Algérie: comment la planche à billets a transformé le dinar en monnaie de Monopoly

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune. (S.Belghiti/Le360)

Depuis 2017, le régime algérien comble ses déficits en faisant imprimer de la monnaie par sa banque centrale. Présentée comme une exception de cinq ans, la planche à billets est devenue son mode de financement ordinaire. Le dinar y a perdu sa valeur, les ménages leur pouvoir d’achat, et seuls les proches du pouvoir y ont gagné. Décryptage.

Le 07/11/2026 à 11h35

Quand un État ne trouve plus personne pour lui prêter, il se tourne vers sa banque centrale. Le régime algérien l’a fait en 2017, au nom d’une exception de cinq ans. Il n’a jamais cessé depuis. Officiellement débranchée en 2019, la planche à billets a fait de la Banque d’Algérie le banquier permanent de l’État.

Le pays dépense ainsi une monnaie qui n’a aucune production en face, et la facture retombe sur les ménages sous forme de hausse des prix. Dès septembre 2020, le journaliste algérien Abdou Semmar, exilé en France, décortiquait dans une vidéo la première séquence de cette dérive. Il rappelait que la décision avait été prise en octobre 2017, sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, par le gouvernement d’Ahmed Ouyahia. Le régime l’avait baptisée «financement non conventionnel», un habillage savant pour désigner de la monnaie imprimée.

Le contexte était celui de la crise pétrolière ouverte en 2014. Le pouvoir avait vidé le Fonds de régulation des recettes, censé servir d’amortisseur. L’État n’avait plus les moyens de payer ses quelque trois millions de fonctionnaires, ni de relancer les chantiers de logements, d’autoroutes et de ponts à l’arrêt. Plutôt que de réformer, il a choisi de préserver ses réserves de change et de financer en dinars tout ce qui pouvait l’être sur place.

L’objectif affiché était de 3.050 milliards de dinars sur 2017-2019, soit 27,5 milliards de dollars de l’époque. Selon Abdou Semmar, le pouvoir en a imprimé 6.556 milliards, soit environ 55 milliards de dollars et 32% du PIB: plus du double du plafond qu’il s’était lui-même fixé. Dès fin septembre 2018, la création monétaire atteignait déjà 4.005 milliards de dinars, l’équivalent de 34 milliards de dollars, comme le relevait alors Le360. Le garde-fou n’a pas résisté à la première échéance. «Cette richesse est virtuelle, ce n’est pas réellement une richesse, c’est de l’argent que nous avons décidé de créer», résume Abdou Semmar.

«Monnaie de Monopoly»: l’engrenage d’un dinar déconnecté du réel

Le journaliste oppose cette pratique à celle des grandes économies. L’Union européenne, la Chine, le Japon, l’Inde et les États-Unis ont, eux aussi, eu recours à la création monétaire, mais pour financer le crédit aux entreprises et aux ménages, donc pour relancer l’activité. Alger, lui, s’en est servi pour boucher des trous, sans que rien ne soit produit en retour.

Il décrit la suite comme une chaîne dont personne, au sommet de l’État, n’a voulu voir les maillons. Davantage de monnaie pousse à consommer. Comme le pays ne fabrique presque rien d’autre que du pétrole et du gaz, cette consommation passe par les importations. La demande dépasse l’offre, les prix montent et le dinar recule. «Le dinar est devenu une monnaie de Monopoly, il n’est pas connecté à la réalité économique», lance Abdou Semmar. Résultat: le pouvoir d’achat des Algériens s’érode et la pauvreté progresse.

Six ans plus tard, le régime n’a rien corrigé, comme Le360 l’a déjà montré. L’économiste Abdelghani Youmni, interrogé par Le360, dresse le même constat, chiffres à l’appui. Il commence par rappeler le fonctionnement de la création monétaire: «La banque centrale émet, en utilisant le taux directeur et les taux interbancaires, la monnaie qui circule dans l’économie. Elle crée aussi la contrepartie en monnaie locale des réserves de devises. Elle peut dans certains cas financer le déficit budgétaire en créant de la monnaie ex nihilo, en faisant tourner “la planche à billets”. Cette pratique non conventionnelle gonfle la masse monétaire.»

Concrètement, «si un État doit financer un déficit budgétaire équivalent à un milliard de dollars, la banque centrale crée l’équivalent en achetant des bons du Trésor ou des obligations publiques contre de la monnaie, qui va circuler dans l’économie. La masse monétaire augmente, la demande intérieure augmente, ce qui favorise l’inflation et la dépréciation de la monnaie», explique Abdelghani Youmni.

