Pour beaucoup de Français, le Rassemblement national est devenu l’incarnation de cette espérance de changement. Sauf qu’à ce jour, ils ignorent encore quelle personnalité mènera cette course à l’Élysée. Il faudra attendre le 7 juillet prochain pour que la justice se prononce sur l’appel interjeté par Marine Le Pen contre sa condamnation à une peine d’inéligibilité dans une affaire de détournement de fonds publics au Parlement européen.
La question de la participation de Marine Le Pen à cette élection présidentielle n’est donc pas encore tranchée. Elle reste suspendue à la décision de la cour d’appel. Si celle-ci confirme le jugement, Marine Le Pen sera privée de scrutin. Si elle l’infirme, elle pourra reprendre sa place dans cette bataille présidentielle.
En attendant, le Rassemblement national agit comme si le scénario de l’exclusion de Marine Le Pen était le plus plausible. Le parti semble miser, ne serait-ce que sur le plan du marketing politique et de la communication, sur le jeune Jordan Bardella. Dans l’attente d’une éclaircie du ciel judiciaire, le RN joue à fond la carte Bardella, au point de susciter parfois cette étrange impression de souhaiter que la décision de justice lui donne raison.
Jordan Bardella s’est imposé comme un redoutable communicateur sur les réseaux sociaux. Il peut se prévaloir d’avoir séduit une partie de la jeunesse que Marine Le Pen n’avait jamais totalement réussi à attirer dans son escarcelle. Mais cette performance a un prix, voire une faille. Bardella est régulièrement critiqué par ses adversaires, qui lui reprochent à la fois son manque d’expérience politique et l’absence de responsabilités exécutives significatives à son actif. Il n’a connu ni le monde de l’entreprise ni celui de la fonction publique. À l’exception de ses fonctions au sein du parti fondé par Jean-Marie Le Pen, sa seule expérience institutionnelle est celle de député européen, mandat au cours duquel ses adversaires lui reprochent un absentéisme particulièrement marqué.
Autre faille du personnage Bardella: les bourdes, largement amplifiées par les réseaux sociaux, sur des dossiers cruciaux pour les Français. Elles témoigneraient, selon ses critiques, d’une maîtrise insuffisante de certains enjeux majeurs pour quelqu’un qui aspire à exercer les plus hautes fonctions de l’État.
«Parce que la France est à la fois une puissance méditerranéenne et une ancienne puissance coloniale, son éventuelle direction par l’extrême droite pourrait également injecter une dose inédite de radicalité dans ses relations avec le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.»
— Mustapha Tossa
Cette faiblesse structurelle nourrit l’espoir dans les rangs de ses adversaires. Ils se disent que, gonflée à l’hélium médiatique, la baudruche Bardella finira par se dégonfler à mesure que la campagne présidentielle prendra son rythme de croisière et que les débats en direct avec ses concurrents gagneront en intensité et en acuité.
Et pourtant, les aficionados de Bardella affirment, pour sa défense, qu’il existe aujourd’hui en France un tel désir de changement, une telle «envie» d’extrême droite qui remonte des profondeurs du pays, que les pires défauts de leur champion resteront invisibles ou, à tout le moins, insuffisants pour le disqualifier.
L’extrême droite française serait donc engagée sur une trajectoire ascendante susceptible de la conduire aux portes de l’Élysée. Toute la question est désormais de savoir qui portera les couleurs de cette victoire annoncée depuis des années par les instituts de sondage. La victoire annoncée de l’extrême droite, si elle devait se produire, porterait-elle le visage de Marine Le Pen, héritière historique du mouvement, ou celui de Jordan Bardella, symbole de sa mue générationnelle et de sa stratégie de dédiabolisation?
Lorsqu’on lui reproche son âge et son inexpérience, Jordan Bardella cite régulièrement deux exemples contemporains: Emmanuel Macron, devenu président de la République à 39 ans, et Gabriel Attal, devenu Premier ministre avant de conduire la campagne de Renaissance.
Il est clair que l’éventuelle arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France ne constituerait pas un événement anodin. Parce que la France occupe une place centrale dans l’architecture du pouvoir européen, cette progression du courant eurosceptique incarné par Marine Le Pen et Jordan Bardella pourrait produire des effets sismiques sur l’Union européenne.
Parce que la France est à la fois une puissance méditerranéenne et une ancienne puissance coloniale, son éventuelle direction par l’extrême droite pourrait également injecter une dose inédite de radicalité dans ses relations avec le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. D’autant que des sujets tels que la crise migratoire et les questions identitaires constituent le cœur du logiciel politique de cette famille idéologique.
Sans compter que, sur le plan géostratégique mondial, l’extrême droite française bénéficie aujourd’hui d’un alignement des planètes relativement favorable. Tant le leadership russe de Vladimir Poutine que l’administration américaine de Donald Trump ont un intérêt politique à voir les forces d’extrême droite progresser en Europe. Cette convergence doit être replacée dans le cadre d’une compétition globale entre grandes puissances. À cet égard, l’extrême droite européenne semble aujourd’hui cocher un grand nombre de cases des agendas russe et américain du moment.




