Le précieux cadeau diplomatique de Moscou emballé dans un veto

Vassili Nebenzia.

TribuneLe veto russe devait barrer la route au Maroc. Il lui a ouvert une issue plus favorable encore. Dans cette tribune, le chercheur marocain Abderrahman Boukhaffa décortique les trois ironies du vote du 30 octobre: la déception marocaine trop hâtive, le pari assumé de Washington et le sauvetage russe lancé avec trop peu de rameurs. Une lecture à la fois psychologique et diplomatique d’un cadeau que Moscou n’avait aucune intention de faire.

Le 31/10/2026 à 09h00

Il faudra peut-être remercier Moscou. Avec tact: la diplomatie russe pourrait goûter assez peu les félicitations marocaines pour un service qu’elle n’avait aucune intention de rendre. En bloquant le projet américain sur la MINURSO, puis en échouant à faire adopter le sien, elle a contribué à produire une issue dont Rabat se félicite. Les intentions étaient russes. La satisfaction est marocaine.

La première ironie concerne notre propre réaction. Pour beaucoup de Marocains, le succès attendu avait une forme précise: changer le nom de la mission et ouvrir la voie à une transformation de son mandat. On guettait notamment la disparition du «R» du référendum. Puis vint le veto. Pendant quelques instants, la déception fut à la mesure de l’attente. La Russie avait dit non; le Maroc semblait avoir perdu.

Le communiqué du Cabinet royal a déplacé le regard. Rabat a accueilli la non-reconduction comme une avancée vers la clôture du dossier aux Nations unies et demandé le départ de la mission. Les regards étaient restés fixés sur la plaque à l’entrée; le communiqué invitait à envisager le déménagement.

Abderrahman Boukhaffa.

Ce décalage a une explication psychologique. Nos attentes deviennent notre point de référence: nous comparons l’événement au scénario espéré avant d’en examiner toutes les conséquences. L’échec de la voie attendue prend alors l’apparence d’un recul de l’objectif lui-même. Une autre interprétation peut renverser l’émotion. C’est ce que les psychologues appellent la réévaluation cognitive. Il arrive ainsi que nous regrettions le moyen perdu avant de reconnaître l’occasion offerte.

Deuxième ironie: les Américains ont maintenu le vote malgré l’opposition russe. Pourquoi soumettre un texte à une épreuve dont on connaît le risque d’échec?

La chronologie interdit de parler d’un désaccord découvert en séance. Selon Security Council Report, la Russie et la Chine avaient formulé leurs objections au projet le 28 octobre, en rompant la procédure de silence. Washington avait néanmoins maintenu son texte. Moscou avait ensuite diffusé son alternative le matin du vote. Le risque d’échec était donc visible. Sa certitude, en revanche, ne peut être déduite des seules objections préalables.

Une lecture politique s’impose: soumettre une résolution au vote peut aussi servir à rendre les positions publiques, mesurer les soutiens et attribuer la responsabilité du blocage. Avec onze voix favorables, Washington pouvait montrer que son projet disposait d’une majorité et que Moscou en empêchait l’adoption. Retirer le texte aurait épargné à la Russie ce veto public, tout en laissant ouverte la négociation d’une nouvelle reconduction.

Or les déclarations américaines indiquent précisément que cette reconduction à l’identique n’était plus acceptable. Mike Waltz a défendu le refus de prolonger indéfiniment un dispositif jugé incapable d’atteindre son objectif initial et envisagé un retrait ordonné. On peut donc raisonnablement supposer que Washington préférait assumer le risque de non-renouvellement plutôt que céder sur la transformation de la mission. Accepter ce risque ne signifie pas nécessairement rechercher cette issue.

Troisième ironie: le sauvetage russe est arrivé à la dernière minute, avec des chances d’adoption très compromises. Moscou présentait son contre-projet comme une dernière chance de préserver la mission. Son représentant a justifié l’absence de consultations techniques par la brièveté du document, la reprise de formulations déjà approuvées et l’urgence. Cette explication éclaire la procédure; elle ne suffit pas à établir pourquoi une solution de repli n’avait pas été préparée plus tôt.

Le texte offrait toutefois un avantage politique évident: permettre à la Russie de soutenir qu’elle avait proposé de sauver la MINURSO et que d’autres avaient refusé. Après le vote, Vassily Nebenzia a déclaré que l’opposition américaine ne le surprenait pas, puis accusé les adversaires de son projet de porter la responsabilité de la disparition de la mission. Son indignation avait donc au moins une partie de son scénario prête.

Le résultat reste embarrassant pour ce récit: le projet russe n’a recueilli que trois voix. Il était loin des neuf nécessaires, indépendamment du vote négatif américain. Moscou avait bloqué une réforme majoritairement soutenue sans rassembler les soutiens permettant de préserver l’existant. Pour une opération de sauvetage, le canot avait été mis à l’eau avec bien peu de rameurs.

Ces éléments suggèrent une bataille sur les conditions du renouvellement et sur la responsabilité de son échec. Washington refusait la continuité sans changement; Moscou refusait le changement proposé. Chacun pouvait espérer faire céder l’autre. Rabat a saisi l’ouverture produite par leur affrontement.

Le départ effectif de la mission et le retrait du dossier de l’agenda du Conseil restent à concrétiser. Mais l’ironie est déjà là: en voulant empêcher une avancée marocaine, la Russie a contribué à ouvrir une possibilité que Rabat juge plus favorable encore. Certains cadeaux diplomatiques arrivent décidément emballés dans un veto.

Par Abderrahman Boukhaffa
Le 31/10/2026 à 09h00