Il y a une lourde impression qu’on ne peut évacuer, c’est cette sensation d’impasse qui règne sur le processus de négociations entre Américains et Iraniens pour mettre fin à la guerre et revenir à une situation dite normale, celle d’avant le 28 février, jour de la décapitation du régime iranien. Tandis que Donald Trump multiplie les annonces et les postures optimistes sur son mur d’actualité Truth Social, les Iraniens répondent par une culture maîtrisée de l’ambiguïté et de l’hésitation.
Cet écart dans les perceptions entre Washington et Téhéran est tel que certains commencent à se poser cette invraisemblable interrogation: avec qui, au sein du régime iranien, Donald Trump est-il en train de négocier?
La question est d’autant plus légitime que sur deux points cardinaux de cette guerre et de cette négociation, les écarts ne poussent pas à l’optimisme. Le premier est sur l’engagement du régime iranien à ne pas enrichir l’uranium pour acquérir l’arme nucléaire. Donald Trump veut un engagement sur au moins vingt ans, les Iraniens le refusent publiquement. Pourquoi vingt ans? Pour faire publiquement mieux que Barack Obama, devenu ces derniers temps sa grande obsession comparative.
La seconde divergence est sur le sort des quatre cents kilos d’uranium déjà enrichi à 60 pour cent. Donald Trump veut sinon les rapatrier aux États-Unis, du moins les transporter vers un pays tiers ou alors les détruire sur place sous contrôle international. Les Iraniens refusent jusqu’à présent les trois solutions. Donald Trump pousse la méthode Coué jusqu’à affirmer que les États-Unis peuvent s’en emparer sans que cela soit le fruit d’un accord.
Trois éléments principaux expliquent cette lenteur dans les négociations entre Américains et Iraniens, installant cette impression d’une guerre, ou plutôt d’une paix armée, qui s’étend à l’infini. Le premier est qu’en bloquant le détroit d’Hormuz, le régime iranien a activé une arme d’influence massive sur l’économie mondiale. Malgré le blocus naval des ports iraniens, l’armée américaine s’est trouvée dans l’incapacité de débloquer ce détroit si vital pour l’économie mondiale, considéré par beaucoup comme sa jugulaire.
«Le risque de ripostes iraniennes [...] et de déflagrations régionales avec la possible destruction des équilibres régionaux, est si grand que [...] l’administration américaine hésite à franchir ce pas dangereux»
La réouverture par la force d’Hormuz aurait nécessité que la guerre américaine reprenne de manière encore plus massive et que Donald Trump puisse envisager le déploiement des troupes au sol. Ce qui n’est pas envisageable à cause de la facture en pertes humaines à payer.
L’hypothèse d’un retour à la guerre avec des bombardements accrus, même si elle est brandie régulièrement par Donald Trump, n’est pas à l’ordre du jour. Le risque de ripostes iraniennes sur les pays du Golfe et Israël, et de déflagrations régionales avec la possible destruction des équilibres régionaux, est si grand que, sous pressions chinoise, russe et européenne, l’administration américaine hésite à franchir ce pas dangereux.
Cette réalité, le régime iranien l’a perçue de manière très claire et l’utilise dans sa stratégie de négociation. Ce qui donne le second facteur de ralentissement de ces négociations. Téhéran sait que malgré les fanfaronnades de Donald Trump sur les réseaux sociaux, il est dans l’incapacité de reprendre la guerre et de couvrir le territoire iranien d’un tapis de bombes qui finirait par faire craquer le système de l’intérieur. Pire, le régime iranien profite de cette relative accalmie pour tenter de reprendre des forces, de colmater ses brèches et de restaurer ses capacités de riposte en cas d’attaques.
Le troisième facteur qui explique pourquoi le monde s’enlise dans ce qui s’apparente à un dialogue de sourds entre Iraniens et Américains est à trouver dans l’urgence qui s’est imposée à Donald Trump pour trouver une sortie de guerre. Avant de se lancer dans cette guerre, le président américain pensait sans doute qu’il s’agissait d’une courte aventure militaire, sur le modèle de ce qu’il venait de réaliser au Venezuela. D’ailleurs, jusqu’à récemment, Donald Trump décrivait cette guerre comme «une excursion» ou «un détour», minimisant par là ses impacts et ses conséquences.
Or, avec le temps qui passe et un accord de paix avec les Iraniens qui tarde à venir, Donald Trump s’est trouvé coincé entre plusieurs urgences. Son pays, les États-Unis, se prépare à organiser la Coupe du monde de football. Par ailleurs, l’Amérique s’apprête en juillet à célébrer le très iconique deux-cent-cinquantième anniversaire de son indépendance. Le faire alors que son armée est impliquée dans une guerre au Moyen-Orient pourrait indéniablement gâcher une fête aussi importante et aussi fondatrice pour les Américains.
Et puis il y a les élections de mi-mandat que Trump doit gérer en novembre prochain. Ces élections législatives doivent renouveler une grande partie du Congrès américain. En temps normal, elles sanctionnent régulièrement la gouvernance du locataire de la Maison-Blanche. En temps exceptionnel, en temps de guerre, elles pourraient s’avérer une catastrophe. Car non seulement cette guerre est très impopulaire au sein de l’opinion américaine, mais ses impacts économiques sur leur pouvoir d’achat pourraient déclencher un tsunami politique contre Donald Trump.