Il distingue ce circuit de l’emprunt classique, que le pouvoir algérien contourne au profit de la solution de facilité: «L’emprunt obligataire ou le recours aux bons du Trésor est le moyen le plus légal pour combler les déficits budgétaires. La planche à billets est à l’opposé de ce dispositif, car elle n’utilise pas l’épargne domestique et institutionnelle. Elle repose sur la stimulation artificielle de la création de monnaie “à partir de rien”, sans passer par l’économie réelle et les activités de production.»

L’économiste reconnaît que le financement monétaire peut se justifier dans certains cas: répondre à une urgence, maîtriser le coût de la dette, préserver la note du pays auprès des agences de notation. «En même temps, il peut exercer des pressions sur les taux d’intérêt et les taux de change. Souvent, pour une élasticité constante des importations, le financement des déficits par création monétaire participe à l’épuisement des réserves de change, à cause de la dépréciation de la monnaie locale», précise-t-il.

Car une monnaie créée sans production finit toujours par se payer en prix, et c’est le consommateur qui règle l’addition. La planche à billets décroche la monnaie de l’économie réelle. Elle prive la monnaie de son effet de levier sur l’investissement et la croissance, et provoque un effet d’éviction. Certes, le lien entre expansion monétaire, croissance et inflation dépend aussi de la vitesse de circulation de la monnaie, des gains de productivité et du dynamisme du système financier. Mais en Algérie, aucun de ces amortisseurs ne fonctionne.

La planche à billets n’est en réalité qu’une écriture comptable: elle crédite le compte du Trésor d’une somme qui n’existait ni sous forme d’épargne ni sous forme de devises. Ce n’est ni une dette ni un découvert. Le financement est gratuit et son remboursement, aléatoire. Cette facilité dispense l’État de tout effort de réforme fiscale et de discipline monétaire.

«Selon les deux économistes Irving Fisher et Milton Friedman, la masse monétaire transmet l’inflation par les prix. Son augmentation dope la demande et la demande dope les prix. Toute hausse de la masse monétaire stimule l’activité et l’emploi, pour provoquer à moyen terme une augmentation des salaires, puis de la demande et des prix. L’inflation ne dépend pas seulement de la monnaie. Elle peut aussi être importée ou résulter de chocs sur les coûts», souligne Abdelghani Youmni.

Oligarques gagnants, ménages perdants: l’effet Cantillon en action

La loi 17-10 de 2017 autorisait la Banque d’Algérie à financer directement le Trésor, à titre exceptionnel, pendant cinq ans. Neuf ans plus tard, le délai est largement dépassé, et la loi de finances 2026 a même assoupli les plafonds et les durées des avances. Le régime n’a pas mis fin à l’exception: il l’a installée. «L’Algérie a été frappée par la chute des cours du pétrole, de 110 dollars en 2013 à 30 dollars en 2017. Ce pays tire 78% de ses recettes fiscales et 98% de ses revenus de la rente des hydrocarbures. Il fait partie du club des économies exposées au syndrome hollandais, le “Dutch Disease”», rappelle notre interlocuteur.

«La chute des réserves de devises, de 194 à 97,3 milliards de dollars en quatre ans, a aggravé le déficit public. La valeur du dinar a chuté de 30% sur le marché officiel des changes, avec plus de 66% de prime de change sur le marché parallèle. Cette régression a conduit l’État à ordonner à la banque centrale, qui n’est ni souveraine ni indépendante en Algérie, de faire tourner la planche à billets en attendant une reprise des cours du pétrole et du gaz. Ce choix irresponsable, car durable, voire permanent, crée un effet Cantillon qui profite aux entreprises dirigées par des oligarques, lesquelles bénéficient de la commande publique subventionnée, ainsi qu’aux détenteurs d’actifs. Les ménages dont les salaires ou les pensions restent fixes perdent du pouvoir d’achat», affirme-t-il. Abdelghani Youmni avait déjà décrit pour Le360 cette chute inexorable du dinar.

Pendant que les ménages s’appauvrissent, une banque centrale placée sous la tutelle de l’exécutif accumule les créances sur l’État. Un chiffre donne la mesure du phénomène. «En Algérie, les créances nettes de la Banque d’Algérie augmentent plus vite que la dette publique extérieure et intérieure. Selon les dernières projections du FMI, la dette publique ne représente que 53,2% du PIB en 2026, mais la dette détenue par la banque centrale s’élève à 8.217 milliards de dinars, soit 19,1% du PIB. En réalité, avec l’agrégation des avances et du financement par la planche à billets, la banque centrale détient plus de 36% de la dette publique algérienne», indique Abdelghani Youmni.

