Dans le cadre de la finalisation de la Taxonomie Financière Verte du Maroc, plusieurs institutions (ministères, Bank Al-Maghrib, autorités des marchés et des assurances) ont lancé une consultation publique pour enrichir le projet avant son adoption.
Élaborée avec l’appui de la Banque mondiale, d’Expertise France et du groupe AFD, cette taxonomie s’inscrit dans la Stratégie de développement de la finance climat à l’horizon 2030 et des engagements climatiques du Royaume (CDN 3.0, SNBC 2050).
Référentiel commun, elle vise à classer les activités économiques selon des critères scientifiques pour identifier celles contribuant à l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Dans une première phase, elle couvre l’énergie, le transport et l’industrie, pour orienter les financements vers les investissements durables et renforcer la gestion des risques climatiques.
Pour décrypter ses enjeux et implications pour le financement de l’économie marocaine, Le360 s’est entretenu avec Mohamed Boiti, expert en décarbonation industrielle et fondateur de Disruptive RSE.
Le360: Quel impact la Taxonomie Financière Verte du Maroc pourrait-elle avoir sur le financement des entreprises marocaines?
Mohamed Boiti: D’abord, un point de définition: une taxonomie, quel que soit son domaine, sert à classer des éléments en catégories hiérarchisées. Rien de plus, rien de moins. La Taxonomie Financière Verte du Maroc (TFVM) applique ce principe à l’économie: elle établit un référentiel commun, fondé sur des critères scientifiques et techniques, pour dire ce qui est durable et ce qui ne l’est pas. La première phase couvre l’énergie, le transport et l’industrie manufacturière.
Son premier effet n’est pas financier, il est informationnel. Elle donne aux banques et aux investisseurs un langage commun pour juger ce qui est réellement «vert», et réduit d’autant le risque de greenwashing (Ndlr, une technique marketing qui consiste à utiliser des arguments écologiques trompeurs pour se donner une image écoresponsable).
«Le véritable risque pour les PME n’est pas réglementaire, mais concurrentiel: celles qui ne se prépareront pas pourraient rester à l’écart des financements verts.»
— Mohamed Boiti
Cette clarification a ensuite un effet de second tour sur le coût du financement. L’expérience européenne, où la taxonomie UE est en vigueur depuis 2020, montre l’existence d’un «greenium», soit un écart de rendement favorable aux émetteurs d’obligations vertes, généralement estimé entre 15 et 20 points de base en moyenne selon plusieurs études empiriques; certaines études évoquant une fourchette plus large, de 1 à 63 points de base selon les marchés et les méthodologies.
L’effet est donc réel, mais modéré, et se construira progressivement à mesure que le marché de la finance verte marocaine gagnera en profondeur.
Les PME risquent-elles d’être pénalisées, ou est-ce une opportunité?
Les concepteurs du projet marocain ont explicitement voulu éviter un effet punitif: une activité non classée «verte» n’est ni interdite ni sanctionnée, elle est simplement privée du label d’investissement vert. Les documents de consultation prévoient, par ailleurs, un régime allégé pour les PME, qui sont exemptées des exigences DNSH (Do No Significant Harm ou Ne pas causer de préjudice important) génériques, en reconnaissance de leurs ressources limitées; même si elles restent tenues de respecter les critères techniques propres à leur activité et les garanties sociales minimales.
Le vrai risque n’est donc pas réglementaire, il est concurrentiel: à mesure que les investisseurs et bailleurs internationaux s’appuieront sur ce référentiel pour orienter leurs financements, les PME n’ayant engagé aucune démarche resteront hors du radar des financements verts émergents, pendant que leurs concurrentes mieux préparées y accéderont.
Pour les PME exportatrices vers l’Europe en particulier, cette préparation présente un double bénéfice: elle sert à la fois la conformité au MACF (Ndlr, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières) et l’accès à la finance verte nationale; deux chantiers qui, en pratique, s’appuient sur les mêmes données de base.
Cette taxonomie peut-elle renforcer l’attractivité du Maroc auprès des investisseurs internationaux?
Une taxonomie n’attire des capitaux étrangers que si les investisseurs la reconnaissent. C’est une question d’interopérabilité, d’abord avec la taxonomie européenne, qui reste la référence pour la plupart des flux d’investissement vers le Maroc. Les documents techniques de la TFVM sont clairs sur ce point: le référentiel vise une interopérabilité étroite avec l’UE, mais aussi avec l’ASEAN (Association des nations d’Asie du Sud-Est), la Climate Bonds Initiative, et, dans la mesure du possible, Singapour, le Rwanda et la Colombie. Les seuils de la catégorie Verte reprennent d’ailleurs, autant que possible, les critères techniques européens.
