Sebta. Emmanuel Martínez Alcocer ou les pièges des parchemins: Lahcen Haddad démonte le mythe d’un Maroc né en 1956

Emmanuel Martínez Alcocer et Lahcen Haddad.

Emmanuel Martínez Alcocer et Lahcen Haddad.

En voulant faire dire aux traités de 1767 et 1799 ce qu’ils ne contiennent pas, le philosophe espagnol Emmanuel Martínez Alcocer a tenté d’écrire une histoire, notamment de Sebta et Melilla, expurgée du Maroc, en prétendant que l’État marocain n’existait pas avant 1956. Un artifice idéologique dont Lahcen Haddad, parlementaire, universitaire et ancien ministre, expose les failles béantes par une démonstration implacable mêlant droit international et exégèse historique.

Le 13/09/2026 à 12h52

Dans l’espace numérique et médiatique, les polémiques historiques épousent souvent les contours d’une guerre narrative. C’est précisément ce terrain qu’a investi le professeur espagnol de philosophie Emmanuel Martínez Alcocer (EMA) à travers un long fil viral sur X, s’attaquant aux fondements de la présence et des revendications marocaines sur Sebta et Melilla. Face à cette construction idéologique, l’ancien ministre et universitaire marocain Lahcen Haddad a apporté une réponse posée, documentée et redoutablement implacable.

La confrontation historiographique entre la posture d’Emmanuel Martínez Alcocer et la réplique méthodique de Lahcen Haddad met en lumière un phénomène contemporain redoutable: l’habillage numérique de thèses politiques préconçues sous le vernis d’une prétendue objectivité documentaire. Lorsqu’un observateur choisit de découper des fragments de traités du XVIIIe siècle pour les compresser dans des infographies esthétisées, il ne fait pas œuvre d’historien, mais de propagandiste. «Le problème commence quand quelqu’un prend ces traités, les met dans de jolies infographies avec des parchemins, des sceaux et des cartes, et prétend leur faire dire trois choses qu’ils ne disent pas: que le Maroc n’existait pas en tant qu’État, qu’il est né en 1956 et que toute revendication marocaine ultérieure manque automatiquement de fondement historique», résume Haddad.

Face à ce basculement de l’analyse historique vers la mise en scène polémique, la réponse s’impose précisément par le refus de céder à l’anachronisme et par l’exigence de restitution intégrale des textes fondateurs.

Pour Emmanuel Martínez Alcocer, les sultans alaouites auraient entériné, via les traités de 1767 et 1799, le statut de Sebta et Melilla comme enclaves espagnoles, ne disputant que les périmètres agricoles ou militaires environnants. Ces mêmes traités démontreraient, selon lui, un vide mémoriel et juridique dans la posture marocaine. Tout en reconnaissant un litige actuel, Alcocer le qualifie de pure et simple «attaque militaire et politique» orchestrée par Rabat. D’ailleurs, le Maroc n’aurait jamais existé auparavant comme État unifié: il ne serait né qu’en 1956, concomitamment à la genèse du concept de «Grand Maroc» prôné par le leader de l’Istiqlal, Allal El Fassi.

On l’aura compris, les sophismes sont nombreux. L’un d’eux tient au fait que la démonstration d’Alcocer repose sur une lecture littérale et biaisée de la titulature des sultans alaouites dans les actes diplomatiques de 1767 et de 1799. Plus précisément, «lorsque l’Espagne signa des traités avec ces sultans au XVIIIe siècle, elle ne signait pas avec le roi du Maroc comme si cela renvoyait à un État unifié, mais avec celui qui réunissait en sa personne les royaumes de Marrakech, Fès, Meknès, Souss, Tafilalet et Drâa», argue-t-il.

En procédant ainsi, l’auteur espagnol prétend prouver l’inexistence d’un État unifié. Or, cet argument ignore totalement la nature composite des monarchies d’Ancien Régime. Au XVIIIe siècle, l’Espagne de Charles III ne constituait pas davantage un État-nation centralisé et homogène au sens contemporain, mais s’articulait autour d’une couronne agrégeant des territoires, des fors et des juridictions hétérogènes, réplique Haddad. Dire que le Maroc n’existait pas parce que son souverain régnait sur une confédération de royaumes traditionnels reviendrait, par une stricte symétrie logique, à nier l’existence de l’Espagne de la même époque. Les traités eux-mêmes, dans leur préambule et leurs dispositions normatives, s’adressent explicitement à deux souverains, reconnaissent deux nations et régissent les interactions entre des sujets et des domaines relevant d’une autorité étatique pleinement constituée et reconnue sur le plan international.

