En France, l’utilisation du téléphone portable et autres équipements électroniques est interdite dans les écoles, les collèges et les lycées, y compris pendant les activités liées à l’enseignement à l’extérieur des établissements. Exceptions pour certains usages pédagogiques, médicaux ou liés au handicap.
Le téléphone est déposé dans un casier, puis récupéré à la fin de la journée.
Pour les parents, l’établissement reste joignable.
Interdiction qui, pour les adolescents, relève de la torture psychologique.
Des générations incapables de rester quelques minutes sans consulter leur écran.
Attendre devant la porte du lycée? Téléphone. Récréation, cantine, transport scolaire, file d’attente, réunion familiale? Téléphone.
Il est assis à côté de son ami et lui envoie un message pour lui demander ce qu’il fait. Réponse: je suis avec toi.
La France n’est pas pionnière. 114 systèmes éducatifs ont une interdiction nationale du téléphone portable à l’école. France, Grèce, Hongrie, Irlande, Italie, Luxembourg, Malte, Portugal, Slovénie…
Pourquoi cette offensive? D’abord pour la concentration.
Un téléphone posé sur une table n’est pas forcément un téléphone utilisé. Il attire l’attention. Notification, message, vidéo, photographie, conversation sur un réseau social… et l’élève quitte mentalement la salle de classe.
Des études montrent que les élèves autorisés à utiliser leur smartphone progressent moins dans leurs performances que ceux qui en sont privés.
En France, une réalité impressionnante: les 15-19 ans passent en moyenne 5h19min par jour devant des écrans. Les risques? Fatigue visuelle, troubles du sommeil, difficultés de concentration, isolement, désinformation et cyberharcèlement.
Il y a un autre bénéfice, essentiel: la socialisation indispensable à la construction d’une personnalité équilibrée.
Supprimez les téléphones pendant la récréation. Au début, il y aura un grand silence. Puis quelqu’un parlera. Un autre répondra. Deux élèves commenceront à discuter. On jouera. On plaisantera. On se disputera. C’est cela la vie sociale.
En Norvège, les expériences de restriction des téléphones révèlent une différence importante dans les récréations: davantage d’activités, de conversations et de contacts entre élèves.
Lorsque le téléphone disparaît, les autres réapparaissent.
Nous voyons des jeunes assis ensemble, chacun enfermé dans son propre écran. Physiquement réunis. Mentalement dispersés dans des dizaines de conversations virtuelles.
Ils sont ensemble. Mais chacun est ailleurs.
L’interdiction a aussi un effet sur le cyberharcèlement et les incidents liés aux images.
Un téléphone dans une cour d’école est une caméra potentielle. Photo, vidéo humiliante, bagarre filmée, image intime. Quelques secondes suffisent pour transformer une plaisanterie en catastrophe.
Des responsables d’établissements américains rapportent que, parmi les écoles ayant interdit les téléphones, 54% estiment que le cyberharcèlement depuis l’établissement a diminué. 67% constatent moins d’utilisations inappropriées des téléphones pour photographier ou filmer des élèves.
L’interdiction ne supprimera pas le cyberharcèlement. La majorité de la vie numérique des adolescents se déroule en dehors de l’établissement.
«Le téléphone est utile pour apprendre, communiquer, chercher une information, travailler, maintenir le lien familial. Mais un outil utile peut devenir envahissant»
— Soumaya Naamane Guessous
Mais quelques heures sans réseaux sociaux constituent une coupure. Car le problème n’est pas le téléphone. C’est l’addiction. Toujours regarder, répondre, vérifier, savoir ce que les autres font, être joignable.
Le cerveau de l’adolescent souffre de cette sollicitation permanente.
Il a besoin de sommeil, d’apprentissage, de mouvement, de relations humaines, d’ennui aussi. Quand il s’ennuie, il invente un jeu, parle avec quelqu’un, observe ce qui l’entoure…
Si chaque seconde vide est remplie par TikTok, Instagram, YouTube ou un jeu, quand reste-t-il du temps pour ne rien faire?
Au Maroc, la question mérite d’être posée avec urgence.
Une étude récente auprès de 334 lycéens marocains, de 14 à 18 ans, dans trois établissements de la région de Casablanca montre un niveau d’exposition très élevé: environ 4h40min d’écran par jour en semaine. Plus de 8h20min le dimanche. Les filles utilisent davantage Instagram, TikTok et WhatsApp. Les garçons, les jeux et YouTube.
Autre donnée préoccupante: une enquête menée auprès d’adolescents de la région de Settat a montré que 78% des utilisateurs tardifs du téléphone avaient une mauvaise qualité de sommeil.
Une enquête nationale du HCP sur l’emploi du temps avait relevé une moyenne de 2 minutes de lecture par jour!
Le téléphone est utile pour apprendre, communiquer, chercher une information, travailler, maintenir le lien familial. Mais un outil utile peut devenir envahissant.
L’école doit constituer un espace de déconnexion.
Alors, à quand une réflexion similaire au Maroc?
Pendant quelques heures, nos enfants découvriraient leurs camarades. Ils se parleraient, riraient, se disputeraient, se réconcilieraient. Ils attendraient devant la porte sans filmer leur attente, mangeraient sans photographier leur repas, regarderaient autour d’eux. Ils vivraient.
À la fin de la journée, en récupérant leur téléphone, ils découvriraient qu’ils n’ont finalement rien raté. Ils auront gagné quelques heures de vie réelle.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir si nous pouvons vivre sans smartphone. Mais sommes-nous encore capables de vivre quelques heures sans lui?
L’école a un rôle à jouer. Non pas pour apprendre aux jeunes à se passer de technologie. Mais pour leur apprendre à ne pas en devenir les esclaves.




