Tindouf: un recensement différé, la transparence exigée

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueEn proposant de donner au HCR six mois pour procéder à l’enregistrement des populations de Tindouf, Washington entendait transformer une supplique onusienne ancienne en obligation assortie d’un calendrier. Le veto russe a provisoirement mis fin à cette perspective. Mais la nécessité du recensement demeure et dépasse la responsabilité des acteurs locaux récalcitrants, Algérie et Polisario: identifier les bénéficiaires de l’aide humanitaire oblige aussi les bailleurs internationaux à mieux contrôler l’utilisation des fonds qu’ils engagent.

Le 31/10/2026 à 11h00

Qui sont les réfugiés des camps de Tindouf? Et combien sont-ils? Il aura donc fallu un veto russe sur le projet de résolution américaine du 30 octobre 2026 pour que le Conseil de sécurité échoue à imposer une réponse à une question vieille de plusieurs décennies. D’un côté, le Maroc, qui réclame un recensement officiel et transparent; de l’autre, l’Algérie, pays hôte des camps, et le Polisario, qui en assure l’administration quotidienne.

L’enregistrement des réfugiés, pourtant demandé de manière récurrente dans les résolutions du Conseil de sécurité depuis 2011, n’a jamais pu être mené à terme. Faute de pouvoir procéder à un enregistrement direct sur le terrain, le HCR a dû s’en remettre à des estimations. L’ONU et les bailleurs de fonds retiennent ainsi, pour planifier l’aide humanitaire, le chiffre de 173.600 réfugiés, inchangé depuis 2018.

Le projet de résolution américain entendait rompre avec cette situation. Il demandait au Haut-Commissariat pour les Réfugiés d’achever, dans un délai de six mois, l’enregistrement des populations réfugiées dans la région de Tindouf, «conformément au droit international, en particulier le droit international des réfugiés, et en conformité avec la pratique et les normes du HCR, sans ingérence de quelque entité que ce soit» et en appelant «toutes les parties concernées à garantir un accès sans entrave et la liberté de mouvement à cette fin».

L’enjeu n’était pas de confier au HCR une compétence nouvelle. L’enregistrement relève déjà de ses missions. Il s’agissait de lui donner les moyens politiques d’exercer effectivement cette responsabilité, en fixant un calendrier précis et en mettant l’Algérie et le Polisario face à leurs obligations de coopération.

Recenser, c’est compter. Mais pas seulement. C’est identifier des hommes et des femmes, établir leur âge et leur situation familiale, définir leurs besoins. C’est rendre possible une protection individualisée. C’est, in fine, mieux cibler et contrôler l’aide.

Année après année, les bailleurs internationaux mobilisent des ressources considérables pour les populations des camps. Mais la traçabilité de l’aide est perfectible. Les grandes enveloppes financières, les organismes bénéficiaires et certains partenaires d’exécution sont identifiables. Il est beaucoup plus difficile de reconstituer les montants effectivement transférés à chaque étape intermédiaire, les contrôles réalisés et les résultats effectivement obtenus auprès des bénéficiaires finaux.

À cet égard, un document récent s’avère particulièrement instructif: l’audit interne du Programme alimentaire mondial publié le 16 janvier 2026. Il examine les opérations de l’agence onusienne en Algérie menées entre janvier 2024 et juin 2025. Ses interventions vont de l’aide alimentaire générale aux réfugiés et de l’alimentation scolaire aux projets de jardins communautaires et de projets d’élevage destinés à développer la production locale et l’autonomie des populations, en passant par la prévention et le traitement de la malnutrition chez les jeunes enfants et les femmes enceintes ou allaitantes.

Ses conclusions? Le Pam disposait d’une visibilité limitée sur certaines étapes de l’identification des bénéficiaires et des distributions; la traçabilité complète des stocks demeurait difficile; aucun contrôle ponctuel des partenaires n’avait été réalisé en 2024.

Deux recommandations de l’audit, classées à priorité élevée, méritent particulièrement l’attention. La première concerne l’information des bailleurs sur les risques liés au modèle opérationnel du PAM en Algérie. L’audit souligne en effet que «le bureau local fonctionne selon un cadre de gouvernance défini par des accords conclus avec le gouvernement et ses partenaires, lesquels délèguent des responsabilités opérationnelles clés. Ce modèle limite la capacité du PAM à mettre en œuvre des mécanismes de contrôle traditionnels».

L’échéance fixée pour améliorer cette information était le 30 juin 2026. La seconde concerne le suivi des distributions. L’audit préconise un dispositif de contrôle plus robuste et plus continu, élaboré avec le siège de l’agence et les bailleurs. Il demande notamment des solutions de remplacement en cas d’interruption du suivi indépendant, ainsi qu’une meilleure prévention des biais et conflits d’intérêts susceptibles de résulter du recrutement de contrôleurs au sein des communautés bénéficiaires. L’échéance est fixée au 31 décembre 2026.

Ces recommandations dessinent une feuille de route et un calendrier concrets. Pour l’UE, premier bailleur des opérations du PAM dans les camps de Tindouf, la question est désormais celle des suites données à cet audit. Quelles mesures correctrices ont déjà été mises en œuvre depuis juin? Les dispositifs de contrôle ont-ils déjà été renforcés? La Commission européenne devrait être en mesure de retracer, pour les opérations qu’elle finance, l’ensemble de la chaîne des contrats, des versements, des partenaires d’exécution et des résultats obtenus. Si elle tarde à obtenir ces garanties de transparence, le Parlement européen pourrait les demander.

L’ONU a manqué l’occasion de fixer une échéance pour identifier les bénéficiaires de l’aide à Tindouf. Aux bailleurs internationaux, européens en particulier, de ne pas manquer celle de mieux identifier les circuits, les intermédiaires et les responsabilités de ceux qu’ils financent.

Par Florence Kuntz
Le 31/10/2026 à 11h00