Rarement la question de l’investissement public aura occupé une place aussi centrale dans la stratégie économique du Royaume. Infrastructures de transport, projets de sécurité hydrique, généralisation de la protection sociale ou encore préparation des grands rendez-vous internationaux dans un contexte où plusieurs chantiers se déploient simultanément alors même que le Royaume poursuit ses efforts de consolidation budgétaire.
L’économie marocaine aborde ainsi une phase singulière de son développement. Peu de pays émergents tentent simultanément de moderniser leurs infrastructures, d’étendre leur système de protection sociale et de sécuriser leurs ressources en eau dans un environnement international marqué par les tensions géopolitiques, la volatilité énergétique et l’intensification des risques climatiques.
La question centrale est donc devenue budgétaire: jusqu’où un État peut-il investir sans fragiliser ses finances publiques ?
Pour Laura Jaramillo Mayor, chef de mission du Fonds monétaire international pour le Maroc, la réponse est aujourd’hui rassurante. «La dette publique du Maroc est considérée comme soutenable avec une forte probabilité», affirme-t-elle en référence au rapport 2026 du FMI au titre de l’article IV.
Cette appréciation ne relève pas d’un simple jugement comptable, car elle traduit la conviction du FMI que les dépenses engagées par le Royaume répondent à des besoins économiques structurants susceptibles de soutenir durablement le potentiel de croissance.
Le contexte économique récent tend d’ailleurs à conforter cette lecture. Selon le Haut-commissariat au plan (HCP), la croissance nationale a atteint 4,9% en 2025 contre 4,4% un an auparavant. L’agriculture a progressé de 8,2% après une année 2024 difficile, tandis que les activités non agricoles ont enregistré une hausse de 3,9%. Ces chiffres font apparaître une économie qui bénéficie à la fois d’un meilleur cycle agricole et d’un effort d’investissement soutenu.
Lire aussi : Activité économique: croissance à 4,4% en 2026, le FMI confirme la résilience économique
Le premier pilier identifié par le FMI concerne la sécurité hydrique où après plusieurs années de sécheresse sévère, l’amélioration de la campagne agricole 2025-2026 constitue un soulagement pour l’économie nationale. Laura Jaramillo Mayor y voit toutefois davantage qu’un simple retour des pluies.
«L’amélioration de la saison agricole 2025-2026 au Maroc est une évolution positive après plusieurs années de sécheresse intense», explique-t-elle. Selon la responsable du FMI, cette amélioration reflète à la fois des conditions météorologiques plus favorables et les investissements réalisés dans les infrastructures hydriques, notamment l’irrigation et le dessalement.
Cette lecture marque une évolution importante dans l’approche économique du dossier de l’eau. Longtemps perçue comme une problématique agricole, la sécurité hydrique est désormais considérée comme une composante directe de la stabilité macroéconomique.
Le FMI estime que les investissements engagés commencent à réduire progressivement cette vulnérabilité. Laura Jaramillo Mayor souligne que la stratégie suivie repose sur «une augmentation de l’offre» combinée à «une efficacité et une gouvernance accrues des ressources en eau».
Cette approche a bénéficié du soutien de la Facilité pour la résilience et la durabilité du FMI, destinée précisément à accompagner les économies confrontées aux défis climatiques.
L’institution reste néanmoins prudente. «La poursuite des progrès en matière d’efficacité de l’eau, de gestion de la demande et de gouvernance sera essentielle», avertit la responsable du Fonds.
Autrement dit, les infrastructures seules ne suffiront pas. La rentabilité économique de l’investissement hydrique dépendra également de la capacité à améliorer l’allocation et l’utilisation de la ressource.
Des infrastructures conçues comme un moteur de croissance
Cette logique de résilience s’étend aux grands investissements publics engagés dans les infrastructures.
Un rapport du FMI, publié en mars 2026 fournit sur ce point une indication particulièrement significative. Les simulations réalisées par les services de l’institution montrent que le programme d’investissement public représentant l’équivalent de 11,9% du PIB de 2024 sur la période 2024-2030 devrait produire des gains substantiels de croissance à moyen terme.
