Global Europe: le Maroc reste éligible face au virage «Buy European»

Les drapeaux de l'Union européenne et du Royaume du Maroc. DR

Le projet d’instrument Global Europe pour la période 2028-2034 maintient les entreprises marocaines parmi les opérateurs autorisés à concourir aux marchés, subventions et prix financés par l’Union européenne. Une étude commandée par le Parlement européen avertit toutefois que les nouvelles préférences accordées aux acteurs communautaires pourraient limiter, en pratique, la portée économique de cette ouverture.

Le 28/07/2026 à 10h29

Le Maroc reste dans la course. Le futur instrument Global Europe, appelé à encadrer les financements extérieurs de l’Union européenne entre 2028 et 2034, conserve l’accès des entreprises marocaines aux opérations financées par Bruxelles. Cette éligibilité ne garantit pourtant ni l’obtention de marchés ni une concurrence à armes égales avec les groupes européens.

Publié en juillet 2026 à la demande de la commission du développement du Parlement européen, le rapport consacré à l’aide liée et aux achats stratégiques ne chiffre aucun financement destiné au Royaume. Son intérêt se situe ailleurs: il décrypte les règles qui détermineront la participation des opérateurs marocains aux projets européens après 2027.

Premier constat favorable: le Maroc figure explicitement parmi les pays du voisinage sud dont les entreprises pourront répondre aux appels d’offres, solliciter des subventions ou participer aux opérations soutenues par Global Europe.

Selon le rapport, une société marocaine pourrait concourir à un projet exécuté au Maroc, mais aussi à certaines opérations financées par l’Union dans d’autres régions éligibles. Le champ couvre notamment le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et le Golfe, l’Afrique subsaharienne, l’Asie, le Pacifique, les Amériques et les Caraïbes.

L’ouverture ne concerne pas uniquement les prestations de services ou les travaux. Les équipements financés par le futur instrument pourront, en principe, provenir de tout pays ou territoire. Les industriels marocains conservent ainsi la possibilité d’intégrer les chaînes d’approvisionnement des projets européens, sans obligation générale imposant l’achat de produits fabriqués au sein de l’Union.

Sur le papier, les entreprises nationales restent donc pleinement éligibles. Leur accès réel dépendra cependant de la manière dont Bruxelles utilisera les possibilités de restriction prévues pour les opérations considérées comme stratégiques.

Une ouverture assortie de restrictions

L’Union européenne pourra resserrer les conditions d’accès selon la nature du projet, ses objectifs, les impératifs de sécurité ou les risques associés à certains fournisseurs. Les restrictions pourraient concerner aussi bien les candidats aux marchés que les partenaires chargés de mettre en œuvre les financements.

Le rapport pointe surtout le manque de visibilité entourant ces décisions. Rien ne permet encore de savoir si les entreprises du pays bénéficiaire, notamment celles établies au Maroc, conserveront automatiquement leur accès lorsqu’une préférence européenne sera appliquée. La durée des restrictions, le nombre de projets concernés et les catégories de produits susceptibles d’être écartées ne sont pas davantage précisés.

Pour un opérateur marocain, l’incertitude peut devenir un obstacle aussi important qu’une exclusion formelle. Préparer une offre européenne suppose de mobiliser des équipes, de constituer parfois un consortium, de produire des garanties et d’engager des dépenses en amont. Des critères variables d’un projet à l’autre augmenteraient le coût de candidature et favoriseraient les groupes déjà rompus aux procédures européennes.

Une possibilité d’assouplissement est néanmoins prévue. Bruxelles pourrait élargir le cercle des fournisseurs en situation d’urgence ou lorsque les restrictions compliqueraient l’exécution d’un projet. La flexibilité existe donc, mais son application resterait décidée au cas par cas.

La préférence européenne peut intervenir avant l’appel d’offres

Global Europe ne ferme pas automatiquement les financements aux entreprises non européennes. Le mécanisme pourrait toutefois favoriser les acteurs communautaires bien avant la publication des appels d’offres.

