essentiel du pouvoir réel entre les mains de la Résidence (Rivet, 1988). Doter l’Empire chérifien d’un drapeau bien identifiable servait cette double logique: affirmer une souveraineté marocaine, mais dans le cadre du protectorat. Le moment compte aussi: en 1915, des troupes marocaines combattent en France, et certains auteurs pensent que le besoin de leur donner un emblème distinct a pu peser dans la décision.
Le drapeau de 1915 flotte cependant sur un territoire fragmenté. Le nord du pays est placé sous protectorat espagnol, où un khalifa, membre de la famille alaouite, représente le sultan depuis Tétouan et dispose de ses propres insignes; Tanger reçoit, à partir des années 1920, un statut international. Pendant la guerre du Rif (1921-1926), Mohammed ben Abdelkrim el-Khattabi dote la république qu’il proclame d’un drapeau rouge d’inspiration ottomane, frappé d’un carré blanc portant un croissant et une étoile à six branches. La multiplicité de ces emblèmes reflète la division politique du pays; à l’avènement de Mohammed V, en 1927, le drapeau rouge à l’étoile verte flotte de nouveau dans l’ensemble du royaume.
Le paradoxe est que cet emblème, adopté sous tutelle, devient l’étendard de la lutte pour l’indépendance. Après les protestations contre le dahir berbère de 1930, les jeunes nationalistes cherchent des symboles capables de rassembler au-delà des appartenances régionales et tribales. Ils en trouvent deux: la personne du sultan et le drapeau, dans lequel ils voient la preuve de l’ancienneté de la nation. La fête du Trône, célébrée à partir de 1933 à leur initiative, devient l’occasion de pavoiser les villes. Le drapeau orne les journaux, les écoles libres et les rassemblements, du Plan de réformes de 1934 au Manifeste de l’indépendance du 11 janvier 1944. En 1947, après le discours de Tanger, Mohammed V le fait hisser à son tour: la monarchie s’approprie un symbole déjà investi par les nationalistes.
L’exil du souverain, en 1953, fait du drapeau un signe de résistance: l’arborer revient à contester l’autorité du protectorat. Le retour de Mohammed V en novembre 1955, puis l’indépendance, reconnue par la France le 2 mars 1956 et par l’Espagne le 7 avril suivant, sont accueillis dans une marée de drapeaux rouges à l’étoile verte. L’emblème est conservé tel quel. Les constitutions de 1962 à 1996 (article 7), puis celle de 2011 (article 4), le définissent comme un drapeau rouge frappé en son centre d’une étoile verte à cinq branches, et l’associent à la devise «Dieu, la Patrie, le Roi». L’ancienne dualité subsiste discrètement: l’étendard royal se distingue par un liseré doré autour de l’étoile, et un drapeau vert à étoile dorée reste l’emblème propre de la dynastie. Né d’un compromis colonial, le symbole est devenu celui de la souveraineté retrouvée.
Que signifient ses composantes? Il faut ici distinguer les significations historiques, attestées par les sources, et les interprétations postérieures. Le rouge est d’abord la couleur du pouvoir politique alaouite, empruntée aux corsaires de Rabat. On le rattache aussi à la qualité chérifienne de la dynastie, qui descend du Prophète: le rouge était également la couleur des chérifs de La Mecque. Les lectures contemporaines, qui y voient le sang des ancêtres, le courage et le sacrifice pour la patrie, relèvent d’une interprétation nationale plus tardive. Le vert est la couleur traditionnellement associée au Prophète et à l’islam; le Coran revêt les élus du paradis d’étoffes vertes. Il fut la première couleur des Alaouites et exprimait leur autorité religieuse. On peut dès lors lire le drapeau de 1915 comme la réunion, sur une même étoffe, des deux emblèmes de la dynastie: le rouge du pouvoir politique et le vert de l’autorité religieuse.
