Présentant le dispositif de surveillance et de riposte, Fatiha Smihrou, de la Direction de l’épidémiologie et de lutte contre les maladies (DELM), a d’abord rappelé les raisons de cette vigilance. La diphtérie est une toxi-infection bactérienne hautement contagieuse. Son taux de reproduction de base (R0) est de 6 à 7. Elle est due principalement à Corynebacterium diphtheriae, mais aussi à d’autres corynébactéries. Sa létalité se situe entre 5 et 10%. Elle figure parmi les maladies à déclaration obligatoire, comme les autres maladies ciblées par la vaccination.
La vaccination avait permis de maîtriser la maladie pendant des décennies. Fatiha Smihrou observe toutefois que les épidémies se multiplient depuis quelque temps, une «conséquence probable de l’hésitation vaccinale». Au niveau régional, des cas ont été signalés en Mauritanie, au Sénégal et au Mali.

Depuis le début de 2026, plusieurs épisodes se sont également succédé au Maroc. Deux foyers ont d’abord été détectés. Le premier comptait trois cas confirmés, dont un décès. Le second se limitait à un cas confirmé, lui aussi décédé.

Deux cas sporadiques confirmés ont ensuite été signalés, dont un cas importé. «La flambée actuelle», apparue il y a quelques semaines, compte 11 cas confirmés, dont un décès, jusqu’à hier. Le manuel de procédure, élaboré depuis l’alerte de février, a standardisé les activités de veille et de réponse.
À ce stade, la surveillance poursuit six objectifs. Elle vise à détecter précocement les cas suspects et à les confirmer rapidement. Elle doit aussi documenter la toxinogénicité et la résistance aux antibiotiques. Elle cherche enfin à identifier les tendances de transmission, les zones et les populations à risque, à suivre l’évolution de l’épidémie et à évaluer l’efficacité des mesures de riposte.
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Un cas suspect présente une atteinte des voies respiratoires supérieures, de type pharyngite, rhinopharyngite, angine ou laryngite associée à une pseudomembrane adhérente. Il s’agit d’un exsudat grisâtre et épais qui ne se détache pas. Une infection ORL compatible avec une altération marquée de l’état général, ou avec des signes de complications, suffit aussi.
Un cas probable est un cas suspect lié sur le plan épidémiologique à un cas confirmé. Il peut aussi s’agir d’un cas suspect chez qui l’examen direct révèle un bacille à Gram positif. Un cas confirmé l’est au laboratoire, par PCR ou par culture. Les décès ne sont comptabilisés que chez un cas confirmé, lorsqu’ils résultent d’une complication de la diphtérie et ne sont pas imputables à une autre cause.
Devant un cas suspect, l’experte dit que le clinicien doit isoler le patient et lui faire porter un masque chirurgical, sans créer de panique. Il signale ensuite immédiatement le cas à l’autorité sanitaire locale, c’est-à-dire aux unités de veille provinciales.
L’équipe d’intervention rapide locale prend ensuite le relais. Elle valide le cas pour éviter les faux signalements, qui alourdiraient le système en pleine saison hivernale. Le cas est ensuite déclaré au service de surveillance épidémiologique national, qui lui attribue un code de suivi. Ce code permet de suivre le patient à chaque étape de sa prise en charge.
À ce stade de l’épidémie, l’hospitalisation est systématique pour tout cas suspect validé. Le patient est isolé et prélevé. Le prélèvement est acheminé au laboratoire selon la coordination du service central. Une investigation est menée autour du cas, indique Fatiha Smihrou.
La prise en charge démarre bien avant les résultats. Le laboratoire informe immédiatement les équipes régionales et provinciales, y compris des résultats préliminaires, afin d’anticiper la réponse. Les données sont enfin centralisées sur une plateforme nationale. Leur analyse sert à suivre l’évolution de l’épidémie, à définir les populations à risque et à éclairer les décisions.
Comment gère-t-on les cas contacts?
Mouad Merabet, de la DELM et coordonnateur du Centre national des opérations d’urgence de santé publique, a présenté la gestion des contacts. Il en fait l’un des piliers de la réponse à cette phase de l’épidémie. Il a rappelé que toute stratégie de riposte part de la description de la chaîne épidémiologique. Celle-ci comporte trois maillons, le réservoir et l’agent pathogène, les modes de transmission, puis l’hôte réceptif. La prise en charge des malades agit sur le premier. La gestion des contacts agit sur le troisième.
Toute personne ayant eu une exposition rapprochée avec un cas pendant sa période de contagiosité est un cas contact. Mouad Merabet a écarté les seuils théoriques de distance et de durée. Il a jugé ces repères peu applicables sur le terrain. Il peut s’agir de membres de la famille, de collègues de travail, de camarades de classe, de visiteurs d’un malade ou de voyageurs. Les soignants qui ont prodigué des soins sans respecter les mesures de prévention et de contrôle de l’infection sont également concernés.
La contagiosité commence avec les symptômes, parfois légèrement avant. Sans antibiotiques, elle dure de deux à six semaines. Sous antibiotiques efficaces, le portage devient négligeable après 48 heures selon l’Organisation mondiale de la santé. Les recommandations des CDC américains vont jusqu’à quatre jours. Et les porteurs asymptomatiques peuvent transmettre la maladie.
«C’est la forme respiratoire qui circule actuellement dans le pays»
Mouad Merabet a toutefois relevé que cette situation concerne surtout les zones de forte endémicité, ce qui n’est pas le cas du Maroc. Il a ajouté que c’est la forme respiratoire qui circule actuellement dans le pays. Une fois le contact identifié, il faut s’assurer qu’il n’est pas déjà malade. Un contact symptomatique devient un cas suspect. Les contacts sont ensuite classés selon trois niveaux de risque.
