Jan Hoffmann (Banque mondiale): comment Tanger Med est devenu une «assurance pour le commerce mondial»

Jan Hoffmann, chef mondial pour le transport maritime et les ports à la Banque mondiale.

EntretienAlors que la volatilité du transport maritime fragilise les chaînes d’approvisionnement, Jan Hoffmann, chef mondial pour le transport maritime et les ports à la Banque mondiale, revient sur le rôle des ports situés aux points de passage stratégiques. Il qualifie de «visionnaire» le choix du Maroc d’investir dans Tanger Med et estime que Tanger Med 3 confortera la position du Royaume dans les flux logistiques mondiaux.

Le 05/11/2026 à 18h26

Peu d’experts connaissent aussi bien les ressorts du commerce maritime mondial que Jan Hoffmann. Économiste allemand, docteur en économie de l’Université de Hambourg, il a passé plus de vingt ans à la CNUCED, où il a dirigé à partir de 2016 le service de la logistique commerciale. Il y a coordonné et coécrit l’étude annuelle sur les transports maritimes, lancé les profils maritimes par pays et conçu l’indice de connectivité du transport maritime régulier, l’un des baromètres de référence du secteur. Il a également présidé l’Association internationale des économistes maritimes (IAME). Lors de son départ des Nations unies, la presse maritime spécialisée le décrivait comme un «gourou» du commerce maritime. Depuis janvier 2025, il occupe le poste de chef mondial pour le transport maritime et les ports à la Banque mondiale, où il pilote notamment l’indice de performance des ports à conteneurs (CPPI) et la boîte à outils pour la réforme portuaire. Les deux indicateurs qu’il mobilise dans cet entretien pour évaluer la trajectoire du Maroc relèvent donc directement de son expertise: le classement de la Banque mondiale, qui place Tanger Med parmi les ports les plus performants, et l’indice de la CNUCED, selon lequel le Royaume a enregistré la plus forte progression mondiale de sa connectivité maritime en 20 ans. Pour Le360, il revient sur le rôle des ports stratégiques dans un contexte de forte volatilité et sur la portée du nouvel investissement annoncé pour Tanger Med 3.

Le360: pourquoi les investissements portuaires sont-ils devenus essentiels à la sécurité des chaînes d’approvisionnement mondiales et du commerce international?

Jan Hoffmann: le transport maritime assure environ 80% du commerce mondial en volume et chacun de ces flux transite au moins deux fois par un seul et même port. La volatilité observée ces derniers temps montre qu’il faut des ports efficaces, dotés de capacités suffisantes, pour absorber les chocs et empêcher que cette instabilité ne se propage. Le dernier rapport de la Banque mondiale sur l’indice de performance des ports à conteneurs, publié en juin 2026, souligne que les ports subissent cette volatilité tout en contribuant eux-mêmes à l’atténuer. Ce rapport classe d’ailleurs Tanger Med parmi les ports les plus performants.

Pourquoi les investissements dans les ports situés sur les points de passage stratégiques sont-ils si déterminants en période de crise commerciale?

C’est au niveau de ces goulets d’étranglement que les risques se concentrent et toute perturbation y entraîne un déroutement des navires. Ces détours font, à leur tour, grimper les coûts commerciaux à l’échelle mondiale. D’abord, les chargeurs supportent des coûts de stockage plus élevés. Ensuite, ils doivent payer davantage de jours de transport. Enfin, l’offre de capacités maritimes étant fixe, le coût journalier du fret augmente lui aussi. Les ports implantés sur ces points de passage et sur les routes de contournement jouent le rôle d’amortisseurs pour l’ensemble du système. Y investir revient à souscrire une forme d’assurance pour le commerce mondial, qui contribue à réduire les coûts des échanges pour tous.

Que pensez-vous des choix du Maroc d’investir dans Tanger Med?

La décision d’investir dans Tanger Med, prise au début des années 2000, était véritablement visionnaire, tant par l’ampleur du projet que par son positionnement stratégique. Elle a permis au Maroc de devenir un acteur clé du commerce mondial, de progresser régulièrement dans les classements internationaux de connectivité maritime et de se doter d’un grand hub de transbordement. Selon l’indice de connectivité du transport maritime régulier de la CNUCED, le Maroc a enregistré la plus forte progression de tous les pays au cours des 20 dernières années. Ce bond de la connectivité profite non seulement au réseau maritime mondial, mais ouvre aussi de nouvelles opportunités commerciales aux importateurs, aux exportateurs et aux zones logistiques du pays.

Quel rôle joue le détroit de Gibraltar et pourquoi ce nouvel investissement annoncé par Tanger Med est-il si important?

Ce nouvel investissement annoncé pour Tanger Med 3, qui apporte d’importantes capacités supplémentaires, s’inscrit dans le prolongement d’une vision amorcée au début des années 2000. Il assurera sans aucun doute au Maroc une position solide dans les flux logistiques mondiaux et renforcera encore son rôle dans le commerce international. À l’échelle mondiale, nous constatons que, d’un côté, un environnement commercial et maritime plus volatil décourage l’investissement. De l’autre, l’instabilité accrue des routes maritimes exige justement davantage d’investissements dans les capacités de manutention portuaire, afin d’absorber les chocs et de faire face à des arrivées de navires moins prévisibles. Des investissements anticipés comme ceux de Tanger Med 3 sont les bienvenus pour limiter la congestion portuaire et éviter une hausse des coûts du transport maritime mondial.

Par Camilia Serraj
Le 05/11/2026 à 18h26