À Sebta, la tension vient de franchir un nouveau seuil. En l’espace de vingt-quatre heures, plusieurs groupes de manifestants ont tenté de chasser les migrants des plages, jeté à la mer leurs rares effets personnels, saccagé une partie de leurs campements, incendié plusieurs abris et empêché la Croix-Rouge de leur distribuer de l’eau et de la nourriture.
Les premiers incidents ont éclaté dans la nuit de mercredi à jeudi, lorsque quelque 400 personnes ont pris la direction de la plage d’El Trampolín, où des centaines de migrants vivent depuis l’arrivée massive de la fin du mois de juillet. La police a barré les accès pour empêcher les manifestants de les atteindre. Certains sont néanmoins parvenus à jeter à la mer des couvertures, des matelas et d’autres effets personnels. D’après RTVE, les forces de l’ordre ont dû recourir à du matériel antiémeute pour contenir la foule.
Lire aussi : Sebta sous haute tension après des affrontements entre habitants et migrants à El Trampolín
Ces objets n’avaient rien de superflu. Ils constituaient les seuls biens de personnes qui dorment dehors depuis des semaines et dépendent entièrement de l’aide humanitaire. Des personnes prises au piège dans une ville où elles ne peuvent ni s’installer durablement ni partir, dans l’attente de l’aboutissement des procédures administratives.
Un convoi humanitaire contraint de rebrousser chemin
La situation s’est encore aggravée jeudi. Plusieurs dizaines d’habitants ont organisé un sit-in sur la route de Benítez afin de bloquer le convoi qui se rendait au point de distribution d’El Trampolín. Les véhicules transportaient les rations alimentaires et les bouteilles d’eau que la Croix-Rouge distribue chaque jour aux migrants présents sur la plage, ainsi qu’à ceux qui survivent dans les collines et en différents points de Sebta.
Assis devant le convoi, les manifestants ont scandé «La Croix-Rouge est une mafia». L’un des participants a clairement résumé l’objectif de cette mobilisation: «Si nous les nourrissons, ils ne partiront jamais.»
La police a d’abord demandé aux personnes rassemblées de libérer la chaussée. Si certaines se sont relevées, elles ont continué à avancer lentement afin de maintenir les véhicules à l’arrêt. Sur instruction des forces de l’ordre, le convoi a finalement dû renoncer à rejoindre le site et est reparti sans avoir pu effectuer la distribution prévue.
La mobilisation ne visait donc plus seulement la gestion de la crise par le gouvernement espagnol. L’eau et la nourriture destinées à des personnes vulnérables étaient désormais utilisées comme moyens de pression.
Des slogans aux incendies
Après avoir bloqué le convoi, les manifestants se sont dirigés vers la plage de Benítez, voisine de celle d’El Trampolín. Plusieurs d’entre eux ont forcé le cordon policier et pénétré dans un petit campement. Les migrants qui s’y trouvaient ont fui en direction du mur situé derrière l’usine de dessalement, tandis que les manifestants saccageaient leurs abris et leurs effets personnels.
Des parasols en paille transformés en abris de fortune ont été incendiés. D’autres objets et effets personnels ont également été livrés aux flammes. Face aux débordements, les unités antiémeutes ont dû intervenir et charger les manifestants pour mettre fin aux destructions.
Brandissant un grand drapeau espagnol, les manifestants scandaient notamment «Les envahisseurs, dehors» tout en avançant vers l’endroit où les migrants avaient trouvé refuge. Les images diffusées ne permettent plus de présenter ces événements comme une simple mobilisation de riverains. Détruire des abris de fortune, jeter des matelas à la mer et bloquer l’acheminement de nourriture sont des actes dirigés contre des personnes bien réelles, et non contre l’administration chargée de gérer la crise.
Le Maroc réclame leur retour, l’Espagne s’enlise dans les procédures
Si ces migrants sont toujours contraints de vivre sur les plages de Sebta, ce n’est pas parce que le Maroc refuserait d’accueillir ses ressortissants. Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a demandé à l’Espagne de rapatrier les survivants de l’arrivée massive, mais aussi de restituer les corps des personnes décédées. Rabat a également réclamé à plusieurs reprises le retour des mineurs marocains et appelé à lever les «obstacles administratifs et judiciaires» qui retardent leur réunification avec leurs familles.
Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a lui-même publiquement salué la coopération du Maroc en vue de faciliter le retour de l’ensemble de ses ressortissants. Il a également souligné que Rabat n’avait rien demandé «en échange».
Lire aussi : Maroc-Espagne: accord pour le rapatriement global des migrants arrivés à Sebta depuis Fnideq
Près d’un mois après l’arrivée massive, la bureaucratie continue pourtant d’imposer son propre calendrier. Les autorités espagnoles doivent identifier chaque personne, déterminer lesquelles peuvent être rapatriées, examiner les demandes d’asile et appliquer des garanties particulières lorsqu’il s’agit de mineurs. Le gouvernement espagnol reconnaît lui-même que ces procédures présentent une importante «complexité logistique et bureaucratique».
Ces contraintes juridiques ne sauraient toutefois justifier que des milliers de personnes soient abandonnées pendant des semaines sur les plages et dans les collines. Tandis que les dossiers progressent au ralenti, la tension sociale s’aggrave. Et ce sont une nouvelle fois les migrants qui en paient le prix, désormais exposés non seulement à une extrême précarité, mais aussi à l’hostilité et à la violence.




