Le débat sur les retraites au Maroc change progressivement de nature. Longtemps abordée sous l’angle budgétaire ou actuariel, la question renvoie désormais à une problématique plus profonde: celle de la structure même du marché du travail marocain. Car les déséquilibres qui apparaissent au moment de la retraite prennent souvent naissance plusieurs décennies auparavant, au moment de l’accès à l’emploi, de la stabilité des carrières et de l’intégration dans les circuits formels de cotisation.
Le rapport analytique «Informalité, genre et vieillissement: inégalités cumulatives et effets intergénérationnels» du Haut-commissariat au plan (HCP), publié en mai 2026, établit précisément ce lien entre emploi, informalité et soutenabilité sociale. L’étude décrit un mécanisme cumulatif où les fragilités professionnelles finissent par produire des inégalités différées de pension. Le vieillissement ne constitue donc pas, selon le rapport, «un choc terminal», mais l’aboutissement d’un enchaînement économique qui traverse tout le cycle de vie actif.
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La pression démographique accentue cette problématique selon les projections citées dans le rapport du HCP, qui estime que le ratio de dépendance vieillesse au Maroc passerait de 18,7% en 2021 à 24,5% en 2030, avant d’atteindre 39,3% à l’horizon 2050. Ce déplacement progressif de la charge démographique modifie les équilibres intergénérationnels et augmente mécaniquement les besoins de financement des systèmes de retraite.
Cependant, le véritable point de fragilité demeure la taille réduite de la base contributive. Le rapport rappelle que l’informalité absorbe plus des trois quarts de l’emploi total au Maroc. Une telle configuration limite fortement les capacités de financement des régimes sociaux, tout en exposant une large partie des travailleurs à une vieillesse sans protection suffisante.
L’informalité fragilise durablement la base contributive
La participation féminine constitue un autre déséquilibre majeur, note le HCP qui indique que le taux d’activité des femmes atteignait seulement 19,1% en 2024, contre 68,6% pour les hommes. L’écart dépasse donc largement une simple question d’égalité professionnelle. Il affecte directement la profondeur du marché du travail formel, la collecte des cotisations sociales et, à terme, l’équilibre global du système de retraite.
Le rapport décrit également une dynamique particulièrement pénalisante autour des périodes d’inactivité. En 2021, la probabilité d’inactivité atteignait 73% pour les femmes contre 7,5% pour les hommes. Plus révélateur encore, le taux d’inactivité féminin culminait autour de 83% vers 25-26 ans, précisément au moment où se construit l’essentiel des trajectoires contributives.
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Le problème dépasse donc la seule question du chômage, car une partie importante de la population reste durablement en dehors des circuits contributifs, ce qui réduit la densité des carrières sociales et fragilise les futurs droits à pension. Le rapport considère même l’inactivité comme «le premier maillon» de la chaîne produisant les inégalités de retraite.
L’informalité amplifie ensuite ces déséquilibres même lorsqu’elles accèdent à l’emploi, une majorité de femmes travaillent dans des formes d’activité non contributives, souvent comme aides familiales non rémunérées. Les hommes restent eux aussi fortement exposés à l’informalité, mais davantage dans des activités indépendantes ou des formes de salariat générant parfois une contribution partielle. Le résultat demeure toutefois identique: des carrières fragmentées et une accumulation insuffisante de droits sociaux.
Le rapport souligne que «des périodes contributives plus courtes combinées à des salaires déclarés plus faibles conduisent mécaniquement à des droits acquis inférieurs». Le système de retraite reflète ainsi moins les inégalités du grand âge qu’il ne révèle les fractures du marché du travail.
Des carrières fragmentées aux pensions réduites
Les conséquences deviennent particulièrement visibles après 60 ans. En 2021, seulement 15% des femmes âgées de 60 ans et plus percevaient une pension, contre 37% des hommes. L’écart apparaît encore plus marqué en milieu rural, où à peine 3% des femmes âgées bénéficiaient d’une pension, contre 12,5% des hommes.
Ces chiffres traduisent une vulnérabilité économique qui dépasse la seule dimension sociale. Une faible couverture retraite pèse sur la consommation des ménages âgés, renforce les mécanismes de dépendance familiale et réduit les capacités d’épargne à long terme. Elle exerce également une pression indirecte sur les finances publiques, à travers le recours accru aux dispositifs d’assistance sociale.
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Le rapport adopte toutefois une lecture nuancée des politiques publiques engagées ces dernières années. La généralisation progressive de la protection sociale est présentée comme «un tournant majeur» visant à élargir durablement la base contributive. L’extension de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), la montée en puissance des régimes destinés aux travailleurs non-salariés ainsi que les objectifs fixés par le Nouveau modèle de développement (NMD) participent d’une tentative de transformation progressive des équilibres sociaux.
Néanmoins, le HCP souligne que la réussite de ces réformes dépend largement de la capacité de l’économie à créer davantage d’emplois formels. Le rapport insiste sur une idée centrale: les politiques sociales ne peuvent produire pleinement leurs effets sans transformation parallèle du tissu productif.
Cette dimension économique reste fondamentale avec la soutenabilité des retraites qui dépend moins d’une logique comptable immédiate que de la capacité du marché du travail à absorber durablement les actifs dans des emplois déclarés, productifs et suffisamment rémunérateurs. Or, le rapport évoque un «plafond structurel de convergence» susceptible d’apparaître à partir des années 2040 si les dynamiques actuelles persistent.
Le Maroc se retrouve ainsi confronté à une équation complexe. Le Royaume doit simultanément accélérer la formalisation, relever le taux d’activité féminin, améliorer la productivité et maintenir la soutenabilité des finances sociales. Aucun de ces objectifs ne peut être traité isolément. Le rapport insiste d’ailleurs sur l’interdépendance entre informalité, genre et vieillissement, présentés comme «un système de rétroactions» où chaque déséquilibre renforce les autres.