La mutilation textuelle opérée par Alcocer atteint son paroxysme lorsqu’il interprète la mention des présides de Sebta et Melilla dans ces mêmes traités comme une renonciation définitive et unilatérale de la part des sultans marocains. «Ce qui existait alors, le sultanat alaouite, a fait exactement le contraire de ce qui est aujourd’hui affirmé en son nom: il a signé, à deux reprises, sous deux règnes différents, des documents dans lesquels il reconnaissait ces places comme espagnoles et ne contestait que dans le but d’obtenir la campagne environnante», lit-on.

Lahcen Haddad rétablit la vérité du texte en convoquant l’article 19 du traité de 1767, lequel rejette de manière explicite les demandes d’extensions territoriales formulées par Sa Majesté Catholique autour des places fortes, se bornant à fixer des périmètres stricts de voisinage. Reconnaître la présence matérielle d’une garnison étrangère ou négocier la délimitation d’un périmètre militaire sous la contrainte d’un rapport de force ponctuel ne saurait être assimilé à un abandon éternel de souveraineté. D’ailleurs, la suite immédiate de l’histoire dément formellement cette vision idyllique et figée d’un consentement marocain définitif, puisque les sièges de Melilla entre 1774 et 1775 puis de Sebta entre 1790 et 1791 témoignent de la continuité ininterrompue de la contestation armée et diplomatique des enclaves. Vouloir faire dire aux accords de 1767 et 1799 qu’ils ont clos la question territoriale une fois pour toutes se heurte aussi à l’évidence des multiples conventions signées tout au long du XIXe siècle, de 1844 jusqu’au traité de Tétouan, en 1860, qui continuent précisément de négocier ces frontières et ces zones de sécurité.

Le point de rupture le plus absurde de la thèse d’Alcocer réside dans sa fixation chronologique de l’année 1956 comme date de naissance absolue de l’État marocain, qu’il cherche artificiellement à arrimer à l’émergence idéologique du concept de «Grand Maroc». Cet écueil ignore les fondements élémentaires du droit international public. Dès 1952, soit quatre années pleines avant la proclamation de l’indépendance, la Cour internationale de justice avait tranché sans équivoque en affirmant que l’État marocain avait conservé sa personnalité juridique internationale ininterrompue, y compris durant le régime du protectorat instauré en 1912. Sur le plan juridique, un traité de protectorat ne peut être valablement conclu qu’avec un État souverain préexistant dont on encadre l’exercice de la puissance publique, ce qui exclut par définition l’idée d’un État né ex nihilo en 1956. Confondre l’évolution institutionnelle de l’administration marocaine moderne, la continuité de la dynastie alaouite et l’apparition de doctrines politiques partisanes au XXe siècle relève d’une confusion intellectuelle qui saborde toute démarche historiographique sérieuse.

Haddad revient également sur l’affirmation du professeur espagnol voulant que la revendication politique et historique de Rabat soit une «attaque militaire et politique». Pour lui, la surenchère verbale est destinée à substituer la peur et le mélodrame à l’analyse rationnelle. Une revendication territoriale portée par la diplomatie d’un État souverain appartient au répertoire classique des contentieux frontaliers et ne saurait être assimilée à une agression armée.

En voulant transformer les archives historiques en munitions polémiques, Emmanuel Martínez Alcocer illustre les impasses d’un débat où l’on préfère célébrer la beauté plastique des parchemins anciens plutôt que de se soumettre à la discipline exigeante de leur lecture intégrale. Comme le rappelle avec force Lahcen Haddad, les articles d’un traité finissent toujours par reprendre la parole face à ceux qui tentent de les réduire au silence par la propagande.

Par Tarik Qattab
Le 13/09/2026 à 12h52