Alger-Paris, le grand troc?

Mustapha Tossa.

ChroniqueAu fil des rares rencontres diplomatiques entre Paris et Alger, un soupçon s’est progressivement imposé: celui d’un marchandage autour de la libération du journaliste français Christophe Gleizes.

Le 06/07/2026 à 16h00

Longtemps, cette hypothèse a semblé excessive. Pourtant, les difficultés persistantes à obtenir sa libération ont fini par alimenter cette impression. Christophe Gleizes est détenu en Algérie sous une accusation de soutien à une organisation terroriste qui paraît d’autant plus invraisemblable qu’il est journaliste sportif, un univers bien éloigné des questions de sécurité ou de terrorisme.

Depuis la libération de Boualem Sansal, obtenue sous la pression internationale, Christophe Gleizes apparaît comme le dernier levier dont dispose Alger dans son bras de fer avec Paris. Son maintien en détention ressemble de plus en plus à une monnaie d’échange.

Les contreparties recherchées semblent désormais relativement claires: obtenir la libération de l’agent consulaire algérien poursuivi dans l’affaire de la tentative d’enlèvement de l’opposant Amir DZ, mais aussi voir abandonnée la procédure judiciaire française mettant en cause le régime algérien dans une affaire de terrorisme international.

Si ce scénario venait à se confirmer, il ouvrirait en France un débat politique majeur.

D’un côté, ceux qui estimeraient que la libération d’un journaliste français justifie des concessions exceptionnelles. Après tout, la diplomatie française a déjà négocié la libération d’otages au Liban, en Irak ou au Sahel. Dans cette logique, sauver un ressortissant français primerait sur toute autre considération.

De l’autre, ceux qui dénonceraient une capitulation devant le chantage algérien. Car il ne s’agirait plus seulement de diplomatie, mais d’une intervention du politique dans des procédures judiciaires afin d’obtenir un résultat diplomatique. Pour beaucoup, une telle évolution porterait atteinte au principe même de séparation des pouvoirs, pilier de la République française.

Le malaise serait d’autant plus profond que cette pression émane d’un régime qui a fait de l’hostilité envers la France, comme envers le Maroc, un élément central de sa légitimation politique.

«Emmanuel Macron, qui espérait inscrire son nom dans l’histoire des relations franco-algériennes, risquerait finalement de laisser le souvenir d’un président contraint de négocier la liberté d’un journaliste avec un régime qui n’a jamais cessé de considérer la rente mémorielle comme un instrument de pouvoir.»

—  Mustapha Tossa

Cette affaire placerait également une partie de la gauche française dans une situation délicate. Pendant des années, une frange de cette gauche a entretenu une forme de fascination pour le régime algérien. Elle devrait aujourd’hui composer avec un pouvoir accusé d’utiliser un journaliste français comme monnaie d’échange afin d’obtenir des concessions diplomatiques et judiciaires.

Mais au-delà même du cas Christophe Gleizes, c’est la politique algérienne d’Emmanuel Macron qui se trouverait brutalement mise en cause. Depuis près de dix ans, le président français a multiplié les gestes mémoriels et les initiatives de rapprochement, convaincu qu’une nouvelle relation avec Alger constituerait l’un des héritages de son mandat. Pour poursuivre cette stratégie, il a parfois accepté de tendre ses relations avec une partie du Maghreb et de l’Afrique. Le résultat paraît aujourd’hui bien éloigné de cette ambition.

Au lieu de la réconciliation historique espérée, Emmanuel Macron pourrait se retrouver à négocier avec un régime autoritaire autour de la liberté d’un journaliste français. Si un tel troc devait se concrétiser, il laisserait l’image d’une France ayant finalement cédé à un rapport de force imposé par Alger.

Ce serait sans doute la principale victoire du régime algérien. Non pas d’avoir obtenu la libération d’un agent consulaire ou l’abandon d’une procédure judiciaire, mais d’avoir démontré qu’il est possible d’arracher des concessions en faisant d’un ressortissant étranger une monnaie d’échange.

Pour Emmanuel Macron, le constat serait sévère. Lui qui espérait inscrire son nom dans l’histoire des relations franco-algériennes risquerait finalement de laisser le souvenir d’un président contraint de négocier la liberté d’un journaliste avec un régime qui n’a jamais cessé de considérer la rente mémorielle comme un instrument de pouvoir.

Par Mustapha Tossa
Le 06/07/2026 à 16h00