La forme de l’étoile mérite une attention particulière. Le dahir la nomme «sceau de Salomon» (khātam Sulaymān). Dans la tradition musulmane, Salomon est à la fois prophète et roi, et son anneau-sceau lui aurait donné pouvoir sur les djinns et les vents: le motif est donc associé à la protection, à la sagesse et à la souveraineté légitime. Il était présent depuis longtemps dans l’art marocain, sur les zelliges, les boiseries, les monnaies et les amulettes.
Les polygones étoilés y évoquaient la fertilité, la santé, l’union, la force et la guidance, et trois d’entre eux dominaient: le pentagramme, l’hexagramme et l’octagramme. Les musulmans désignaient d’ailleurs comme «sceau de Salomon» aussi bien l’étoile à cinq branches que celle à six branches. Cela explique une confusion tenace: des monnaies chérifiennes et des représentations étrangères, dont un dictionnaire Larousse de 1948, ont figuré une étoile à six branches, alors que le dahir de 1915 précise bien cinq branches. Enfin, l’étoile marocaine n’est pas pleine: elle est formée de lignes entrelacées, tracées d’un seul trait, selon une esthétique de l’entrelacs propre à l’art islamique. L’idée que ses cinq branches figurent les cinq piliers de l’islam est répandue, mais elle ne figure pas dans le texte de 1915: c’est une resémantisation postérieure, qui témoigne de la vitalité du symbole plutôt que de son origine.
Ces significations ne sont pas des abstractions savantes: elles s’enracinent dans la culture matérielle marocaine. Le vert se lit sur les tuiles vernissées qui coiffent les mosquées, les sanctuaires et les palais, de Fès à Marrakech; il signale au regard l’espace du sacré et du pouvoir. Le rouge est celui des étoffes d’apparat, des selles et des harnais des cavaliers, ou encore du tarbouche, que l’Europe appelle «fez», du nom de la ville. Quant aux polygones étoilés, ils structurent tout le décor des zelliges, des plafonds de cèdre peints et des portes cloutées. Ils relèvent d’un art savant de l’entrelacs, fondé sur la géométrie, où la répétition infinie du motif suggère l’ordre et l’unité du monde.
Le chiffre cinq lui-même résonne dans la culture populaire. La main de protection, appelée khamsa, est l’un des talismans les plus répandus du Maghreb, partagé par les musulmans et les juifs marocains, et l’expression «cinq dans ton œil» sert à conjurer le mauvais œil. Rien ne permet d’affirmer que les rédacteurs du dahir de 1915 aient pensé à ces usages; mais leur existence aide à comprendre pourquoi l’étoile à cinq branches a été si aisément adoptée et investie de sens. Un symbole s’impose d’autant mieux qu’il rencontre un imaginaire déjà partagé: c’est ce qui fait du drapeau marocain, au-delà du texte qui l’institue, un objet profondément familier.
Le drapeau a ensuite pris toute sa dimension politique dans l’espace et dans les foules. Lors de la Marche verte de novembre 1975, des centaines de milliers de marcheurs avancent vers le Sahara le Coran dans une main et le drapeau dans l’autre: l’emblème y sert à la fois l’unité nationale et l’affirmation d’une revendication territoriale, dans un dossier longtemps disputé devant les Nations unies. Le lien entre drapeau et frontière apparaît ici en pleine lumière. Plus près de nous, la Coupe du monde de 2022 a montré, au Maroc comme dans la diaspora, la force de ce que Michael Billig appelle le «nationalisme banal» (Billig, 1995): le drapeau rouge à l’étoile verte est devenu un langage commun.
Il faut avoir vu, en décembre 2022, les rues de Casablanca, de Paris, de Bruxelles ou de Montréal se couvrir de rouge et de vert pour mesurer ce que peut un drapeau. Des familles installées depuis trois générations loin du pays natal l’ont déployé aux fenêtres, noué aux épaules des enfants, brandi au volant des voitures. Le drapeau franchissait alors toutes les frontières que nos textes précédents ont décrites: il ne marquait plus un territoire, il dessinait une appartenance. C’est peut-être là sa puissance la plus étrange: il permet à une nation d’exister partout où ses enfants se trouvent, comme une patrie qu’on emporte avec soi.
