Alors que la campagne de la présidentielle française bat son plein avec l’organisation des primaires à gauche et le déclenchement des processus de désignation à droite, cette effervescence française ne peut laisser les pays du Maghreb indifférents. Et ce n’est pas une nouveauté. Ce qui se passe à Paris n’a jamais laissé indifférente cette région de l’Afrique du Nord. Les relations historiques, économiques et humaines, ainsi que la proximité géographique, jouent beaucoup dans cet intérêt. L’impact médiatique, avec la langue française en commun, participe à l’amplification de cet intérêt.
Mais cette fois particulièrement, l’intérêt des pays du Maghreb est aiguisé. Et pour cause: la France est sur le point de basculer dans l’escarcelle des extrêmes. Les sondages d’aujourd’hui annoncent une finale entre l’icône de l’extrême droite, Marine Le Pen, et le leader de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon. À l’exception de l’hypothèse fort probable d’une troisième personnalité qui pourrait démentir cette fatalité annoncée par les instituts d’opinion, le combat politique va être terriblement clivant et imposera donc à chacun de choisir son camp en fonction de ses intérêts.
Il faut rappeler que dans l’histoire des crises récentes entre la France et les pays du Maghreb, la tonalité et la profondeur de la crise dépendaient largement de la couleur politique du pouvoir à l’Élysée. Depuis les années 1980, les relations entre Rabat et Paris ont subi deux grandes secousses qui avaient donné lieu à de grands psychodrames. La première datait de l’ère du président socialiste François Mitterrand, cristallisée par la polémique sur le livre de Gilles Perrault, «Notre ami le Roi». La seconde est arrivée avec l’autre président socialiste, François Hollande, initiée par la convocation fort peu diplomatique adressée à Abdellatif Hammouchi, qui se trouvait sur le territoire français. Les deux François, issus de la gauche avec un tropisme algérien en bandoulière, ont provoqué les crises les plus aiguës entre Rabat et Paris.
Il est vrai que ces deux grandes crises furent suivies d’embellies. Après les ruptures glaciales qui duraient une éternité venaient les retrouvailles passionnées. Il est tout aussi vrai que les relations entre Paris et Alger ont été les grandes bénéficiaires de ces deux séquences de tensions diplomatiques. Comme dans un effet de balancier, plus Paris s’éloigne de Rabat, plus il se rapproche d’Alger, et vice-versa. Les relations entre la France et le Maroc ont vécu une véritable lune de miel avec deux présidents issus de la droite française, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.
«De la même manière que la diplomatie marocaine avait réussi à verrouiller la position américaine entre démocrates et républicains sur le sujet, quel que soit le futur locataire de l’Élysée, aucun changement stratégique notoire n’est à prévoir»
— Mustapha Tossa
D’ailleurs, ironie de l’histoire révélatrice de cette tendance, c’est avec un homme comme Emmanuel Macron, qui aspirait à faire la synthèse entre la gauche et la droite, que les relations entre le Maroc et la France ont connu, en l’espace de deux mandats, une crise aiguë et une lune de miel inespérée. Une synthèse en accéléré de l’ère Mitterrand et de l’ère Chirac.
Aujourd’hui, aussi bien Alger que Rabat suivent avec un grand intérêt cette course présidentielle. Chacun est tenté de peser de tout son poids pour favoriser son candidat. Or, il se trouve que le régime algérien, en guerre ouverte contre l’extrême droite qu’il juge responsable de sa crise actuelle avec le pouvoir français, voit d’un très mauvais œil son éventuelle arrivée au pouvoir. De là à penser qu’Alger va mobiliser tous les leviers dont il dispose en France pour tenter de faire pencher la balance, il n’y a qu’un pas que certains ont franchi. La diaspora algérienne, beaucoup plus impliquée dans le jeu électoral français que n’importe quelle autre diaspora, pourrait très bien servir de terrain de jeux, de mobilisation et d’instrumentalisation, avec ce mot d’ordre: faire gagner ceux qui pourraient favoriser l’agenda et les intérêts algériens. Aujourd’hui, La France insoumise paraît être celle qui pourrait faire aligner les planètes française et algérienne.
La différence avec le Maroc, c’est que quel que soit le vainqueur de cette élection —qu’il s’agisse de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon, d’Édouard Philippe, de François Hollande ou de Ségolène Royal— Rabat est assuré qu’aucun retour en arrière sur les grandes positions stratégiques, comme la reconnaissance de la marocanité du Sahara, n’est ni possible ni envisageable.
De la même manière que la diplomatie marocaine avait réussi à verrouiller la position américaine entre démocrates et républicains sur le sujet, quel que soit le futur locataire de l’Élysée, aucun changement stratégique notoire n’est à prévoir. À peine faut-il s’attendre à une différence de style dans le traitement des questions économiques et migratoires.
Cette situation n’empêche pas une forme de compétition entre Alger et Rabat sur les bords de la Seine. Alger rêverait de voir un homme comme Jean-Luc Mélenchon accéder au pouvoir, et ce, pour au moins deux raisons. La première est que les postures algériennes, généralement effervescentes, sont compatibles avec la radicalité du discours de Jean-Luc Mélenchon. La seconde est que le régime algérien dispose de nombreux relais et affidés au sein de La France insoumise. Ce qui explique que ces relais reproduisent souvent les éléments de langage d’Alger et défendent bec et ongles le régime algérien aussi bien au sein de l’Assemblée nationale qu’au Parlement européen.



