Tandis que le Premier ministre français, Sébastien Lecornu, à la tête d’une importante délégation gouvernementale, effectuait une visite au Maroc dans le cadre de la Réunion de haut niveau (RHN), format inédit de dialogue entre les deux pays, le président algérien Abdelmadjid Tebboune se rendait en Allemagne. Deux séquences diplomatiques qui se sont télescopées dans l’actualité, générant une double lecture.
En filigrane de ces deux événements se dessinait une compétition feutrée entre Rabat et Alger. Pour le Maroc, il s’agissait de consolider un partenariat stratégique avec Paris. Pour l’Algérie, l’objectif était de tenter d’en retrouver les bonnes grâces.
Cette tonalité transparaissait clairement dans le discours de Sébastien Lecornu. Le Premier ministre français y a salué l’excellence des relations franco-marocaines et l’ambition commune de leur donner une ampleur inédite. Il a également insisté sur le caractère irréversible des acquis depuis que le président Emmanuel Macron a pris la décision stratégique de clarifier la position française sur le Sahara marocain. Un message dont les échos dépassaient largement Rabat.
Le discours de Sébastien Lecornu et les perspectives historiques qu’il dessine pour la désormais précieuse relation entre Paris et Rabat, notamment lorsqu’il évoque un traité d’amitié hors normes entre les deux pays, ne s’adressaient pas uniquement aux Marocains, qui en connaissent déjà les ressorts profonds. Ils étaient aussi, et peut-être surtout, destinés à l’ensemble de l’Afrique du Nord. Avec un message limpide: la France a fait son choix stratégique. Celui de miser sur une coopération tous azimuts avec le Maroc et de la hisser à un niveau inédit. Une relation de confiance et de coopération multisectorielle qui crée des destins durablement imbriqués.
Sur le Sahara marocain, le message appuyé de Sébastien Lecornu visait également la hiérarchie politique et militaire algérienne. Cette dernière continue, contre toute logique politique, d’espérer un revirement de la diplomatie française ou, à tout le moins, un retour à la situation antérieure à juillet 2024. D’ailleurs, dans les rencontres, formelles ou informelles, entre responsables algériens et français destinées à apaiser la crise qui mine leurs relations, la question du Sahara marocain revient systématiquement pour justifier les réticences et la mauvaise disposition d’Alger.
Le président Tebboune en a lui-même fait l’un des principaux motifs du refroidissement de ses relations avec Emmanuel Macron. Dans le même esprit, la diplomatie algérienne a tenté, jusqu’à présent sans véritable succès, de rééquilibrer la balance économique avec au moins trois pays européens dans une démarche ouvertement punitive à l’égard de Paris.
«Dans ce triangle des Bermudes des relations euro-maghrébines, le Maroc semble avoir définitivement remporté la bataille de l’estime, de la confiance et du pari sur l’avenir. À l’inverse, le régime algérien joue la carte du rapport de force et de la rupture dans l’espoir d’entraver cette dynamique marocaine. »
— Mustapha Tossa
D’abord avec l’Espagne. Sans que Madrid ne revienne sur le soutien apporté par Pedro Sánchez au plan marocain d’autonomie, le régime algérien a choisi d’effacer l’ensemble du contentieux bilatéral afin de permettre aux entreprises espagnoles de retrouver une place de premier plan sur le marché algérien. Les relations entre Alger et Madrid seraient même redevenues si étroites que, selon certaines informations, les autorités algériennes auraient demandé à l’Espagne d’intercéder auprès de Rabat afin d’obtenir la réouverture du gazoduc Maghreb-Europe, fermé par Alger dans un geste de représailles contre le Maroc. Une démarche qui, jusqu’à présent, ne semble avoir produit aucun résultat.
Ensuite avec l’Italie. Afin de souligner la profondeur de la crise avec Paris, le régime algérien s’est employé à magnifier ses relations avec Rome et avec la Première ministre Giorgia Meloni. En consentant des tarifs particulièrement avantageux sur ses exportations énergétiques, Alger a facilité ce rapprochement. Giorgia Meloni a d’ailleurs su tirer parti des tensions entre Tebboune et Macron. Cette concurrence entre capitales européennes autour du gaz et du pétrole algériens relève, au fond, du jeu diplomatique classique et demeure acceptable tant qu’elle ne remet pas en cause les mécanismes de solidarité au sein de l’Union européenne.
Enfin, il y a l’Allemagne. Le régime algérien rêvait d’en faire le principal relais de sa stratégie de revanche contre la France. Sur les grandes questions de leadership européen, Berlin est naturellement la principale concurrente de Paris. Mais Alger a beau multiplier les concessions, la diplomatie allemande préfère conserver une position d’équilibre, préservant à la fois ses relations avec la France et avec le Maroc, avec lequel, après une période de tensions et de méfiance, les rapports sont désormais revenus sur de solides rails.
Dans ce triangle des Bermudes des relations euro-maghrébines, le Maroc semble avoir définitivement remporté la bataille de l’estime, de la confiance et du pari sur l’avenir. À l’inverse, le régime algérien joue la carte du rapport de force et de la rupture dans l’espoir d’entraver cette dynamique marocaine. Tandis que les institutions européennes aspirent à donner à leurs relations avec le Royaume une nouvelle ambition stratégique, Paris entend en être la principale locomotive. À l’inverse, le régime algérien apparaît de plus en plus, aux yeux de nombreux Européens, comme une source d’inquiétudes migratoires et sécuritaires, d’instabilité politique et de menaces pour la paix régionale.
Dans un curieux effet de balancier, plus le Maroc progresse dans l’estime des Européens, plus le régime militaire algérien s’enfonce dans la méfiance et la défiance. Il contribue ainsi à faire de l’Algérie le maillon faible de l’ensemble méditerranéen en matière de stabilité politique, économique et migratoire.




