Le 6 novembre, sur sa chaîne YouTube, Saïd Bensedira a consacré près de deux heures de direct à la pomme de terre. Le titre de l’émission résume le propos: «Sept années de vaches maigres: ni pommes de terre, ni lait, ni pneus, ni huile». Exilé, considéré comme le porte-voix d’anciens généraux qui furent les protagonistes de la décennie noire, Bensedira n’est pas un opposant comme les autres. Quand une voix de ce milieu fait de la pomme de terre le procès du régime, c’est que la question a dépassé les étals des marchés.
Son réquisitoire tient en quelques phrases. «Nous n’avons pas pu régler le problème du lait, nous n’avons pas pu régler celui de la pomme de terre, ni celui de l’huile», lance-t-il, avant de s’en prendre aux responsables qui vantent une Algérie «puissance régionale», «État pivot». «Le peuple se bat pour la pomme de terre», constate-t-il. Il fait remonter le début de ces «sept années de vaches maigres» à 2020, soit à l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir. Et il dit tout haut la crainte qui hante le sérail: «Le Hirak était pacifique et civilisé, le peuple avait le ventre plein. Mais que se passera-t-il s’il sort affamé?»
Le reste n’a pas besoin de Bensedira. Il suffit de lire les communiqués du régime. Le 5 novembre, le Premier ministre Sifi Ghrieb a réuni ses ministres et ses walis en visioconférence pour lancer une plateforme numérique de suivi des prix, et ordonné des «mesures légales et dissuasives immédiates» contre les spéculateurs, rapporte la presse algérienne. En mars, le président avait déjà ordonné en Conseil des ministres l’inscription des spéculateurs sur des «listes noires» et leur interdiction à vie de commercer, selon le quotidien gouvernemental Horizons. En octobre 2021, il les menaçait de la peine capitale, comme le relevait alors Le360. Depuis, une loi prévoit jusqu’à trente ans de prison pour spéculation sur les légumes, et la perpétuité en bande organisée.
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Aucun État sérieux ne mobilise sa présidence, sa primature, sa justice et ses préfets pour un tubercule. Quand cela arrive, c’est que la pomme de terre est devenue autre chose qu’un aliment: un baromètre politique. En Algérie, elle mesure la distance entre le discours du pouvoir et la vie des gens. Le régime parle de «nouvelle Algérie», de puissance régionale, de conquête de 57 marchés étrangers. Les Algériens, eux, comptent les dinars devant un étal vide.
Et le baromètre indique toujours la même chose. Le 31 octobre 2021, Echorouk titrait: «La pomme de terre à 150 DA… et le citoyen sous le choc!». Le 6 novembre 2026, Le Matin d’Algérie relève la pomme de terre à 140-150 dinars, quand on en trouve.
Le temps a passé, rien n’a changé. Cinq ans plus tard, le prix est le même, l’excuse est la même et la promesse aussi. Le régime ne manque pourtant ni d’outils ni de temps pour se préparer. Le dispositif public de stockage, le Syrpalac, existe depuis 2008. Dix-huit ans plus tard, on annonce des opérations de déstockage quand la pénurie est déjà installée: 120 tonnes à Médéa, 6.700 tonnes promises à Boumerdès, selon Maghreb Emergent. L’État n’anticipe pas la crise: il la constate, puis il en cherche les coupables.
C’est là que la pomme de terre devient le marqueur de l’incompétence du régime. Elle ne demande ni technologie de pointe ni capitaux étrangers. Elle demande de prévoir une récolte, de remplir des chambres froides à temps et de laisser les marchands travailler. Un pays qui n’y parvient pas en cinq ans, malgré ses lois, ses menaces et ses prisons, révèle autre chose qu’un accident de marché. Il révèle un pouvoir qui ne sait ni prévoir ni gérer, et qui compense son impuissance par la peur.
Le régime algérien a fait de la pomme de terre une affaire d’État. Il en a fait surtout l’acte d’accusation de sa propre faillite. Un pouvoir qui menace de mort ses marchands, emprisonne ses paysans et ne parvient toujours pas à remplir un étal n’a plus rien à promettre aux Algériens. Même ceux qui l’ont servi le disent désormais à voix haute.