La sélection des porteurs de projets, la préparation des investissements et la mise en place des financements pourront être confiées en priorité à des organismes européens. Or, les choix opérés durant cette phase déterminent souvent les caractéristiques techniques du projet, les équipements recherchés, les garanties exigées et la composition des futurs consortiums.

Une entreprise marocaine pourrait donc rester juridiquement autorisée à concourir tout en intervenant sur un marché déjà structuré autour de solutions, de financements ou de partenaires européens. La concurrence demeurerait ouverte en apparence, mais l’avantage serait acquis en amont par les opérateurs associés à la conception du projet.

Le financement constitue un autre levier de sélection. Certains organismes privés pourront gérer des instruments financiers ou des garanties budgétaires. Le rapport estime que cette possibilité pourrait bénéficier aux agences européennes de crédit à l’exportation, chargées de couvrir les risques liés aux ventes et aux investissements réalisés à l’étranger.

Un tel montage pourrait faciliter le lancement de projets au Maroc en réduisant le coût du capital ou en prenant en charge une partie du risque financier. En contrepartie, les banques mobilisées, les entreprises chefs de file et les fournisseurs d’équipements pourraient être majoritairement européens.

Le risque pour les sociétés marocaines ne réside donc pas uniquement dans une éventuelle interdiction de concourir. Il tient aussi au différentiel de financement. Une offre portée par un groupe européen bénéficiant de garanties publiques pourrait apparaître plus compétitive que celle d’un opérateur marocain ne disposant pas d’un soutien comparable.

Les auteurs du rapport rappellent que l’aide liée peut renchérir de 15 à 30% le coût des biens, des services et des travaux financés. Ce ratio ne concerne pas spécifiquement le Maroc et ne constitue pas une estimation du futur coût des projets européens dans le Royaume. Il illustre néanmoins les conséquences possibles d’une concurrence réduite et d’un choix de fournisseurs déterminé par l’origine du financement.

Une préférence trop marquée pour les entreprises européennes pourrait également limiter la participation des opérateurs locaux aux activités les plus créatrices de valeur: études, ingénierie, fourniture d’équipements, intégration industrielle, maintenance et services associés. Le Maroc risquerait alors de bénéficier des investissements sans capter une part équivalente de leurs retombées économiques.

L’enjeu se déplace vers les consortiums

Le changement de cap européen intervient après une période marquée par une large ouverture des financements. Selon les données reprises par le rapport, 95% de l’aide publique au développement de l’Union était déliée en 2023. Le futur instrument prévoit que 90% de ses dépenses répondent aux critères de l’aide publique au développement, contre 93% sous le dispositif actuel.

Cette évolution ne signifie pas que les financements accordés au Maroc deviendront automatiquement liés à l’achat de biens européens. Elle confirme cependant la place croissante des objectifs industriels, commerciaux et stratégiques dans la politique extérieure de l’Union.

La marge d’interprétation reste importante. Le rapport souligne notamment l’absence de définition précise de «l’intérêt stratégique de l’Union», ainsi que les incertitudes entourant les subventions directes, la publication de leurs bénéficiaires et l’égalité de traitement entre opérateurs. Ces zones grises pourraient peser sur la transparence des procédures et sur la capacité des entreprises marocaines à anticiper les futures conditions de concurrence.

L’enjeu pour le Royaume sera donc moins de préserver une éligibilité déjà reconnue que de convertir cette ouverture en présence économique réelle. L’accès aux études préparatoires, aux consortiums, aux financements et aux marchés de maintenance déterminera la part de valeur ajoutée effectivement captée par les entreprises nationales.

Global Europe laisse ainsi la porte ouverte au Maroc, mais le centre de gravité du dispositif se rapproche clairement des intérêts européens. Pour les opérateurs marocains, rester éligibles ne suffira pas: il faudra parvenir à entrer dans les montages financiers et industriels avant que les appels d’offres ne soient lancés.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 28/07/2026 à 10h29