Le mécanisme économique est relativement simple. L’amélioration du capital public accroît la productivité globale de l’économie, réduit certains coûts de transaction et favorise progressivement l’investissement privé.
Lire aussi : Le FMI confirme la solidité de l’économie marocaine
Laura Jaramillo Mayor résume cette logique lorsqu’elle souligne que «l’accélération des dépenses publiques d’infrastructure devrait stimuler la croissance du PIB réel».
Cette observation revêt une importance particulière alors que le Maroc prépare simultanément plusieurs projets structurants dans les domaines du transport, de la logistique, de l’énergie et des équipements publics.
Le FMI introduit toutefois une nuance essentielle. Les bénéfices économiques attendus dépendront largement de l’efficacité de l’exécution.
Le rapport du FMI souligne qu’une amélioration de l’efficacité de la dépense publique amplifierait les gains de croissance et l’investissement privé sans accroître la dette. À l’inverse, des dépassements de coûts pourraient augmenter sensiblement l’endettement sans générer d’amélioration équivalente de la production.
L’enjeu se déplace ainsi de la quantité vers la qualité de l’investissement.
Protection sociale: le FMI salue un changement de modèle
La deuxième transformation majeure observée par le Fonds concerne le système de protection sociale où plusieurs économies africaines continuent de s’appuyer sur des dispositifs de subventions généralisées dont le coût budgétaire demeure élevé et dont l’efficacité redistributive reste limitée.
Sur ce point, le Royaume a choisi une autre voie. «Le cadre politique du Maroc a progressivement évolué, passant de subventions généralisées à un soutien social ciblé», rappelle Laura Jaramillo Mayor.
Cette mutation s’est accélérée avec la réforme lancée en 2020 visant à étendre la couverture de l’assurance maladie, des allocations familiales, des pensions et des mécanismes de protection contre le chômage.
Lire aussi : Capital-investissement: les investisseurs marocains détiennent désormais 60% des levées de fonds
Selon la responsable du FMI, des «progrès importants» ont déjà été réalisés grâce au déploiement de l’assurance maladie obligatoire et du programme d’aide sociale directe adossé au Registre social unifié.
Cette évolution possède une dimension budgétaire évidente, mais elle répond également à une logique économique plus large.
Un système social mieux ciblé réduit les pertes d’efficacité, améliore l’allocation des ressources publiques et protège davantage les ménages vulnérables contre les chocs économiques. À long terme, il contribue aussi à soutenir le capital humain, élément que le FMI considère comme indispensable pour maximiser les retombées des investissements physiques.
Les finances publiques gagnent en crédibilité
La solidité de cette stratégie repose néanmoins sur un élément fondamental avec la capacité de l’État à financer ces dépenses sans dégrader ses équilibres.
Sur ce terrain, le FMI relève une amélioration notable. Laura Jaramillo Mayor souligne que les investissements dans les infrastructures, les programmes sociaux et la sécurité hydrique ont été soutenus par «des améliorations significatives du recouvrement des recettes» consécutives aux réformes fiscales engagées ces dernières années.
D’ailleurs, les chiffres du rapport du FMI de mars illustrent cette évolution. Le déficit budgétaire global est revenu à 3,5% du PIB en 2025, soit un niveau inférieur à celui observé avant la pandémie. Le FMI anticipe un déficit de 3,4% du PIB en 2026 puis de 3,3% en 2028.
Lire aussi : Tourisme: la SFI active l’investissement privé au Maroc
Parallèlement, le ratio de dette du gouvernement devrait reculer de 67,1% du PIB à fin 2025 à 60,8% en 2031, précise le rapport.
Ces projections expliquent pourquoi l’institution internationale continue de considérer le risque souverain marocain comme modéré.
Malgré cette hypothèse défavorable, le FMI souligne que le Maroc dispose aujourd’hui de marges de protection plus importantes. Les réserves internationales atteignaient à fin 2025 l’équivalent de 134,2% de l’indicateur ARA (audience de règlement amiable) ajusté du Fonds, un niveau supérieur aux projections initiales.
Au-delà des chiffres budgétaires, l’institution considère que le Maroc cherche désormais à convertir ses dépenses publiques en actifs économiques durables.



