Une bonne nouvelle, hier mardi. Mon talentueux ami Philippe Jaenada a reçu le prix Goncourt, le plus prestigieux prix littéraire français pour son roman L’Inconnue du quai de Javel. Philippe a commencé sa carrière d’auteur en publiant Le Chameau sauvage chez Julliard en 1997– soit un an après mes propres débuts (avec Les Dents du topographe) chez le même éditeur. Pendant près de trois décennies, Julliard a été dirigé par Bernard Barrault, qui nous a hélas quittés il y a quelques mois, et Betty Mialet. Les deux éditeurs avaient une règle d’or: ne prendre sous leur aile qu’une poignée d’auteurs débutants, les suivre attentivement– j’allais écrire «les couver»–, les aider à faire éclore leur talent puis les accompagner sans rien qui pèse ou qui pose. Autant dire que les auteurs Julliard formaient une joyeuse bande d’amis qui se retrouvaient au gré des salons littéraires et passaient de bons moments ensemble.
Je me souviens du rire tonitruant de l’un, des anecdotes douces-amères contées par un autre, de l’exceptionnelle qualité d’écoute d’un troisième… Pour ce qui est de Philippe Jaenada, je me souviens d’un dîner d’anthologie pendant lequel j’avais décidé de ne parler qu’allemand– un allemand de contrebande, en roulant les r– et où il me tint la dragée haute en me répondant en français avec beaucoup d’aplomb sans rien comprendre à ce que je disais, ce qui déclencha l’hilarité des autres convives. On s’amusait beaucoup, nous autres les Julliard.
Je suis un grand fan de ses romans dont les derniers relèvent du genre true crime. En particulier, j’ai dévoré celui qui s’intitule La Petite Femelle qui se déroule en partie au Maroc, à Essaouira, qui est la ville natale de ma mère. Il s’agit d’une biographie romancée de Pauline Dubuisson, une femme belle et intelligente qui fut jugée à Paris en 1953 pour le meurtre de son amant. Libérée quelques années plus tard, Pauline Dubuisson s’exila au Maroc, s’installa à Essaouira et y exerça le métier d’infirmière. Hantée par ses souvenirs, elle finit par s’y suicider en 1963. Elle y est enterrée.
«En somme, et pour la première fois, le plus prestigieux prix littéraire de la francophonie allait être attribué à une IA et non à un être de chair et de sang.»
— Fouad Laroui
Bravo, Philippe, pour ce Goncourt bien mérité. Mais il y a une autre raison pour laquelle je me réjouis de ton couronnement: la triste affaire Thélyson Orélien. Cet écrivain haïtien était sur le point de décrocher le Goncourt pour son roman C’était ça ou mourir lorsqu’un article de journal dévoila la supercherie: le livre avait été écrit avec l’aide de l’IA. Et il ne s’agissait pas de quelques paragraphes, mais de tout le texte. En somme, et pour la première fois, le plus prestigieux prix littéraire de la francophonie allait être attribué à une IA et non à un être de chair et de sang. Le 25 septembre dernier, l’Académie Goncourt retira le livre de sa première sélection. Ouf! Nous l’avons échappé belle.
Et c’est là que l’attribution du prix à Jaenada prend tout son sens. Philippe écrit avec ses tripes et ça se sent. Il mêle sa vie quotidienne à ses enquêtes, il y mêle sa femme, Anne-Catherine, son fils (ses lecteurs ont suivi toute sa scolarité…), ses menues obsessions… Il y a quelques semaines, me promenant du côté de la gare du Nord, je le vis assis à la terrasse du Bistrot Lafayette. Il me salua avec sa bonhomie habituelle et me présenta aux deux amis avec qui il était assis devant un bock de bière. Nous échangeâmes quelques plaisanteries. Les petits plaisirs de la vie…
Philippe écrit comme il parle, comme il vit, avec une certaine nonchalance qui n’exclut pas la précision, avec une opiniâtreté de paresseux contrarié, avec talent, comme un être vivant– tout le contraire d’une IA qui n’est au fond qu’un algorithme sec et sans corps, sans cœur, sans rien.
C’est pourquoi ce Prix Goncourt 2026 devrait être fêté par tous ceux qui accordent encore quelque valeur à ce qu’un roman soit écrit par un romancier. J’ose espérer que ce ne soit pas le dernier Goncourt qu’on fêtera en trinquant avec un homme et non en fixant, atterré, l’hologramme d’un imposteur masquant le néant.