Cette dérive n’a rien d’un accident de parcours. Elle prolonge un refus ancien de réformer le système financier du pays. «Pour comprendre la relation entre l’Algérie et la planche à billets, il faut revenir à son histoire monétaire. Dans les années 1980, l’économie administrée reposait sur le financement des entreprises publiques par des banques en majorité publiques, elles-mêmes financées par la banque centrale. Il y a eu ensuite, dans les années 1990, le refus de la libéralisation financière, de la privatisation du système bancaire et du désencadrement du crédit et de la monnaie», ajoute-t-il.

«Les années 2000 ont été marquées par l’abondance des recettes pétrolières, qui a permis à l’État de financer ses dépenses publiques et les subventions de l’économie avec le seigneuriage, sans recourir massivement à la création monétaire directe. Mais le retournement de 2017 a changé la donne et poussé l’État algérien à rendre permanente la planche à billets, comme dispositif de financement flottant d’une demande intérieure sous perfusion et d’une demande extérieure qui ne dépend que de l’exportation de pétrole et de gaz sans valeur ajoutée», poursuit-il.

Le budget 2027 confirme que la trajectoire ne s’infléchit pas: le déficit se creuse d’une loi de finances à l’autre, sans qu’aucune réforme ne l’accompagne. Il est même rendu plus présentable grâce à un PIB gonflé de 62 milliards de dollars par rapport aux estimations du FMI, comme l’a révélé Le360. «Le PLF 2026 avait affiché un déficit de 5.000 milliards de dinars, soit 12% du PIB. Le PLF 2027 annonce 8.600 milliards de dinars, soit 1,7 fois plus. Les recettes vont atteindre 9.251 milliards, alors que les dépenses dépassent 17.883 milliards de dinars. L’Algérie fait face à quatre enjeux: sa forte croissance démographique et son important dividende démographique sans perspectives économiques, sa dépendance aux seuls hydrocarbures, et l’absence de réforme fiscale et de modèle de développement», détaille l’économiste.

Quand le citoyen paie l’addition de la planche à billets

La facture de cette fuite en avant ne tombe pas sur ceux qui l’ont décidée. Elle retombe sur les Algériens, par les prix et par la monnaie. Abdelghani Youmni s’appuie sur les données de la Banque mondiale pour mesurer les dégâts. «Les données de la Banque mondiale permettent de dégager deux grandes tendances entre 1970 et 2025: une inflation historiquement élevée, de 8,4% en moyenne, et une forte dépréciation du dinar algérien, à 135,91 dinars pour un dollar. Pour le Maroc, sur ces 55 années, l’inflation est restée contenue à 4,13% et le taux de change dollar/dirham est en moyenne de 9,77. L’inflation en Algérie est de nature endogène. Elle est liée à la spéculation, à la dépendance aux importations pour 90% des besoins de la consommation publique et privée, et aux positions dominantes de puissants importateurs, qui forment une oligarchie monopolistique», démontre-t-il.

«On touche ici des fragilités macroéconomiques et microéconomiques qui exercent des externalités négatives sur l’économie. À cela s’ajoute l’écart entre le taux de change officiel et celui du marché parallèle, une constante depuis les années 1970, plus que tolérée par l’État. Les taux du marché parallèle ne sont pas intégrés dans le calcul de l’indice des prix, ce qui entraîne une sous-estimation de l’inflation importée et conduit à une dollarisation partielle des transactions», indique-t-il.

Quand une économie vit de sa rente pétrolière et de sa création monétaire, la comparaison avec le Venezuela s’impose. L’économiste pointe les ressemblances qui devraient inquiéter Alger, mais aussi les différences. «Le Venezuela est l’un des plus grands pays extracteurs de pétrole. L’essence et le gasoil y sont pourtant importés et subventionnés par l’État. L’industrie vénézuélienne comptait en 2022 trois fois moins d’entreprises qu’en 2000. 45% de la population active est employée dans le secteur informel. L’État restreint l’importation de voitures neuves, et le prix des voitures d’occasion y est plus élevé que celui des voitures neuves dans d’autres pays», observe-t-il.

Le précédent vénézuélien fait figure de miroir. «Les deux économies présentent une forte dépendance aux hydrocarbures, des dépenses publiques largement financées par la rente, des subventions importantes qui inhibent l’initiative privée et la prise de risque, et des difficultés structurelles de diversification productive. Cependant, les deux pays présentent des différences importantes en matière de dette extérieure, d’infrastructures énergétiques et de stabilité monétaire. Les atouts de l’Algérie sont largement supérieurs. Malgré ses faiblesses, elle n’a pas connu l’effondrement de son PIB ni l’hyperinflation qui ont causé des famines et des tensions sociales et fait basculer le régime vénézuélien», développe Abdelghani Youmni.

