De par sa relation historique avec le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, la France est un pays d’immigration qui a accueilli, au fil des années, des centaines de milliers d’immigrés venus s’installer dans l’Hexagone. Ils avaient, dans un premier temps, peuplé les régions minières et industrielles, avant de s’installer dans ce qu’on appelait pudiquement «les quartiers», ces banlieues en périphérie des villes, devenues pour beaucoup d’immenses dortoirs, avant de se transformer, pour certaines, en ghettos hermétiquement fermés où l’économie informelle était la dynamique dominante.
Pendant cette longue période, même parmi ceux qui avaient acquis la nationalité française et donc le droit de vote, les études officielles montraient que la population de ces quartiers manifestait peu d’entrain à aller voter. Certains par ignorance ou par crainte de se dévoiler, d’autres par choix délibéré de ne pas consolider un système qui les marginalise ou par volonté d’envoyer un message de désintérêt.
Pendant longtemps, le réflexe a été d’attribuer ce manque d’enthousiasme électoral dans ces quartiers peuplés d’immigrés à deux facteurs essentiels. Le premier consistait à dire que les partis politiques dominants échouaient à présenter une offre politique suffisamment attractive pour les pousser à se diriger massivement vers les urnes. Le second consistait à dénoncer un manque d’encadrement de cette communauté, devenue, à force de vivre dans la marginalité, imperméable à toute interaction avec la société politique française.
Tous ces enjeux sont en train de changer. D’abord parce que les générations qui boudaient les scrutins changent. Ensuite, parce que les enjeux sont devenus très clivants, au point d’annoncer un véritable tremblement de terre dans le cas, jugé fort probable par les instituts de sondage, d’une victoire inédite de l’extrême droite à la prochaine présidentielle.
Cette hypothèse, devenue une menace persistante et sérieuse, pourrait agir comme un levier qui ferait venir aux urnes une nouvelle population et provoquer un choc électoral susceptible de changer le cours des événements. D’autant plus que cette population française d’origine étrangère est régulièrement stigmatisée par la propagande électorale de l’extrême droite, qui la qualifie au passage de «Français de papier» et menace de la mettre encore davantage au ban de la société.
«En cas de duel entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ce vote arabe et musulman, qui n’existe pas encore en tant que tel, pourrait se cristalliser et faire la différence.»
— Mustapha Tossa
Cette situation de faiblesse a été largement exploitée par le principal concurrent de l’extrême droite dans cette course à la présidentielle, La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Excellent stratège doublé d’un opportuniste, le chef des Insoumis a choisi de caresser cette communauté dans le sens du poil, en se posant notamment en défenseur de la lutte contre le racisme et la xénophobie, à l’exact opposé de l’extrême droite. Plus Marine Le Pen verse dans la stigmatisation de cette communauté, plus Jean-Luc Mélenchon apparaît comme celui qui la défend.
La direction de La France insoumise a poussé le zèle dans le ciblage de cette communauté et la tentative de la séduire jusqu’à se poser en avocat des musulmans de France. Une démarche qui lui a valu le sobriquet d’«islamo-gauchiste», qui pourrait certes lui faire perdre beaucoup de voix au sein de la gauche traditionnellement laïque, mais pourrait aussi lui en faire gagner énormément au sein de cette population qui a le sentiment d’être ciblée par l’extrême droite, ne serait-ce que comme carburant électoral.
Jean-Luc Mélenchon a poussé le clivage avec l’extrême droite jusqu’à marquer sa différence sur la question palestinienne. Tandis que Marine Le Pen fait jouer sa nouvelle et subite admiration pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu et sa politique guerrière dans la région, Jean-Luc Mélenchon incarne, lui, aux yeux de certains Français, l’infatigable défenseur des Palestiniens. Une posture qui lui garantit une immense popularité au sein de cette communauté française arabe et musulmane.
Évidemment, la grande inconnue de ce scrutin présidentiel sera le taux de participation de l’ensemble des Français, y compris des catégories qui n’étaient pas habituées à voter. En cas de duel entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ce vote arabe et musulman, qui n’existe pas encore en tant que tel, pourrait se cristalliser et faire la différence.
La stratégie de La France insoumise est d’aller chercher des réservoirs de voix dans des milieux qui avaient toujours boudé les urnes. L’extrême sensibilité des enjeux du moment pourrait agir comme un facteur de mobilisation exceptionnelle, qui verrait les quartiers et les banlieues se ruer vers les urnes pour bloquer l’ascension de l’extrême droite. Ce réveil civique pourrait très bien profiter à Jean-Luc Mélenchon, qui a su fabriquer une musique électorale très douce et très attractive aux oreilles des électeurs français d’origine arabe.
Dans l’absolu, le vote arabe n’existe pas encore en France. Mais les conditions de la terrible confrontation politique qui s’annonce, le choc des extrêmes qui pointe à l’horizon, pourraient lui donner naissance et une utilité susceptibles de démentir toutes les prévisions.




