Archives du Quai d’Orsay. Ep. 4. Pour écrire au Polisario, il fallait s’adresser à El Mouradia

Karim Serraj.

ChroniqueEn janvier 1976, un télégramme diplomatique français relève que le Polisario invite les auditeurs de sa radio à lui écrire à «El Mouradia, boîte postale 10», à Alger. Quarante ans plus tard, cette adresse figure toujours dans les coordonnées publiées pour joindre le mouvement séparatiste. Derrière la modestie d’une boîte postale se dessine une dépendance bien encombrante pour le récit indépendantiste.

Le 08/11/2026 à 12h27

C’est sans doute le document d’archive¹ le plus court jamais présenté par Le360. C’est aussi l’un des plus parlants. Trois lignes, une adresse, un numéro de boîte postale: le grand théâtre de l’indépendance tient soudain dans une enveloppe. On imagine l’annonce, au terme d’une émission enflammée: chers auditeurs, la révolution du Polisario vous parle; pour lui répondre, veuillez écrire à El Mouradia.

Son objet tient en quelques mots: écrire à l’organisation du Polisario. Le corps du message, signé Jean-Bernard Raimond, ambassadeur de France au Maroc de 1973 à 1977, est presque aussi économe:

«Au cours de ses dernières émissions radio, à partir du poste d’Alger, le Polisario a indiqué à ses auditeurs qu’ils pouvaient écrire à l’organisation à l’adresse suivante: Al Muraida (sic, pour Al Mouradia, NDLR) – boîte postale 10. Alger.»

Voilà tout. L’ambassadeur français n’ajoute aucun commentaire. Il se contente de transmettre une indication diffusée par le mouvement lui-même. Cette sécheresse fait la force du document: c’est la radio du Polisario qui fournit, d’elle-même, le renseignement qui trahit son ancrage. Pour écrire au Polisario, il faut passer par El Mouradia!

La scène pourrait ouvrir une satire administrative: la radio du Polisario promettant l’émancipation, son service du courrier domicilié dans la capitale de son protecteur, des lettres venues du monde entier qui s’accumulent à l’ombre du pouvoir algérien. Le contraste ne manque pas d’une élégance involontaire.

Quarante ans de traces postales

Combien de temps cette adresse a-t-elle servi? Les références postérieures à la même BP 10 lèvent l’ambiguïté. Dans son numéro de février 1987, le magazine américain Popular Communications relate une confirmation d’écoute reçue de «La Voix du Sahara libre» et indique la BP 10 d’El Mouradia. En juin 1994, le NASWA Journal rapporte qu’une réponse de Radio Nacional a été obtenue grâce à l’adresse du Polisario domiciliée à cette boîte. Deux publications, deux décennies, une même destination.

Le bulletin DX-Window du 2 janvier 2002 apporte un détail supplémentaire: un auditeur y raconte avoir reçu, au bout de trente-neuf jours, une lettre de confirmation signée Mohammed Baali, en passant par la BP 10. Quelque vingt-six ans séparent ainsi l’annonce relevée par la diplomatie française de ce témoignage publié début 2002. En juin 2016, Radio Notizie mentionne encore cette adresse. Quarante ans après le télégramme, El Mouradia figure toujours dans les coordonnées publiées pour joindre le Polisario. L’adresse a traversé plusieurs générations d’auditeurs.

Une adresse au cœur du pouvoir

El Mouradia est le quartier des hauteurs d’Alger qui abrite la présidence de la République algérienne. La proximité symbolique saute aux yeux: le courrier destiné au Polisario prend le chemin d’Alger. Ce détail prend tout son sens dans un ensemble connu: hébergement de l’appareil politique du Polisario, soutien financier et diplomatique, contrôle de ses communications. La BP 10 donne une forme concrète, presque quotidienne, à ce que les communiqués habillent des mots majestueux de «solidarité» et de «soutien».

«Le Polisario ne décide pas seul; la moindre communication de ses camps avec l’extérieur reste tributaire d’une décision algérienne. Le contraste avec le cérémonial d’une souveraineté revendiquée prend ici une forme administrative incontestable»

—  Karim Serraj

La date rend l’indication plus révélatrice encore. La fantomatique «RASD» sera proclamée le 27 février 1976, quelques semaines après ce télégramme. Le relais algérois existe donc déjà au moment où se prépare l’habillage étatique du mouvement. Avant les titres présidentiels, avant le déploiement des institutions de façade, il y a cette organisation matérielle de la parole et de la correspondance. L’adresse précède la république proclamée. Elle rappelle combien les conditions de sa naissance dépendent d’un environnement politique et logistique extérieur.

Quand la communication attend le feu vert d’Alger

L’autre information du télégramme mérite la même attention: les émissions partent «du poste d’Alger». La formule rattache la parole du Polisario à une infrastructure située chez son protecteur. L’organisation proclame; c’est un émetteur algérien qui diffuse sa propagande.

Le mythe d’une autonomie de décision s’use au contact de cette histoire matérielle. L’archive soulève un coin du rideau: derrière la voix, un émetteur algérien; derrière le contact avec les auditeurs, une adresse algéroise.