Le piège de la rente et l’esquive des réformes

Les remèdes sont connus depuis des années. Le pouvoir algérien préfère les reporter, parce qu’ils toucheraient à la rente et aux réseaux qui en vivent. «L’Algérie est souvent présentée comme le chantre d’une intelligence économique du Ni-Ni, une économie dont le modèle donne l’impression d’esquiver simultanément la croissance et le développement. Ce modèle repose exclusivement sur la rente des hydrocarbures. Une telle dépendance participe à un affaiblissement de l’offre privée et à une pression sur les subventions publiques et les transferts sociaux. Par sa virulence, elle engendre une raréfaction des emplois et de fortes pressions sur la balance des paiements et sur les charges de l’État», analyse l’économiste.

Dès 2017, la Banque d’Algérie elle-même avait tiré la sonnette d’alarme sur les dangers du financement monétaire du déficit public, en évoquant une spirale inflationniste et une dépréciation du dinar, l’une et l’autre aggravées par la dépendance aux importations d’intrants, de produits finis et de biens de consommation. «L’approche la plus évidente pour résorber les symptômes du syndrome hollandais et de la malédiction de la rente est sans doute de ralentir les flux financiers entrants ou de les mobiliser vers les industries exportatrices et de transformation, pour impulser un modèle de substitution aux importations. C’est le cas de la Norvège, pays industriel et producteur de pétrole, dont l’inflation n’a pas dépassé 4,06% entre 1976 et 2026 et dont la croissance moyenne a été de 2,9%», détaille notre interlocuteur.

«La comparaison est certes délicate, mais les Émirats arabes unis ont créé des fonds souverains spéciaux, chargés de transformer la rente pétrolière en placements internationaux. Il est cependant important de noter que le stock de réserves de l’Algérie peut être canalisé pour industrialiser le pays et créer de l’emploi pour les millions de jeunes NEET, qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Elle peut s’inspirer de l’expérience marocaine: le Maroc a mobilisé plus de 150 milliards de dollars en quinze ans pour construire des infrastructures portuaires, aéroportuaires, autoroutières et ferroviaires. Il a ainsi transformé son économie pour devenir une plateforme internationale des industries automobile et aéronautique et l’un des plus grands acteurs de la logistique maritime mondiale», estime-t-il.

Sur le plan fiscal, l’écart avec le voisin marocain est net. L’État algérien se prive de ressources que d’autres mobilisent, puis compense en imprimant de la monnaie. «L’Algérie collecte 1,8 fois moins d’impôts que le Maroc. Elle doit engager une réforme fiscale pour réduire la masse monétaire, consolider les capacités de financement des investissements publics et ne plus reposer sur la seule fiscalité des hydrocarbures. Il faut élargir l’assiette fiscale, réduire les niches fiscales favorables aux cartels oligarchiques qui contrôlent les réserves de change et les marchés parallèles de change, réduire les exonérations de TVA qui ne bénéficient pas aux consommateurs, numériser les déclarations fiscales pour réduire les circuits de corruption et recouvrer les arriérés fiscaux», note-t-il.

Il faut aussi rationaliser la dépense publique. «Les coûts de l’énergie et de la mobilité sont fortement subventionnés. Le Maroc et l’Algérie sont aux deux extrêmes. Au Royaume, la fiscalité énergétique est une manne budgétaire. En Algérie, la subvention de l’énergie est un fardeau pour l’État. Les deux pays ont besoin d’un juste milieu», ajoute Abdelghani Youmni.

Reste la question de fond. Après six décennies d’indépendance et des centaines de milliards de dollars de recettes pétrolières, l’Algérie n’a toujours pas de modèle de développement. «Elle en a besoin pour créer les conditions de l’émergence économique qui lui fait défaut. Sa croissance démographique et sa population active dépassent son potentiel. Elle doit augmenter à la fois ses recettes fiscales et ses recettes d’exportation hors hydrocarbures. Cette politique de l’offre doit passer par la diversification. Plusieurs secteurs peuvent y contribuer, notamment l’agro-industrie, la pétrochimie à plus forte valeur ajoutée, les engrais, les industries manufacturières, les services numériques et les énergies renouvelables», affirme-t-il.

L’expert refuse pourtant d’assimiler l’Algérie au Venezuela ou au Zimbabwe. Une nuance qui n’a rien de rassurant pour la nomenklatura. «Je ne pense pas que ce soit nécessaire, car les deux pays sont très différents de l’Algérie. Elle peut s’effondrer sans passer par l’hyperinflation», ironise Abdelghani Youmni.

Le 16 novembre, les députés algériens voteront un budget dont le déficit sera, comme chaque année depuis 2017, comblé en grande partie par la planche à billets. Le régime avait promis une exception de cinq ans. Neuf ans plus tard, l’exception est devenue la règle et, le dinar une monnaie de jeu.

Par Hajar Kharroubi
Le 07/11/2026 à 11h35