SIEL 2026: Catherine Pégard attendue pour son premier déplacement international au cœur d’une édition de tous les records

Lors de la conférence de presse du Salon International de l'édition et du Livre (SIEL) 2026 ce mardi 14 avril 2026 à l'auditorium de l'INSMAC de Rabat.

Rabat s’apprête à devenir la capitale mondiale du livre. Entre l’inauguration officielle de ce mandat le 23 avril et la 31ème édition du SIEL prévue du 1er au 10 mai, la cité des Lumières place la lecture au centre de ses ambitions. Lors de la présentation de cet agenda record ce mardi 14 avril, le ministre Mohamed Mehdi Bensaid a dévoilé les contours d’un événement marqué par une forte croissance économique du secteur et la participation exceptionnelle de la France, invitée d’honneur, représentée par sa ministre de la Culture Catherine Pégard.

Le 14/04/2026 à 14h58

Le compte à rebours est lancé: le 23 avril 2026, Rabat entamera officiellement son année en tant que Capitale mondiale du livre, avant d’accueillir la 31ème édition du Salon international de l’édition et du livre, du 1er au 10 mai sur le site de l’OLM Souissi. Une conférence de lancement à l’INSMAC (Institut national supérieur de musique et des arts chorégraphiques) a posé les jalons d’un agenda ambitieux, entre engagements politiques, constats alarmants et propositions inédites.

Temps fort symbolique de la rencontre, la signature du «Manifeste de Rabat du Livre» a été présentée comme plus qu’une simple déclaration d’intention. Mohamed Mehdi Bensaid a résumé l’esprit du texte: «Nous nous engageons à rendre le livre accessible à tous, à rapprocher la lecture de chaque citoyen.» Le ministre de l’Enseignement supérieur, Azzeddine El Midaoui, a ajouté: «La connaissance se partage et se transmet. Nous nous engageons à la rendre accessible et partagée.» Quant au président de la région Rabat-Salé-Kénitra, Rachid El Abdi, il a évoqué la volonté «de dessiner pour tous un avenir prometteur fondé sur la connaissance, au service du livre».

«Le peuple musulman ne lit pas alors que le premier verset du Coran est ‘Iqrae’»

C’est l’intervention qui a le plus marqué la salle. Le ministre de l’enseignement supérieur et de la Recherche scientifique Azzeddine El Midaoui, à la tête d’un secteur qui compte 1,3 million d’étudiants, a assumé un constat frontal: «Nous ne lisons pas assez, en comparaison avec des pays européens. La Belgique lit. Ça nous interroge tous. La lecture n’est pas une partie, c’est un pilier essentiel pour construire une civilisation, un espace d’ouverture, de dialogue et de créativité.»

Il a distingué la lecture du simple livre d’histoire, estimant qu’elle doit aussi irriguer les sciences exactes. Il observe dans les filières scientifiques — mathématiques, informatique, physique, chimie, biologie, une forme de rigidité intellectuelle qu’il relie en partie au manque de lecture. Sa phrase la plus reprise: «Pourquoi ne lit-on pas? Le peuple musulman ne lit pas, alors que le premier verset révélé du Coran est ‘Iqrae’.» Il a renvoyé la responsabilité aux familles et appelé les universités à s’impliquer davantage dans le SIEL, regrettant une collaboration encore trop timide.

Bensaid rend hommage aux bouquinistes et à El Azizi Mohamed Belarbi

Mohamed Mehdi Bensaid a défini trois ambitions pour cette année: démocratiser la culture et le livre, faire du SIEL une plateforme de diplomatie culturelle, et transformer l’économie créative en secteur «producteur de richesse et d’emplois pour la jeunesse marocaine.»

Le passage le plus personnel de son discours a concerné les vendeurs de livres d’occasion: «Je parle de ces bouquinistes qui ont fait des ruelles de Rabat des bibliothèques à ciel ouvert à une époque où l’information était rare. Ce sont eux qui ont appris à des générations d’étudiants, d’intellectuels et de cadres à aimer l’odeur du papier et la beauté d’une couverture.» Dans ce même élan, un vibrant hommage a été rendu sur scène à El Azizi Mohamed Belarbi, figure emblématique des bouquinistes de Rabat, pour une vie entière dévouée aux livres. Il est toutefois regrettable qu’aucune occasion de s’exprimer ne lui ait été offerte.

Sur le plan économique, le ministre a livré un indicateur encourageant en réponse aux médias: «Le chiffre d’affaires est de 120 millions de dirhams de livres vendus l’année dernière. Le chiffre d’affaires a doublé.»

La France invitée d’honneur: premier déplacement officiel de Catherine Pégard

L’ambassadeur de France, Christophe Lecourtier, a introduit son intervention sous l’égide de Simone de Beauvoir, rappelant cette promesse de l’écrivaine: «Tant qu’il y aurait des livres, le bonheur m’était garanti». Au-delà du symbole, le diplomate a scellé la participation de l’Hexagone en tant qu’invité d’honneur, tout en confirmant que l’événement marquera le premier déplacement à l’étranger de la nouvelle ministre de la Culture, Catherine Pégard. Christophe Lecourtier a toutefois tempéré cet enthousiasme par un constat qu’il juge alarmant: en France, la jeunesse consacrerait désormais dix fois plus de temps aux écrans qu’à la lecture.

