Alors que de nombreux indicateurs montrent que le bras de fer entre la Russie et l’Europe autour de l’Ukraine se dirige vers une possible confrontation généralisée avec l’OTAN, les pays arabes surveillent comme le lait sur le feu cette éventuelle évolution militaire et, sans aucun doute, à l’instar de la plupart des autres pays du monde, se préparent à en subir les conséquences militaires et économiques.
Tant que cette guerre entre la Russie et l’Ukraine restait cantonnée à l’espace européen, les pays arabes n’avaient à en subir que les conséquences économiques. Les prix de l’énergie et des céréales avaient été touchés de plein fouet.
Depuis le début de cette guerre et, à l’exception de quelques nuances propres à chaque pays, les pays arabes ont adopté une position de neutralité qui se voulait équilibrée. Ils tentaient de faire la synthèse entre leur dénonciation de la violation de la souveraineté des États — posture perçue comme pro-ukrainienne — et leur refus d’appliquer le régime de sanctions internationales contre Moscou — posture perçue comme pro-russe.
Alors que la guerre fait rage et s’inscrit dans la durée, les pays arabes naviguent dans cette zone grise. Ni pro-Poutine ni pro-Zelensky. Ils ont même réussi le petit miracle d’échapper aux foudres et à la rancune des Européens et des Américains, pour qui l’application à la lettre des sanctions internationales contre Moscou était une manière d’obliger Vladimir Poutine à arrêter la guerre et à négocier un compromis territorial.
Pour le Maghreb, cette guerre constitue une rude épreuve diplomatique. Un énorme exercice d’équilibriste. Fidèle à son refus des solutions militaires comme des atteintes à la souveraineté des États, le Maroc a réussi ce petit miracle diplomatique de conserver de bonnes relations avec les deux protagonistes de cette guerre, sans que cette neutralité positive provoque l’ire des Européens et des Américains, alliés stratégiques du Royaume.
D’ailleurs, le positionnement du Maroc ressemble à celui de la Turquie. Membre important de l’OTAN, celle-ci a pourtant refusé, depuis le début de cette guerre, sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan, d’appliquer le régime de sanctions imposé à la Russie.
Si le Maroc a réussi à imprimer cette neutralité positive qui lui permet de conserver de bonnes relations avec les deux protagonistes de la guerre, ce n’est pas le cas du régime algérien. Sa diplomatie s’est révélée brouillonne, illisible, improvisée et indécise. À sa manière, il a lui aussi réussi un petit miracle: celui de se mettre à dos les Ukrainiens, les Européens et les Américains parce que ses gigantesques achats d’armes à la Russie participent ouvertement au financement de la machine de guerre de Vladimir Poutine. Mais aussi celui de se mettre à dos les Russes lorsqu’il a vendu le gaz et le pétrole algériens à l’Europe à des prix préférentiels, sabotant ainsi la seule carte énergétique dont disposait Vladimir Poutine pour faire plier l’architecture du pouvoir européen.
«Alger a ainsi donné cette terrible impression de trahir les Ukrainiens, les Européens et les Américains en finançant la guerre de Poutine, mais aussi la Russie en vidant de sa substance sa stratégie d’influence contre l’Europe.»
— Mustapha Tossa
Alger a ainsi donné cette terrible impression de trahir les Ukrainiens, les Européens et les Américains en finançant la guerre de Poutine, mais aussi la Russie en vidant de sa substance sa stratégie d’influence contre l’Europe.
Pour les pays du Golfe, si tous ont observé une attitude distanciée à l’égard de cette guerre malgré leur proximité stratégique et militaire avec les Américains, un seul s’est distingué par une diplomatie active, voire offensive, auprès des protagonistes: les Émirats arabes unis.
Abou Dhabi a servi à de multiples reprises de lieu de rencontre aux Ukrainiens et aux Russes à la recherche d’un compromis et de la paix. La diplomatie émiratie a facilité de nombreuses opérations d’échange de prisonniers, estimés à 4.500, entre les deux camps, maintenant l’espoir d’une sortie rapide de la guerre. Sans parler de l’investissement considérable des Émirats dans l’aide humanitaire apportée aux Ukrainiens, qui les a aidés à supporter les affres de cette confrontation militaire avec les Russes.
Dans l’ensemble, la stratégie des Émirats repose sur le refus des sanctions unilatérales occidentales contre la Russie, tout en préservant leur alliance sécuritaire historique avec les États-Unis.
Par ailleurs, Dubaï s’est imposée comme le premier refuge bancaire, immobilier et commercial de l’élite économique et financière russe cherchant à contourner les contraintes du système financier occidental (SWIFT, gel des avoirs).
Dans l’absolu, Vladimir Poutine pourrait être reconnaissant aux pays arabes de ne pas avoir adopté le régime de sanctions internationales qui le frappe, donnant ainsi des bouffées d’air à son économie. Et Volodymyr Zelensky pourrait leur témoigner sa gratitude pour l’avoir toujours soutenu sur le plan diplomatique en dénonçant sans faille les attaques russes contre l’Ukraine, ce qui a contribué à maintenir la pression internationale sur Moscou.
Ce qui n’est pas rien dans une période où même l’administration américaine de Donald Trump commençait à réviser son soutien aux Ukrainiens.
Pour les Arabes, cette guerre entre la Russie et l’Ukraine n’est pas la leur, comme c’est également le cas pour le Sud global. Mais ils en ont subi de plein fouet les conséquences économiques et ressenti les effets déstabilisateurs sur les chaînes d’approvisionnement mondiales de deux catégories de produits de première nécessité: l’énergie et les céréales.