Un autre document permet d’aller au-delà de cette surveillance de l’organisation du Polisario. Dans son rapport du 19 janvier 2004 sur le Sahara occidental, le secrétaire général de l’ONU revient sur les liaisons téléphoniques entre les camps de Tindouf et le monde extérieur. Ouvertes le 15 avril 2003, elles avaient été interrompues dès le lendemain, à la demande du Polisario, faute d’autorisation officielle des autorités algériennes. Il a fallu plusieurs réunions, en octobre et décembre 2003, avec des représentants du gouvernement algérien, pour obtenir le feu vert d’Alger. Le service n’a repris que le 12 janvier 2004, comme l’a rapporté ONU Info.

L’épisode montre concrètement le poids de l’autorisation du pays hôte. Le Polisario ne décide pas seul; la moindre communication de ses camps avec l’extérieur reste tributaire d’une décision algérienne. Le contraste avec le cérémonial d’une souveraineté revendiquée prend ici une forme administrative incontestable.

Le même rapport évoque un projet de service de courrier entre les camps et le monde extérieur, soumis aux conditions de liberté d’expression du HCR. Derrière ces dispositifs se trouvent des familles séparées depuis des décennies et des nouvelles attendues. La satire ne doit pas le faire oublier: pour les séquestrés de Tindouf, chaque lettre, chaque appel engage des droits et des existences, mais Alger surveille étroitement tous les messages qui sortent ou entrent des camps.

L’Algérie exerce évidemment son autorité sur son territoire. C’est justement ce territoire qui accueille l’appareil présenté comme celui d’une république distincte. Cette superposition entretient l’équivoque: les attributs de l’État s’exhibent, tandis que les conditions essentielles de leur exercice demeurent entre les mains du protecteur. Le télégramme de 1976 en offre une illustration limpide; l’épisode rapporté par l’ONU, une manifestation beaucoup plus explicite.

Le fonctionnaire que Kafka aurait pu inventer

Laissons maintenant l’imagination entrer dans ce bureau que l’archive ne décrit pas. Un fonctionnaire d’El Mouradia s’installe devant une pile de lettres destinées au Polisario. Toute la journée, il dépouille des encouragements, des questions sur l’eau et les routes, des demandes sur la distribution de l’aide internationale dans les camps. La révolution lui arrive sous enveloppe. Il connaît les enthousiasmes lointains, les formules héroïques, les signatures généreuses. Son royaume tient entre un coupe-papier et un tampon.

«dès janvier 1976, le mouvement donnait comme adresse de courrier la capitale de son protecteur, dans le quartier même qui abrite la présidence (...) La révolution annonçait son indépendance. Elle donnait aussi l’adresse de son tuteur, ou Big Brother, qui la surveille»

—  Karim Serraj

Puis survient une lettre dangereuse. Son auteur demande quand les promesses prendront fin et quand commencera une vie ordinaire. Le préposé hésite. Une demande de nouvelles se classe; une demande de comptes exige un supérieur. La feuille monte d’un bureau à l’autre, gagne une chemise, reçoit une annotation et, si elle est jugée «sensible», finit par approcher la présidence algérienne. Pour avoir interrogé les dirigeants du Polisario, l’auditeur aurait ainsi mis en branle toute une hiérarchie étrangère.

Kafka aurait reconnu la mécanique: le destinataire apparent se dérobe, l’autorité véritable recule derrière une autre porte, chaque démarche nourrit l’administration chargée de la traiter. La souveraineté devient un labyrinthe de parapheurs. Et le fonctionnaire, consciencieux jusqu’à l’absurde, veille à ce que l’indépendance annoncée respecte le circuit de transmission. Tout passe par le parrain. La mainmise se lit dans une simple adresse: «El Mouradia, boîte postale 10».

Un palais à Rabouni pour le décor

Un palais a été construit à Rabouni, près de Tindouf, à la demande du chef du Polisario, Brahim Ghali, qui se plaignait auprès d’Alger de ne pas disposer d’un lieu digne de ce nom pour recevoir ses hôtes étrangers. L’ensemble comprend des espaces résidentiels, des salles de réception et des lieux de réunion. Il trahit l’ambition d’un appareil qui veut recevoir avec les apparences du pouvoir. Mais personne ne peut écrire directement à Brahim Ghali. Et la question que pose le télégramme français demeure: où se trouve le pouvoir effectif, une fois retirés les insignes, les titres et les décors?

Le Polisario s’adresse au monde depuis Alger, et l’invite à lui répondre à Alger. On ignore qui ouvre chaque enveloppe. L’archive établit quelque chose de plus simple et de particulièrement embarrassant: dès janvier 1976, le mouvement donnait comme adresse de courrier la capitale de son protecteur, dans le quartier même qui abrite la présidence. Sur ce point, le télégramme n’a besoin d’aucune envolée: boîte postale 10, El Mouradia, Alger. La révolution annonçait son indépendance. Elle donnait aussi l’adresse de son tuteur, ou Big Brother, qui la surveille.

¹ Le télégramme intitulé «Émissions radio du Polisario» a été expédié de l’ambassade de France au Maroc le 19 janvier 1976, sous le numéro 152. Adressé à Paris et signé Jean-Bernard Raimond, ambassadeur de France au Maroc de 1973 à 1977, il est conservé aux Archives diplomatiques du Quai d’Orsay, à Nantes, sous la cote 558PO 1 227.

Par Karim Serraj
Le 08/11/2026 à 12h27