L’engagement de la France se traduira par une programmation foisonnante comprenant plus de 150 activités. Le dispositif prévoit un pavillon dédié ainsi qu’une tournée itinérante dans une dizaine de villes du Royaume, dépassant le seul cadre de Rabat. Parmi les temps forts figurent la participation du cinéaste Michel Ocelot et la tenue du Choix Goncourt Maroc, parrainé pour l’occasion par un membre de l’Académie Goncourt et une personnalité marocaine. Enfin, des sessions de travail entre le Centre national du livre et les éditeurs locaux permettront de renforcer les liens professionnels entre les deux pays.

Une capitale qui veut lire autrement

Le programme de l’année capitale, présenté par Latifa Mouftakir, la commissaire de l’évènement «Rabat Capitale mondiale du Livre», compte 314 activités réparties en 12 axes. Deux priorités ressortent: 77 actions dédiées à la lutte contre l’analphabétisme et près d’un quart du programme consacré à la formation. La lecture est annoncée hors les murs — dans les tramways avec l’opération «Qra Twsel», aux arrêts de bus, dans les jardins publics, au Jardin d’Essais, à Nouzhat Hassan, et même à l’hôpital d’enfants où un coin lecture sera aménagé. Les orphelinats, les prisons et les enfants en situation de handicap sont explicitement ciblés.

L’année sera rythmée par deux rendez-vous fixes: la Grande Lecture de Rabat chaque dernier dimanche du mois au parc Hassan II, et un café littéraire chaque mercredi au cinéma Renaissance. Parmi les nouveautés structurelles: une première rencontre des réseaux des Capitales mondiales du livre, un master spécialisé dans les métiers du livre avec l’ESI (Ecole des sciences de l’information), quatre résidences d’écrivains, un label des librairies culturelles et le lancement d’un Atlas du livre.

Le SIEL 2026: Ibn Battouta et le récit du voyage au centre

C’est Ghislane Drous, directrice du Livre et commissaire générale du SIEL, qui a détaillé l’architecture de la 31ème édition. Elle a d’abord fixé le calendrier: «Le 30 avril c’est l’inauguration officielle, mais l’ouverture au public c’est le 1er mai.» La thématique est claire: «La personnalité d’Ibn Battouta et le récit de voyage seront au centre de ce cru.» Ibn Battouta est présenté comme «l’un des précurseurs du dialogue des civilisations et des cultures», et des documents inédits sur le voyageur seront publiés à cette occasion.

Sur les chiffres, le salon atteint un nouveau record avec 891 exposants venus de 61 pays «pour la première fois», a souligné Ghislane Drous, dont 321 en direct et 570 indirects. L’offre globale représente 3 millions d’exemplaires, avec 70% de nouvelles parutions sur les trois dernières années.

L’ouverture géographique constitue un autre axe fort de cette édition, convoquant les grandes figures de la littérature mondiale: la Russie de Tolstoï et Dostoïevski, la Tchéquie de Kafka et Kundera, ou encore l’Amérique latine de Neruda et García Márquez. Concernant le continent africain, Ghizlane Drous a souligné une volonté de diversité linguistique dépassant les frontières habituelles. La directrice du livre a ainsi précisé que la programmation intégrerait, au-delà de l’espace francophone, les expressions littéraires lusophones, hispanophones, anglophones et arabophones.

Côté programmation thématique, le salon célébrera plusieurs centenaires: Driss Chraïbi (1926), Amina Louh, première romancière marocaine, et le poète irakien Badr Chaker al-Sayyab. Un cycle de conférences marquera les 900 ans de la naissance d’Ibn Rochd. Une section mettra en lumière les grandes figures de la pensée marocaine, de Fatima al-Fihriya à Sayyida al-Hurra, en passant par Ibn Baja, Ibn Tofaïl, Ibn Zohr, Ibn al-Khatib, Zaynab an-Nafzawiya et Khnata bent Bakkar. Le salon explorera aussi les circulations littéraires entre le Maroc et le monde, de Shakespeare à la Beat Generation, en passant par Goytisolo, Saint-Exupéry et Jacques Berque.

Le programme prévoit 720 intervenants et un format «Short Stories» où des personnalités raconteront leurs histoires. En hommage à la France et à Saint-Exupéry, un espace sera consacré au Petit Prince à l’occasion de son 80ème anniversaire, «un voyage réel et imaginaire, une immersion pour les enfants», selon Drous.

Cette édition innove sur le volet professionnel avec l’aménagement d’un espace B to B exclusivement réservé aux éditeurs. Déployé sur une surface de 17.000 m², le salon accueillera le public de 10h à 20h. L’accessibilité est facilitée par la gratuité accordée aux personnes en situation de handicap ainsi qu’aux titulaires du Pass Jeune, tandis que des réductions tarifaires ont été négociées avec l’ONCF. L’organisation table sur une affluence record avec plus de 400.000 visiteurs attendus.

Questionnée sur les répercussions de la crise au Moyen-Orient, Ghizlane Drous a fait preuve de pragmatisme. La directrice du livre a assuré qu’en dépit d’un contexte complexe, aucun désistement n’est à déplorer parmi les maisons d’édition arabes. Si des contraintes logistiques liées au transport subsistent, elle a précisé que des solutions sont actuellement mises en œuvre pour garantir leur participation, confirmant qu’un plan de secours avait été anticipé par les organisateurs.

Par Qods Chabâa
Le 14/04/2026 à 14h58