Le risque élevé correspond à une exposition directe aux sécrétions respiratoires, à un face-à-face ou à une promiscuité prolongée. Il concerne aussi les soignants sans protection adéquate. Le statut vaccinal ne l’exclut pas. Le risque modéré recouvre un contact rapproché sans exposition directe, comme dans une classe ou un bureau partagé. Il inclut aussi les soignants protégés mais exposés de façon répétée sur plusieurs jours. Le risque faible renvoie à un contact occasionnel et bref, comme un croisement dans un couloir ou une présence dans le même bâtiment.
Quatre mesures s’articulent autour des contacts. La chimioprophylaxie (l’administration d’un médicament pour prévenir l’apparition d’une maladie infectieuse chez une personne saine mais exposée à un risque de contagion) vise à éliminer une colonisation éventuelle. La vaccination renforce la protection contre la toxine. La surveillance permet de détecter précocement la maladie chez des personnes à risque. L’éviction et la restriction limitent les contacts pendant la période où le contact peut tomber malade.
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La chimioprophylaxie est systématique pour les contacts à haut risque. Elle dépend du contexte pour le risque modéré. Elle n’est pas prescrite pour le risque faible, afin d’éviter une consommation excessive des antibiotiques encore efficaces. Le Dr Merabet a indiqué que les données d’antibiorésistance montrent que la souche actuelle est résistante à l’ampicilline et à la pénicilline G.
La vaccination est fortement recommandée pour tous, y compris les contacts à faible risque, selon le schéma en vigueur. L’éviction des contacts à haut risque court jusqu’à la période d’incubation maximale. Pour le risque modéré, elle dépend aussi du contexte. Mouad Merabet a toutefois indiqué que, dans la phase actuelle, «on peut aller plus loin dans les mesures restrictives pour circonscrire les foyers actuels».
La stratégie est graduée selon la situation épidémiologique. Face à des cas isolés, éventuellement avec des cas secondaires, la gestion est exhaustive. Elle le reste face à de petits foyers. Devant de grands foyers, il faut prioriser. En cas de transmission communautaire, toute la population devient contact. La riposte n’est alors plus individuelle mais «beaucoup plus populationnelle», a expliqué Dr Merabet.
Vaccination: qui reçoit quoi
Mohamed Benazzouz, médecin spécialiste en santé publique, responsable du Programme national d’immunisation (PNI) et chef du service de protection de la santé de l’enfant au ministère de la Santé et de la Protection sociale, a présenté la riposte vaccinale. Elle s’articule autour des cas contacts. Trois vaccins du programme national contiennent la composante antidiphtérique. Il s’agit du pentavalent (vaccin qui protège contre la diphtérie, le tétanos, la coqueluche, l‘hépatite B et Hib - une bactérie responsable de méningites et de pneumonies graves chez les bébés), du DTC (vaccin qui protège contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche) et du Td (vaccin qui protège contre le tétanos et la diphtérie).
Trois règles encadrent la riposte. La première abaisse le seuil de protection après une dose de vaccin antidiphtérique. Il passe de 10 ans à 5 ans en situation épidémique. La deuxième prévoit la continuité du schéma, sans reprise de dose. Les doses antérieures valides sont comptabilisées de façon systématique. La troisième s’appuie sur les directives du PNI pour juger si le schéma est complet.
Le protocole distingue trois situations. Dans la première, le statut vaccinal est inconnu ou la personne n’est pas vaccinée. Une dose est administrée immédiatement, puis le schéma est complété selon le calendrier. Les enfants de moins de 7 ans reçoivent un DTC, un pentavalent ou un hexavalent. Les enfants de 7 ans et plus et les adultes reçoivent un Td. La deuxième dose est administrée au moins un mois après la première. La troisième intervient six mois plus tard.
Dans la deuxième, la primovaccination est incomplète, avec moins de trois doses reçues. Le choix du vaccin dépend là aussi de l’âge. Une dose est administrée dès le premier contact, puis le schéma est complété. Chez les 7 ans et plus, seul le Td est utilisé. La troisième dose est donnée au moins six mois après la deuxième.
Dans la troisième, la primovaccination est complète, avec ou sans rappel. Tout dépend alors de la date de la dernière dose. Si elle remonte à plus de 5 ans, les moins de 7 ans reçoivent une dose de DTC immédiatement, puis le calendrier se poursuit. Les 7 ans et plus reçoivent une dose de Td et sont considérés à jour. Si elle date de moins de 5 ans, la personne est considérée comme vaccinée. L’enfant âgé de 18 mois à 5 ans doit toutefois recevoir la dose manquante, le rappel de 5 ans.
Le responsable du PNI a terminé par trois erreurs à éviter dans un calendrier de rattrapage adapté à la riposte. Un retard vaccinal n’annule pas les doses valides déjà reçues. Le vaccin doit toujours être adapté à l’âge, le Td à partir de 7 ans, le DTC, le pentavalent ou l’hexavalent pour les plus jeunes.
D’après Mohamed Benazzouz, les rappels ne doivent pas être oubliés, y compris lors d’une opération de riposte. Il a aussi rappelé les bonnes pratiques de vaccination. Elles comprennent la préparation de la séance, la qualité de l’injection, le respect de la chaîne du froid, l’organisation des campagnes, la gestion des déchets et le suivi des événements indésirables.




