Algérie: quand le pays du pétrole importe son diesel

Une plateforme de Sonatrach, la compagnie pétrolière publique algérienne.

Une plateforme de Sonatrach, la compagnie pétrolière publique algérienne.

En avril 2025, à Béchar, Abdelmadjid Tebboune promettait: «L’année prochaine, l’Algérie n’importera plus une goutte de gasoil». La même année, Sonatrach en a acheté 1,08 million de tonnes à l’étranger, cinq fois plus que tous les produits pétroliers importés l’année précédente. En octobre 2026, le président a parlé d’un «petit manque» et repoussé sa promesse à 2027, sans un mot sur la facture.

Le 08/11/2026 à 08h55

Imaginez un boulanger qui annonce fièrement à son quartier qu’il ne vendra plus que son propre pain. Un an plus tard, on découvre qu’il en achète des sacs entiers chez le boulanger d’en face, et qu’il les revend sous son enseigne. C’est, à peu de chose près, l’histoire que raconte le dernier rapport annuel de Sonatrach, la compagnie pétrolière publique algérienne.

Le document, publié fin octobre, contient une ligne que le régime aurait préféré garder pour lui. En 2025, les importations de produits pétroliers ont bondi de 209.000 tonnes à 1.404.000 tonnes, soit une hausse de 572%. L’essentiel de cette envolée a un nom: le gasoil, avec 1.078.000 tonnes achetées sur les marchés internationaux. Les importations de MTBE, un additif indispensable à la fabrication de l’essence, ont elles aussi progressé de 42%.

Le plus savoureux est ailleurs. Un an plus tôt, le rapport annuel 2024 de la même Sonatrach présentait «l’arrêt total des importations de carburants» comme un résultat acquis, ainsi que l’a relevé Maghreb Emergent. Le pays n’avait pas cessé d’importer, il avait cessé de le dire.

Le président Tebboune s’en était lui-même porté garant. Fin avril 2025, devant la société civile à Béchar, il lançait: «L’année prochaine, l’Algérie n’importera plus une goutte de gasoil, nous ne l’importerons pas. Aujourd’hui, l’essence, il est interdit de l’importer, c’est interdit depuis 2023. Je raffine mon propre pétrole…»

Au moment où Tebboune prononçait ces mots, les cargaisons de diesel faisaient route vers les ports algériens. Elles allaient atteindre plus d’un million de tonnes avant la fin de l’année.

Un an et demi plus tard, le 16 octobre 2026, devant les opérateurs économiques réunis à Alger, le discours a changé de ton. «En 2020, Sonatrach et le ministère de l’Énergie peuvent vous le confirmer, nous importions l’essence, le gasoil, le kérosène. Aujourd’hui, depuis 2023, je n’importe pas une goutte d’essence. Le kérosène, nous avons nos réserves et nous pouvons exporter. Le gasoil, nous en manquons un peu, mais quand la raffinerie de Hassi Messaoud commencera à produire en 2027, ce sera l’autosuffisance totale en gasoil.» La salle a applaudi.

«Nous en manquons un peu»: tout est dans la formule. Le «plus une goutte» promis pour 2026 à Béchar est devenu un «petit manque» à combler en 2027. Les importations de 2025 ont disparu du discours, et le rapport de Sonatrach, publié deux semaines plus tard, s’est chargé de les chiffrer. Un «petit manque» de plus d’un million de tonnes: le vocabulaire présidentiel a le sens de la mesure.

Combien coûte ce «petit manque»? Sonatrach ne le dit pas. Elle reconnaît seulement que ce gasoil «non subventionné», acheté au prix du marché international, a représenté une «charge financière supplémentaire considérable». Aux cours européens de 2025, la tonne de gasoil s’échangeait entre 650 et plus de 800 dollars. La facture se situe donc, selon nos estimations, entre 700 et 850 millions de dollars. Et ce gasoil acheté au prix fort est revendu à la pompe 31 dinars le litre, soit une vingtaine de centimes d’euro. Le boulanger achète cher, vend à perte, et s’étonne que sa caisse se vide.

Elle se vide, en effet. Le résultat net de Sonatrach est tombé à 603 milliards de dinars en 2025, en baisse de 26%. La production des raffineries a reculé d’environ 1%, pendant que la consommation intérieure d’essence progressait de 6% et celle de gasoil de près de 5%. Le pays consomme environ 11 millions de tonnes de gasoil par an. Ses raffineries, vieillissantes, ne suivent pas, et la pièce maîtresse du plan, la raffinerie de Hassi Messaoud, accumule les retards. Annoncée pour 2019, elle a vu son coût passer de 3,3 à 4,4 milliards de dollars, et son délai de réalisation de 52 à 65 mois, selon l’économiste Abderrahmane Mebtoul. Même mise en service en 2027, et complétée par l’unité de Skikda attendue en 2029, elle ne couvrirait qu’environ 40% des besoins en gasoil du pays.

Le mécanisme est connu, et il se répète. Le régime promet l’autosuffisance, subventionne la consommation à outrance, néglige l’investissement, puis comble le trou en important, et en finançant le tout par la Banque d’Algérie, dont la planche à billets n’a jamais vraiment été débranchée. La pomme de terre, les pneus, et maintenant le diesel: à chaque fois, l’annonce triomphale précède la pénurie ou la facture. La seule différence tient au produit. Cette fois, il s’agit de ce que l’Algérie est censée savoir faire le mieux: transformer son pétrole.

La goutte de gasoil n’est pas la première promesse du président à s’évaporer. Le360 a déjà dressé l’inventaire de ces annonces sans lendemain: 1,3 milliard de mètres cubes d’eau dessalée par jour promis à la tribune de l’ONU pour fin 2024, plus de dix fois la production mondiale; une Algérie capable de «nourrir l’Afrique» en céréales, qui continue d’en importer massivement; un pays promis au rang de premier producteur africain de phosphates.

À la mi-octobre, devant les opérateurs économiques, Tebboune promettait aussi une voiture «100% algérienne» pour fin 2028, dans un pays où l’on réserve ses pneus sur une plateforme numérique.

Le président algérien ne gouverne pas, il annonce. Il a promis de l’eau dessalée par milliards de mètres cubes, du blé pour toute l’Afrique, le premier rang africain des phosphates, une voiture nationale et plus une goutte de gasoil importée. Il n’a livré ni l’eau, ni le blé, ni la voiture. Il a livré des factures. Celle du gasoil se chiffre en centaines de millions de dollars, payées par un pays assis sur le pétrole. En 2027, il annoncera la fin du «petit manque». Les Algériens savent déjà comment l’histoire se terminera: par un nouveau rapport de Sonatrach.

Par Mohammed Ould Boah
Le 08/11/2026 à 08h55