Il y a des citations qui habillent un discours. Il y en a d’autres qui le structurent de l’intérieur. Celle de Rachid Benzine appartient à la seconde catégorie. Arrivé au cœur de son allocution, au moment précis où il tente d’articuler ce que «réparer» veut dire concrètement, Emmanuel Macron formule un aveu: «Je veux ici faire un affreux plagiat, mais comme je le cite, ce ne sera pas un plagiat, mais m’inscrire dans les pas du philosophe Rachid Benzine.» L’expression est lâchée. «M’inscrire dans les pas.» Se placer dans la continuité d’une pensée. C’est peu courant pour un chef d’État qui parle de mémoire coloniale (voir vidéo à partir de la minute 24:00).
D’abord, qui est Rachid Benzine?
Né à Kénitra, Rachid Benzine quitte le Maroc à l’âge de sept ans pour s’installer à Trappes, en banlieue parisienne. Un parcours d’immigré qui façonnera sa pensée sur l’identité, l’exil et la mémoire. Politologue et enseignant-chercheur de formation, il se spécialise dans les études coraniques et dans les rapports de l’islam avec les autres religions et avec la modernité. Il contribue également à des travaux collectifs sur la place des musulmans dans la République française.
Mais Benzine est aussi un écrivain. À partir de 2019, il opère un pas de côté vers la fiction par conviction que le roman atteint ce que le traité théorique ne peut pas saisir, comme l’intimité psychologique ou la douleur transmise. C’est précisément la manière dont une nation, une famille ou un individu porte et transmet ses blessures qui relie l’œuvre de Benzine à la réflexion sur laquelle s’appuie Macron. «Nos nations sont traversées par des chagrins individuels ou collectifs et nous ne savons pas les prendre», reformule le président français.
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Le philosophe travaille en ce moment sur le concept de chagrin comme catégorie philosophique et politique: douleur collective que des générations entières se transmettent sans savoir comment la tenir, la nommer, ni la traverser ensemble. Une notion que Macron qualifie lui-même d’«un peu orpheline de notre philosophie» et qu’il choisit, ce mercredi à l’UNESCO, de placer au fondement de toute sa vision de la réparation.
L’emprunt philosophique n’est pas gratuit. Il répond à une impasse politique réelle. Comment articuler reconnaissance et réparation sans tomber dans deux écueils symétriques qu’Emmanuel Macron identifie?
Le premier écueil: le déni et l’esquive. Celui qui dit «Chagrin d’hier, ne vient plus m’ennuyer. Avec ça, on va passer à autre chose. Fini la repentance.» Une posture de fermeture qui refuse d’entendre, qui préfère liquider la mémoire plutôt que de la traverser.
Le second écueil: la promesse intenable. Celle qui affirme «Ton chagrin est indépassable» et installe la nation dans un deuil éternel, un ressentiment qui, selon Macron, «désunit le pays» et n’aboutit qu’à des formes de communautarisme stérile.
Entre ces deux impasses, Benzine et donc Macron proposent une troisième voie: «Un chagrin se porte, et il se porte ensemble.» C’est sur ce terrain que le président construit la partie la plus politique de son discours: «La vraie reconnaissance et réparation, c’est d’accepter tous ensemble de porter ces grands chagrins de la France et de la République.»
25 ans après la loi Taubira
Ce n’est pas n’importe quel moment. Le 21 mai 2001, Christiane Taubira faisait adopter la loi portant son nom, qui reconnaissait la traite négrière transatlantique et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, une première mondiale dans le droit positif français. 25 ans plus tard, l’UNESCO accueille le chef de l’État pour un discours qui se veut à la fois bilan et projection.
Et le bilan est lourd. Macron annonce l’abrogation du Code Noir, texte de 60 articles promulgué en mars 1685 sous Louis XIV, qui avait réduit des êtres humains à des «biens meubles». Un texte qui, faute d’abrogation formelle, demeure dans le corpus juridique français comme une honte silencieuse. «Le silence, voire l’indifférence que nous maintenons depuis près de deux siècles à l’égard de ce Code Noir n’est pas un oubli, mais est devenu une forme d’offense», tranche le président. La proposition de loi sera débattue à l’Assemblée nationale le 28 mai.
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Il annonce également la poursuite des travaux de la commission franco-haïtienne sur la «dette» de 1825, une rançon qu’avait imposée Charles X à la jeune République d’Haïti comme prix de la reconnaissance de son indépendance. Et il confirme le lancement d’un travail scientifique commun avec le Ghana du président John Mahama, en réponse à la résolution onusienne sur les réparations que la France avait refusé de voter.
Ce qui rend la référence à Rachid Benzine particulièrement intéressante sur le plan politique, c’est qu’elle tente de réconcilier deux France qui, sur ces questions mémorielles, ne se parlent plus vraiment. Face à ces deux France, Macron pose Benzine comme arbitre philosophique. Le chagrin n’est ni une faute que l’on aurait à expier indéfiniment, ni une souffrance que l’on peut anesthésier. «Vous ne pourrez pas un jour mettre un chiffre, mettre un mot qui viendrait donner un point final à cette histoire parce qu’elle continue de circuler», dit Emmanuel Macron.



