Le texte publié par le Cabinet royal le 30 octobre tient en quelques constats. Le Conseil de sécurité n’a pas reconduit le mandat de la Mission. Celle-ci a été «un instrument d’internationalisation du différend régional». Sa présence, son personnel, ses véhicules et son matériel doivent quitter les provinces du Sud. La question du Sahara sort de l’ordre du jour du Conseil de sécurité, et des actions similaires seront menées «au sein des autres organes de l’ONU». Le communiqué parle d’«une page de 35 ans qui est désormais tournée», et d’«un pas significatif vers la clôture définitive du dossier du Sahara marocain aux Nations Unies». Le calendrier ajoute au symbole: la décision tombe à la veille du 31 octobre, fête de l’Unité instituée l’an dernier par le Roi après l’adoption de la résolution 2797. La fête qui célébrait l’ouverture de la voie vers le règlement coïncide désormais avec la clôture du dossier onusien.
Le paradoxe est total. Le 30 octobre, le projet américain, qui faisait de l’autonomie sous souveraineté marocaine la seule base de négociation, a recueilli onze voix sur quinze. La Russie l’a bloqué par son veto. Son représentant, Vassili Nebenzia, a défendu dans la foulée un texte concurrent présenté comme une simple «prorogation technique», qui reconduisait la mission sans rien y changer. Ce texte n’a obtenu que trois voix. Moscou voulait sauver la MINURSO telle qu’Alger l’aime. En bloquant le seul texte qui la maintenait en vie, il l’a condamnée. Rabat, de son côté, n’a pas cherché à éviter ce dénouement. Plutôt que d’accepter un texte édulcoré pour échapper au veto, il a placé Moscou devant une alternative sans échappatoire: accepter le texte dans son entier, ou se débarrasser de tout, mission comprise. La Russie a choisi la seconde option. Ceux qui pariaient que le Maroc tiendrait à la MINURSO coûte que coûte se sont trompés de lecture.
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Car que restait-il de cette mission? Créée en 1991 pour organiser un référendum que chacun sait impraticable depuis plus de vingt ans, elle avait été reconvertie de fait en mécanisme d’observation du cessez-le-feu. Or un observateur compare les engagements des parties à leur comportement. En novembre 2020, le Polisario a lui-même proclamé la fin du cessez-le-feu de 1991, et il n’a cessé depuis de revendiquer devant le Secrétaire général la poursuite de sa «lutte armée». La MINURSO observait donc un cessez-le-feu que l’une des parties déclarait caduc. Elle n’en avait ni les moyens ni le mandat pour en tirer les conséquences.
Sur le terrain, en revanche, sa présence avait un coût. Des véhicules frappés du sigle onusien, des sites, des restrictions de mouvement, une présence étrangère qui entretenait l’idée d’un territoire au statut en suspens. Pour le Maroc, qui administre ses provinces du Sud, y investit, y organise des élections et y accueille des consulats, la mission était devenue le dernier symbole d’une souveraineté mise sous observation.
Un exemple suffit à mesurer ce que cette présence coûtait. À El Guerguerat, sur la route qui relie le Maroc à la Mauritanie et à l’Afrique de l’Ouest, il restait un kilomètre de chaussée à paver. Un seul. Pendant des années, ce tronçon est resté en l’état: y engager des travaux, c’était s’exposer aux observations de la MINURSO, aux rapports du Secrétaire général, aux protestations portées devant le Conseil. À partir du 1er novembre, ces précautions n’ont plus d’objet. Ce kilomètre pourra être achevé en un temps record, sans avoir de comptes à rendre à quiconque. C’est sans doute le symbole le plus concret de la page qui se tourne.
Surtout, la MINURSO incarnait l’internationalisation du problème, et elle était le moteur du mécanisme qui le rendait permanent. Une mission appelle un mandat. Un mandat appelle des rapports du Secrétaire général, des réunions périodiques du Conseil, des briefings de l’Envoyé personnel, des consultations et des résolutions annuelles. C’est par cet engrenage que le différend restait inscrit, chaque année, à l’agenda international. L’équation est désormais inversée: pas de mission, pas de Conseil de sécurité, pas d’ONU. Le dossier cesse d’être un rendez-vous obligé de la diplomatie mondiale.
Ce dénouement prolonge la résolution 2797 d’octobre 2025 au lieu de la contredire. La logique de 2025 répond à celle de 2026. L’an dernier, le Conseil a fixé les paramètres de toute solution en faisant de l’autonomie la base du règlement. Cette résolution reste en vigueur, et le veto russe ne l’a pas effacée. En 2026, c’est la mission elle-même qui disparaît, et avec elle la dimension périodique du dossier. La première étape a défini le cadre, la seconde supprime le mécanisme qui permettait de rouvrir indéfiniment la discussion. C’est la fin d’une période: le Maroc passe de la gestion du conflit à son règlement.
Il serait donc vain d’accabler la Russie. Son veto, accordé à la demande d’Alger, a rendu au Maroc un service considérable, qu’aucune résolution du Conseil n’aurait pu lui rendre, pas même celle que Moscou a bloquée. Une résolution, même favorable, modifie des textes. Ce veto modifie la réalité du terrain. Mettre fin à une opération de maintien de la paix suppose d’ordinaire des années de négociations, des rapports d’évaluation et des réductions progressives d’effectifs. Il a suffi d’un vote, et le chapitre MINURSO se referme à moindre frais. Alger voulait conserver la mission comme dernier ancrage international de ses thèses, avec son «R» de référendum. En refusant un texte qui la faisait évoluer, le camp du statu quo a obtenu sa disparition, et la Russie, qui croyait garder le dossier à l’ONU, l’en a sorti. L’ambassadeur américain Mike Waltz l’avait dit avant le vote: le maintien du statu quo «n’est plus acceptable». Le veto russe lui a donné raison plus vite que prévu.
Concrètement, la MINURSO va plier bagage. Son départ des provinces du Sud, annoncé par le communiqué royal «dans les prochains jours», sera achevé dans un délai qui ne devrait pas excéder un mois. Le Maroc, lui, ne renonce à rien. Le communiqué royal le rappelle: le Royaume reste «fermement attaché au cessez-le-feu», dans le respect de son intégrité territoriale et de la sécurité de ses citoyens. La dynamique se poursuivra «aux niveaux bilatéral et régional», avec le soutien de «plus des deux tiers des membres de l’ONU» au plan d’autonomie. Le processus onusien est suspendu, faute pour les autres parties d’avoir voulu en sortir par le haut.
En trente-cinq ans, aucune résolution n’avait changé quoi que ce soit sur le terrain au Sahara. Un veto vient de le faire. En croyant servir Alger, Moscou a offert à Rabat ce que des décennies de diplomatie onusienne n’avaient jamais obtenu: la disparition du dernier symbole d’une souveraineté inachevée.



