À Rabat, la scène culturelle a vibré, vendredi 1er mai, au rythme d’une rencontre littéraire d’exception. Annie Ernaux, écrivaine française et première femme française lauréate du prix Nobel de littérature en 2022, a pris part à un échange très attendu, animé par l’universitaire et écrivain Abderrahmane Tenkoul.
La conférence, animée par l’universitaire et écrivain Abderrahmane Tenkoul, s’est ouverte sur une mise en perspective du parcours d’Annie Ernaux, à la fois singulier et emblématique. L’intervenant a souligné le caractère à la fois inattendu et profondément mérité de sa consécration. «Elle a surpris tout le monde. Non pas pour le prix Nobel de littérature, qui vient consacrer un parcours et une œuvre, mais par la trajectoire même qui l’y a conduite. Issue d’un milieu modeste, d’abord ouvrier puis commerçant, elle a traversé de nombreuses épreuves — la perte de son père, la maladie, des échecs. Pourtant, rien de cela ne l’a empêchée de construire, pas à pas, une œuvre façonnée dans le chagrin, mais portée par une constante volonté d’innover», a-t-il déclaré.
Interrogée sur les ressorts de l’écriture, Annie Ernaux a tenu à revenir à l’essence même du geste littéraire. «J’ai l’impression qu’écrire est finalement beaucoup plus simple qu’on ne le croit. Cela naît d’un besoin, d’une nécessité, et puise dans la vie elle-même, telle qu’on l’éprouve dès l’enfance, puis à l’adolescence, et à mesure que l’on s’inscrit dans le monde. Le monde qui nous entoure participe de notre être, de notre identité, et ce processus ne cesse jamais, jusqu’à la fin de la vie, jusqu’à la vieillesse», a-t-elle confié.
L’écrivaine est également revenue sur ses débuts, évoquant la sensation vertigineuse qui accompagne l’écriture d’un premier livre. «On se lance dans le vide. C’est un peu comme sauter en parachute ou plonger après avoir à peine appris à nager. On ne sait pas du tout. Au fond, il y a quelque chose d’extraordinaire: on a beau avoir écrit des dissertations, des poèmes, tenu un journal intime — comme moi dès l’âge de 16 ans —, au moment de dire “je vais écrire un livre”, tout change», a confié Annie Ernaux.
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Grande lectrice depuis l’enfance, Annie Ernaux a rappelé le rôle déterminant des livres dans la genèse de sa vocation. «J’étais une grande lectrice et j’ai choisi de faire des études de littérature justement pour rester au plus près de ce que j’aimais, avec, bien sûr, l’idée de pouvoir écrire un jour», a-t-elle confié.
Abderrahmane Tenkoul a ensuite proposé une lecture analytique de l’œuvre d’Annie Ernaux, qu’il situe à la croisée de grandes influences intellectuelles. «Influencée notamment par Pierre Bourdieu, mais aussi par Simone de Beauvoir, son œuvre se déploie à l’intersection de la philosophie et de la sociologie. Sa singularité réside dans sa capacité à capter et à restituer les maux de la société, dans toute leur complexité, leurs hiérarchies et leurs contradictions», a-t-il analysé.
L’universitaire a insisté sur la singularité d’Annie Ernaux dans le paysage littéraire contemporain. «À une époque où le roman tendait à se détourner de l’humain pour explorer la perte de sens, la déréliction ou encore l’effacement des valeurs, elle a réinscrit la littérature au cœur de l’expérience humaine. Une partie de la littérature française — et européenne — s’était éloignée des réalités sociales, notamment avec le roman minimaliste, le Nouveau Roman ou encore le roman objectal, qui privilégiaient l’objet au détriment du sujet. Annie Ernaux nous ramène ainsi aux questions essentielles de l’existence, sans céder ni à l’essentialisme ni aux valeurs bourgeoises, à ce que Roland Barthes désigne comme la doxa», a-t-il analysé.
S’attardant sur la cohérence interne de l’œuvre, Abderrahmane Tenkoul a mis en lumière la manière dont chaque livre d’Annie Ernaux entre en résonance avec les autres. «C’est une forme d’autobiographie collective, dans la mesure où elle puise ses matériaux dans son propre vécu. Ce qu’elle écrit relève d’une autobiographie parfois fictionnalisée, mise en scène ou déplacée. Son œuvre se construit comme un ensemble organique, où chaque texte dialogue avec les autres à travers des échos et des réseaux de sens, sans jamais céder à la répétition. Chaque livre permet d’approfondir un niveau supplémentaire de sa réflexion et de son projet littéraire», a-t-il analysé.
Interrogé sur son livre de prédilection dans l’œuvre d’Ernaux, Tenkoul a répondu sans hésiter. «C’est ‘La Place’. ‘Une femme’ aussi, ce sont deux textes qui m’ont beaucoup marqué.»
Sur le Prix Nobel décerné en 2022, sa conviction est entière. «Il ne faut pas oublier qu’elle a commencé à écrire dans un contexte littéraire des plus puissants, des plus complexes, à côté d’écrivains très forts, très reconnus, et elle devait se faire une place. Je pense qu’elle a réussi à se constituer cette place par la force de son style et l’originalité de ses thématiques. Le Prix Nobel qu’elle a obtenu est hautement mérité.»
Dans l’assistance, l’enthousiasme était palpable. Dina, venue spécialement pour l’occasion, a exprimé une admiration nuancée à l’égard d’Annie Ernaux. «C’est une femme très courageuse, car adopter une écriture aussi intime revient à livrer une grande part de sa vie au lectorat. Elle le fait avec une précision presque chirurgicale, dans une écriture très minimaliste. Je ne suis pas toujours adepte de ce style, qui peut parfois manquer de poésie, mais c’est un parti pris que je trouve profondément audacieux. Elle a su imposer cette écriture, qui est devenue sa signature, y compris face à son éditeur. C’est aussi ce qui a fait son succès. Si je suis venue, c’est pour la voir, capter son énergie. À 86 ans, elle incarne une forme d’aboutissement. Elle nous touche profondément, parce qu’on se reconnaît dans les thèmes qu’elle aborde», a-t-elle confié.
Anna, une autre admiratrice, s’est déplacée avec la conviction d’une fidélité de longue date à l’œuvre d’Annie Ernaux. «En France, c’est une autrice très reconnue, notamment pour un travail largement salué dans les cercles féministes. Elle fait partie des premières à avoir abordé la question de l’avortement. Son style d’écriture m’a profondément marquée. Le premier livre que j’ai lu, si je me souviens bien, c’était ‘Ma mère", et j’ai ensuite fini par lire presque toute son œuvre», a-t-elle confié.




