Quand Kylian s’éveillera, la Chine tremblera

Fouad Laroui.

ChroniqueAujourd’hui, un borborygme éructé par un simplet que la perte d’autorité générale place au-dessus d’un Nobel ou d’une médaille Fields suffit à déclencher «une crise politique majeure».

Le 28/10/2026 à 12h08

Cela fait des années que je me désole de la perte d’autorité dans l’enseignement, que j’ai vécue au cours des dernières décennies; puis on a eu Internet, cette catastrophe qui a effacé l’antique sagesse nourrie de lectures ardues et l’a remplacée par un psittacisme superficiel qui répercute les citations sans les comprendre; puis sont arrivés les réseaux sociaux, cette abomination qui met sur le même plan un prix Nobel, un adolescent boutonneux et le derrière de madame Kardashian —les opinions des trois se valent. La résultante de ce funeste triangle des Bermudes, c’est le maelström qui aspire le vaisseau Terre vers les abysses, et nous avec. Seule la Kardashian pourrait survivre, flottant dessus les sargasses grâce à sa généreuse pneumatique.

Nous venons d’avoir un bel exemple de cette conjuration des imbéciles, pour reprendre le titre du chef-d’œuvre de John Kennedy Toole. Hier matin, j’ai lu avec étonnement, puis consternation, qu’un certain Kylian Mbappé, footballeur de son état —c’est-à-dire un type payé pour taper dans une outre de cuir gonflée d’air— venait de présenter ses excuses à la Chine.

Au début, j’ai cru qu’il y avait quelques fautes de frappe et qu’une certaine Lilia Papet avait eu maille à partir avec une certaine Sheena —peut-être la veuve du regretté Driss Chraïbi. Mais non: vérification faite, il s’agit bien du fouteballeux et de la Chine éternelle. Quel rapport, grands dieux, entre ce moustique et ce mammouth?

«Face à l’ampleur de la polémique, Kiki a publié des excuses publiques. La Liga espagnole s’est également officiellement excusée auprès de la Chine. Va-t-on envoyer des bailaoras contrites faire la danse du ventre devant le mausolée de Mao?»

—  Fouad Laroui

Selon la presse, le diptère s’est retrouvé «au cœur d’un incident diplomatique et commercial majeur avec la Chine» à cause de déclarations sur Mao Zedong. Voici les faits: lors d’une émission de télévision en ligne (Internet!), le dénommé Mbappé a été interrogé sur les montages humoristiques qui circulent à son sujet sur les réseaux sociaux (encore eux!). Le joueur a alors expliqué que le montage le plus drôle qu’il ait vu consistait à superposer son visage sur celui d’un homme qu’il pensait être «un dictateur chinois». Admirons la précision d’un jeune homme biberonné à TikTok et Insta.

L’image en question était effectivement un montage débile (vive les réseaux et la finesse de leur humour) avec Mao Zedong, le fondateur de la République populaire de Chine. Mao reste une figure nationale vénérée par Pékin, qui a donc considéré les propos du footeux comme une grave offense. La marque de boissons Dongpeng (à vot’ santé!), le groupe laitier Mengniu (bêêêêê…) et le fabricant de fromages Milkground ont illico rompu leurs contrats publicitaires avec Lilia Papet. La télévision d’État chinoise a suspendu la diffusion des matchs du Real Madrid (où le gus vendange) et ses réseaux sociaux en Chine ont été gelés.

Face à l’ampleur de la polémique, Kiki a publié des excuses publiques. La Liga espagnole s’est également officiellement excusée auprès de la Chine. Va-t-on envoyer des bailaoras contrites faire la danse du ventre devant le mausolée de Mao?

On en reste baba. À l’heure où la planète affronte une hausse des températures qui accélère la fonte des glaciers et la hausse du niveau des mers, où se multiplient les sécheresses ici et les inondations là, où s’effondrent la biodiversité, où disparaissent les abeilles et les libellules, où la déforestation transformera bientôt l’Amazonie en savane, où des milliards de tonnes de déchets polluent l’air, les sols et les océans, etc., tous les regards se tournent vers un niais aux grands pieds qui ne sait même pas qui était Mao, et on ne parle que de lui, l’avant-centre, ce qui oblige l’Empire du Milieu à perdre son temps à lui répondre —comme César répondait à Pompée, Talleyrand à Metternich et Churchill à Ribbentrop… Quelle décadence.

Il fut un temps où il fallait au moins trois coups d’éventail assénés par le Dey de la Régence d’Alger au Consul général de France pour déclencher une guerre. Aujourd’hui, un borborygme éructé par un simplet que la perte d’autorité générale place au-dessus d’un Nobel ou d’une médaille Fields, borborygme amplifié par Internet et les réseaux sociaux, suffit à déclencher «une crise politique et commerciale majeure». Misère! Qu’en pense la Kardashiante? Vite, un micro! Une story!

Par Fouad Laroui
Le 28/10/2026 à 12h08