Les opérations de maintien de la paix ne sont pas éternelles, même lorsqu’elles en donnent l’impression. Elles naissent d’une décision du Conseil de sécurité et meurent dès que cette décision n’est plus renouvelée. Au fil des décennies, deux chemins ont conduit à leur dissolution: la volonté du pays hôte, et le veto d’une grande puissance.
Le premier chemin est le plus fréquent. Une mission ne peut durablement rester sur un territoire contre l’avis de l’État qui l’accueille. En 1967, l’Égypte avait obtenu le retrait de la Force d’urgence des Nations unies déployée dans le Sinaï, dans un contexte de guerre imminente que nul ne peut comparer à celui du Sahara. Plus près de nous, le Tchad a obtenu en 2010 le départ de la MINURCAT. Le Soudan a vu la mission du Darfour, la MINUAD, se retirer fin 2020. En juin 2023, le Mali a exigé le départ «sans délai» de la MINUSMA, et le Conseil s’est incliné en deux semaines: dix ans de présence et des milliers de casques bleus ont été démontés en six mois. L’Irak, enfin, a obtenu la fermeture de la mission politique de l’ONU fin 2025. À chaque fois, la souveraineté du pays hôte l’a emporté.
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Le second chemin est plus rare. Deux missions seulement ont disparu sous un veto avant le 30 octobre 2026.
Le 25 février 1999, le Conseil de sécurité vote sur la prolongation pour six mois de la Force de déploiement préventif des Nations unies, la FORDEPRENU, stationnée en Macédoine depuis 1995. Le texte recueille treize voix pour, une voix contre, celle de la Chine, et une abstention, celle de la Russie, selon le compte rendu officiel de l’ONU. Le veto chinois suffit à faire tomber la résolution. Le mandat expire le 28 février, et la mission est liquidée.
Vingt-sept ans plus tard, le 30 octobre 2026, le Conseil vote sur la MINURSO. Le projet américain recueille onze voix pour, une voix contre, celle de la Russie, et trois abstentions, dont celle de la Chine. Le contre-projet russe ne réunit que trois voix. Le mandat expire le 31 octobre. Les rôles se sont inversés entre Pékin et Moscou, mais la mécanique est la même: un seul membre permanent suffit à priver une mission de son existence juridique.
La comparaison va plus loin. En 1999, la Chine avait justifié son veto par l’idée qu’une mission préventive ne devait pas être sans fin, que les objectifs fixés par le Conseil étaient atteints, et qu’il n’était pas juste de faire payer indéfiniment les États membres, rappelle la fiche historique de l’ONU. Ces arguments sont, presque mot pour mot, ceux que Washington a opposés en 2026 à la reconduction de la MINURSO à l’identique. L’ambassadeur américain a refusé de renouveler des mandats qui «n’ont pas fonctionné ou ne peuvent pas fonctionner», selon le compte rendu de l’ONU. La différence est que, cette fois, la puissance qui a opposé son veto défendait la mission sans fin, et non sa fin.
Dans les deux cas, des considérations bilatérales ont pesé sur un vote présenté comme une question de principe. En janvier 1999, Skopje avait établi des relations diplomatiques avec Taïwan. Pékin ne l’a jamais invoqué officiellement, mais le Canada avait aussitôt dénoncé un veto lié à des «préoccupations bilatérales» sans rapport avec la mission. En 2026, le veto russe est intervenu au lendemain de la réception à Moscou du Premier ministre algérien, après deux rencontres entre les chefs des diplomaties des deux pays.
Le second précédent est moins connu. En juin 2009, c’est la Russie qui avait mis fin, par son veto, à la mission d’observation de l’ONU en Géorgie, la MONUG, présente en Abkhazie depuis 1993. Moscou, qui venait de reconnaître l’indépendance de l’Abkhazie, refusait un texte qui ne prenait pas acte de la nouvelle situation. La Russie n’en est donc pas à son premier veto contre une mission de l’ONU. Mais en 2009, elle mettait fin à une mission qui gênait ses vues. En 2026, elle a mis fin à une mission qu’elle prétendait sauver.
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Dans ces deux cas, le veto avait frappé une mission que le pays hôte voulait garder. En 1999, la Macédoine avait plaidé devant le Conseil pour que l’ONU n’abandonne pas la région. Le pays vivait sous la menace d’un conflit voisin, au Kosovo, et la mission comptait 1.110 militaires et policiers, avec trente-cinq observateurs et seize postes le long des frontières. Son départ se faisait contre la volonté de Skopje, dans un environnement instable. Quelques semaines plus tard, la guerre du Kosovo éclatait. En 2009, la Géorgie, elle aussi, aurait voulu conserver la MONUG.
La MINURSO inaugure un cas de figure inédit: elle tombe sous un veto, et le pays hôte s’en félicite. Le Maroc ne demandait pas son maintien, il en a réclamé le départ. Le communiqué du Cabinet royal a pris acte de la non-reconduction comme d’une «évolution importante» et demandé que le personnel, les véhicules et le matériel de la mission quittent les provinces du Sud «dans les prochains jours». La mission ne protégeait pas un État fragile contre une menace extérieure. Elle observait, sur un territoire administré par le Maroc, un cessez-le-feu que le Polisario a lui-même déclaré rompu en novembre 2020. Son départ ne laisse pas un pays sans défense: il rend à un État souverain la pleine maîtrise de son territoire. En somme, la MINURSO réunit les deux chemins: celui du veto, qui l’a privée de mandat, et celui du pays hôte, qui ne voulait plus d’elle.
Les précédents enseignent aussi ce qui se passe ensuite. Aucune de ces missions n’est revenue. La FORDEPRENU n’a jamais été redéployée: le Secrétaire général avait évoqué la nécessité d’une «nouvelle approche» avec les organisations régionales, et la sécurité de la région a été prise en charge hors du cadre onusien. La MONUG n’a pas été recréée. La MINUSMA et la MINURCAT non plus. Une mission dissoute ne renaît pas. La fin du mandat de la MINURSO n’entraîne pas de retrait instantané, mais une phase de liquidation conduite par le Secrétariat. Comme ailleurs, c’est un démontage, et sa mécanique est irréversible.
Reste une ironie que 1999 ne connaissait pas. En Macédoine, la Russie s’était abstenue sur le texte qui aurait sauvé la mission. Au Sahara, elle a bloqué le texte qui la maintenait en vie, tout en présentant son propre projet comme «la dernière occasion de prolonger la vie de la MINURSO». Son représentant a ensuite accusé Washington d’avoir commis le «meurtre politique» de la mission. Le Polisario, lui, a remercié Moscou.
Avant la MINURSO, des missions sont parties parce qu’un pays hôte l’exigeait, d’autres parce qu’un membre permanent l’imposait. La MINURSO est la première à réunir les deux. Aucune n’est jamais revenue.