«Une taxonomie n’attire des capitaux étrangers que si elle est reconnue par les investisseurs et interopérable avec les principaux référentiels internationaux»
— Mohamed Boiti
Le Maroc n’est pas seul sur ce chemin. L’Afrique du Sud a ouvert la voie dès 2022 avec la première taxonomie verte du continent, calquée sur le modèle européen. Le Sénégal vient tout juste de valider la sienne, avec le même objectif d’interopérabilité vis-à-vis de l’UE et du Rwanda. Et le Maroc a déjà un signal concret en poche: l’accord carbone signé avec la Norvège en mai 2026, au titre de l’article 6 de l’Accord de Paris, qui pourrait mobiliser jusqu’à 600 millions de dollars. Un intérêt international qui existe déjà, avant même l’adoption du texte.
Quels sont les principaux défis pour une mise en œuvre efficace de la TFVM?
Trois défis me semblent prioritaires. D’abord, la couverture sectorielle. La première phase se limite, côté atténuation, à l’énergie, au transport et à l’industrie manufacturière. Le bâtiment, les déchets, les technologies de l’information: tout ça attendra les phases suivantes. Quant à l’agriculture, elle n’entre dans le dispositif que par la porte de l’adaptation aux risques climatiques, pas par celle de la réduction de ses émissions.
Ensuite, la donnée: appliquer une taxonomie suppose une capacité de collecte et de vérification de données environnementales fiables, un chantier que d’autres pays de la région, comme le Sénégal, identifient eux-mêmes comme leur principal point de vigilance.
Enfin, la capacité d’absorption des acteurs: les grandes banques marocaines disposent probablement déjà des équipes ESG (Ndlr, Environnement, Social et Gouvernance) nécessaires pour s’approprier rapidement le référentiel, ce qui est moins certain pour l’ensemble des sociétés de financement régionales et pour les PME elles-mêmes, qui auront besoin d’un accompagnement pédagogique dédié.
La consultation publique en cours est précisément le moment pour l’ensemble de ces acteurs de faire remonter ces points avant l’adoption définitive du texte.
En l’état actuel du projet, quels sont, selon vous, les principaux points qui mériteraient d’être revus ou clarifiés avant son adoption définitive?
Deux réserves précises méritent d’être versées au débat pendant la consultation. La première concerne le caractère volontaire du dispositif. Dans sa forme actuelle, la TFVM est un cadre de classification, pas une obligation réglementaire: aucune entreprise, ni aucune banque n’est aujourd’hui tenue de s’y référer. L’expérience européenne montre que l’impact réel d’une taxonomie se matérialise surtout lorsqu’elle est adossée à une obligation de reporting ou à un avantage réglementaire concret. Ce qui, pour l’UE, est venu par étapes, la Taxonomy Regulation ayant été suivie de la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) imposant aux grandes entreprises de publier leurs indicateurs d’alignement. Les concepteurs de la TFVM évoquent eux-mêmes cette possibilité comme une étape future, sans calendrier arrêté à ce stade. Tant que ce relais réglementaire ne sera pas précisé, l’adoption du référentiel par le marché marocain restera vraisemblablement partielle et hétérogène.
«L’impact réel de la Taxonomie Financière Verte dépendra de son appropriation par le marché et, à terme, de son adossement à un cadre réglementaire plus structurant.»
— Mohamed Boiti
La seconde réserve, plus technique, concerne le traitement des nouveaux investissements dans les secteurs difficiles à décarboner. Selon la méthodologie publiée, la catégorie Orange (transitoire) est en général réservée aux installations existantes ou en rénovation; une nouvelle installation doit satisfaire d’emblée aux critères Verts, nettement plus exigeants. Pour des secteurs comme l’acier, le ciment ou la chimie, précisément ceux les plus exposés au MACF, les technologies permettant d’atteindre le niveau Vert dès la construction (hydrogène bas-carbone, captage de carbone) restent aujourd’hui coûteuses et peu répandues à l’échelle industrielle.
Une entreprise marocaine qui investirait dans une nouvelle capacité de production dans l’un de ces secteurs pourrait donc se retrouver sans accès au label transitoire, alors même qu’elle contribue à moderniser l’outil industriel national. C’est un point que les autorités gagneraient à clarifier ou à assouplir pendant la phase de consultation, pour ne pas décourager précisément les investissements neufs dont le Maroc a besoin pour se conformer au MACF.
Cette réserve ne remet pas en cause le principe de la taxonomie, bien au contraire: elle vise à ce que l’outil serve pleinement l’objectif que ses concepteurs lui assignent, y compris pour les secteurs qui en ont le plus besoin.