Conclusion
Au terme de ce parcours, le drapeau apparaît pour ce qu’il est: non pas un objet né d’un seul geste, mais une mémoire tissée. Chaque époque y a laissé un fil. L’enseigne antique lui a donné sa fonction de ralliement; les bannières califales, l’idée que la couleur dit une légitimité; le pavillon maritime, sa grammaire codifiée; les révolutions, enfin, le passage décisif du prince à la nation. Né de besoins très concrets, se voir, se rallier, se distinguer, communiquer, il est devenu le support d’une sacralité collective: selon l’analyse de Durkheim, la société s’y rend présente à elle-même.
Le Maroc offre de cette généalogie une illustration rare. Du noir almoravide au blanc almohade, du vert religieux au rouge politique des Alaouites, puis du rouge uni à l’étoile verte de 1915, l’emblème a changé de couleur, de forme et surtout de sens. Né sous tutelle d’une simple précaution maritime, il a été arraché à son contexte par le mouvement national, porté dans l’exil et le retour du souverain, consacré par l’indépendance et la Constitution. Sa force tient à cette alchimie singulière: faire tenir ensemble une continuité revendiquée et des ruptures bien réelles, le temps long des dynasties et le temps court des combats pour la souveraineté.
Notre enquête avance ainsi d’un pas. La frontière fixe la souveraineté dans le sol; l’État-nation l’organise en institutions; le drapeau la rend mobile, visible, aimable. Il est une frontière portative, que l’on emporte sur un navire, que l’on hisse sur une ambassade, que l’on agite dans un stade à des milliers de kilomètres de chez soi. Là où la frontière sépare, le drapeau rassemble; là où l’État commande, le drapeau émeut. Aujourd’hui, il circule aussi sous forme d’émojis et de filtres numériques, détaché du mât et du territoire, sans rien perdre de son pouvoir d’émotion.
Mais le drapeau ne parle qu’aux yeux. Lorsqu’il monte au mât, dans les cérémonies officielles comme sur les pelouses des stades, il ne monte presque jamais en silence: une musique l’accompagne, des voix s’élèvent, des milliers de bouches prononcent les mêmes paroles au même instant. Après le signe que l’on voit vient le chant que l’on entend. C’est vers lui que nous nous tournerons dans notre prochain texte: les hymnes nationaux, ces autres emblèmes de la souveraineté, par lesquels une nation ne se contente plus de se montrer, mais se fait entendre et se chante elle-même.
Bibliographie essentielle
Sources:
• Dahir du 17 novembre 1915 (9 moharrem 1334) portant description du nouveau drapeau de l’Empire, Bulletin officiel de l’Empire chérifien, n° 162, 29 novembre 1915.
• Constitution du Royaume du Maroc, 2011, article 4.
• Ibn Khaldûn, Le Livre des exemples, t. I, Autobiographie. Muqaddima, trad. Abdesselam Cheddadi, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2002.
Études et essais
• Mouline Nabil, Drapeaux du Maroc. Une histoire symbolique, Casablanca, Sochepress, 2023 (existe aussi en version arabe).
• Simou Bahija (dir.), Le Maroc et la France: le parcours vers l’indépendance, 1912-1956, Rabat, Direction des Archives royales, 2016.
• Anderson Benedict, L’Imaginaire national, Paris, La Découverte, 1996.
• Durkheim Émile, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Alcan, 1912.
• Foucault Michel, Nietzsche, la généalogie, l’histoire, in Hommage à Jean Hyppolite, Paris, PUF, 1971.
• Girardet Raoul, Les trois couleurs, in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t. I, Paris, Gallimard, 1984.
• Hobsbawm Eric et Ranger Terence (dir.), L’Invention de la tradition, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.
• Pastoureau Michel, Les Emblèmes de la France, Paris, Bonneton, 1998.
• Rivet Daniel, Lyautey et l’institution du protectorat français au Maroc, 1912-1925, Paris, L’Harmattan, 1988, 3 vol.











