Les cheveux ne sont pas de simples filaments de kératine. Ils racontent une époque, une culture, une identité, une séduction.
Ils disent quelque chose de notre rapport au regard des autres. Lorsqu’il s’agit des femmes, ils racontent aussi une histoire de normes, de contraintes…
Dans les chants populaires marocains, les cheveux des femmes sont évoqués comme un signe de beauté, de séduction, de féminité, de sensualité. La chevelure longue, noire et abondante devient une métaphore de la beauté de l’être aimé.
Dans la poésie arabe classique, Qays célèbre la chevelure de Layla: Layla a une chevelure dont la noirceur ressemble aux nuits les plus profondes. Lorsqu’elle la laisse tomber, elle capture les cœurs par sa beauté; et lorsqu’elle la tresse, sa beauté s’en trouve encore accomplie.
Les poètes ont toujours célébré les cheveux. Cascades de soie, nuits étoilées, vagues noires, rayons d’or… Ils embaument le musc, le jasmin, la fleur d’oranger.
La chevelure est un pouvoir de séduction. C’est pour cela qu’on impose aux femmes les foulards.
Mais derrière la poésie se cache une autre histoire: celle des femmes à qui l’on a appris que leurs cheveux naturels n’étaient pas beaux. Chaque époque invente ses canons de beauté.
Une constante domine: le cheveu lisse. Raide, discipliné. Les cheveux bouclés doivent être domptés.
Le frisottis devient un défaut. La boucle, une imperfection. Le cheveu crépu est exclu des critères dominants de la beauté.
Alors commence le parcours du combattant.
Brushing, bigoudis, rouleaux, huiles, produits lissants… Avant les plaques chauffantes, certaines utilisaient le fer à repasser le linge!
«Une femme qui garde ses cheveux naturels n’est pas négligée. Elle peut simplement refuser de consacrer du temps, de l’argent et de l’énergie à rendre sa chevelure conforme à une norme esthétique»
— Soumaya Naamane Guessous
Puis la chimie remplaça les soins naturels dont les femmes avaient le secret: défrisants, kératine, protéines, botox capillaire et autres produits miracles.
L’industrie cosmétique a bâti un immense marché en vendant des miracles… et des dégâts: cheveux cassants, cuir chevelu irrité, brûlures chimiques, chutes de cheveux… Mais qu’importe, pourvu que le cheveu soit raide.
Beaucoup de femmes ont appris à ne pas aimer leurs cheveux. Surtout les femmes noires, dont les cheveux crépus sont considérés comme peu élégants. La beauté a un visage caucasien et le cheveu européen est devenu une référence universelle.
Une domination esthétique héritée de siècles d’histoire, de colonisation, de publicité et de cinéma.
À cette pression esthétique s’est aussi greffée une industrie florissante: perruques, mèches et extensions, qui permettent de changer de texture, de longueur et de couleur en quelques heures. Pour beaucoup de femmes noires, ces artifices peuvent être un formidable terrain de créativité et d’expression; mais ils peuvent aussi devenir une autre manière de se conformer à l’idée qu’un cheveu naturel, crépu ou très bouclé ne serait pas beau.
Mais quelque chose est en train de changer.
Depuis peu, un mouvement de réappropriation identitaire traverse l’Afrique, les États-Unis, l’Europe… et le Maroc.
Des femmes en ont assez des rendez-vous réguliers chez le coiffeur, des brushings, des plaques chauffantes, des produits…
Se lever le matin, se regarder dans le miroir et sortir. Sans négocier avec ses cheveux. Sans les combattre. Sans se demander si quelqu’un va leur dire: «Tu devrais arranger tes cheveux!»
Arranger selon quel modèle? Quel canon? Selon le goût de qui?
Une femme qui garde ses cheveux naturels n’est pas négligée. Elle peut simplement refuser de consacrer du temps, de l’argent et de l’énergie à rendre sa chevelure conforme à une norme esthétique.
Dans la rue, certaines subissent des remarques. Des dragueurs en mal d’inspiration lancent parfois un «mchantfa», ébouriffée, pour taquiner une femme qui porte fièrement ses boucles ou ses frisures.
La liberté capillaire n’est évidemment pas l’obligation de porter ses cheveux naturels. Une femme qui préfère les lisser est libre. La véritable liberté consiste précisément à pouvoir choisir. Le problème commence lorsqu’il n’y a plus de choix.
Lorsqu’une femme se lisse les cheveux parce qu’elle a honte de ses boucles.
Lorsqu’elle se défrise parce que, depuis l’enfance, on lui répète qu’elle serait plus élégante.
La coiffure cesse alors d’être une affaire de goût. Elle devient une affaire de regard social.
Les femmes ont beaucoup souffert pour rester conformes aux critères de beauté imposés. Pendant qu’elles se battent contre leurs cheveux, l’industrie continue de leur vendre des solutions pour résoudre des problèmes qu’elle a parfois elle-même contribué à créer.
Les femmes seulement? Beaucoup d’hommes s’y sont mis aussi et se soumettent au défrisage ou au lissage!
Finalement, les cheveux racontent peut-être mieux que tout autre chose notre rapport au regard des autres. Les porter naturellement n’est pas une obligation. Les lisser n’est pas une faute. Les boucler n’est pas une provocation. Les laisser tranquilles n’est pas de la négligence.
La véritable liberté est de pouvoir choisir sans avoir à se justifier. Car le véritable désordre n’est pas dans les cheveux, mais dans le regard de ceux qui veulent apprendre à une personne à quoi elle doit ressembler.
Une boucle n’a pas besoin d’être domptée pour être belle. Un cheveu n’a pas besoin d’être discipliné pour être élégant. Et une femme n’a pas besoin de modifier son apparence pour mériter d’être regardée comme belle.
Les boucles de Nada nous rappellent quelque chose de très simple: la beauté commence le jour où l’on cesse de demander à son miroir si l’on ressemble assez aux autres.
Ce jour-là, les cheveux ne sont plus une contrainte. Ils deviennent une liberté.




