À un peu plus d’un mois des élections législatives espagnoles du 29 novembre, l’immigration et les relations avec le Maroc se sont imposées parmi les principaux sujets de confrontation politique. Depuis les événements de Sebta, le vocabulaire employé par certains responsables politiques a suscité une vive réaction de la société civile, qui dénonce l’exploitation des peurs et la stigmatisation des migrants à des fins électorales.
Cette instrumentalisation a également été dénoncée à plusieurs reprises par le Maroc, qui a critiqué l’utilisation de la question migratoire et des discours hostiles aux migrants comme instruments de confrontation politique en Espagne. Les mobilisations actuelles montrent que cette dérive suscite aussi une contestation au sein de la société espagnole elle-même, où de nombreuses organisations s’inquiètent des conséquences d’une rhétorique alimentant la défiance et l’hostilité.
Dans un manifeste porté notamment par Amnesty International, la Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR), Oxfam Intermón, Red Acoge, No Name Kitchen, la Plateforme pour l’enfance et la Fédération des syndicats de journalistes, les signataires dénoncent les termes employés par certaines autorités pour évoquer les événements de juillet à Sebta.
Ils fustigent des expressions «stigmatisantes, déshumanisantes et dégradantes, voire bellicistes», susceptibles, selon eux, d’alimenter la haine et les violences contre les personnes migrantes, tout en entretenant la peur et le rejet au sein de la population.
Les organisations s’inquiètent également de la criminalisation croissante des acteurs humanitaires et des résistances à l’accueil des mineurs étrangers non accompagnés. Elles dénoncent un climat dans lequel les migrants sont de plus en plus présentés comme une menace, au mépris de leurs droits et de leur dignité, sacrifiés aux calculs politiques.
Les manifestations organisées entre le 22 et le 27 octobre entendent précisément s’opposer à cette tendance et défendre «l’humanité, les droits et la dignité» face à la progression du racisme.
Une hausse de 76% des contenus haineux après les événements de Sebta
Les inquiétudes exprimées par les associations trouvent un écho dans les statistiques officielles espagnoles. L’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie (OBERAXE), rattaché au ministère de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations, a recensé en août 101.025 contenus haineux ou discriminatoires susceptibles d’être signalés sur les réseaux sociaux, contre 57.406 en juillet, soit une augmentation de 76%.

Selon le rapport, 39% des contenus analysés en août étaient liés aux arrivées de migrants à Sebta. Les discours recensés visaient principalement les personnes migrantes et celles originaires d’Afrique du Nord, fréquemment présentées comme une menace pour la sécurité et la cohésion sociale.
Les données montrent également que 37% des messages analysés comportaient des éléments déshumanisants, tandis que 58% employaient un langage ouvertement agressif.
La violence de certains discours a même conduit les autorités espagnoles à saisir la justice. Le ministère de l’Égalité a demandé au parquet d’examiner les propos de José María Figaredo, dirigeant du parti d’extrême droite Vox, qui a évoqué la «chasse et la pêche» en parlant des migrants, une formule aux accents particulièrement inquiétants. Il a également qualifié leur arrivée d’«invasion». Le ministère souhaite déterminer si ces déclarations sont susceptibles de constituer un délit d’incitation à la haine.
Les violences dénoncées à Sebta au cœur de la mobilisation
Les organisations attirent également l’attention sur les accusations de violences et de mauvais traitements visant des migrants à Sebta, ainsi que sur l’insuffisance des garanties accordées aux personnes les plus vulnérables. Elles réclament des enquêtes sur les abus présumés commis après les arrivées massives de fin juillet et demandent aux autorités de garantir une protection effective des droits fondamentaux.
Le manifeste fait état de coups, d’humiliations, de poursuites et de traitements dégradants infligés à des migrants. Ses signataires exigent notamment qu’aucune personne ayant dénoncé des actes de torture, des mauvais traitements ou d’autres abus ne soit expulsée sans avoir pu accéder à la justice.
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Les organisations demandent aussi que les plaintes déposées par des migrants, des associations humanitaires et des journalistes fassent l’objet d’investigations, et que le travail de celles et ceux qui documentent la situation sur le terrain soit protégé.
Ces dernières semaines, plusieurs témoignages, vidéos et enregistrements sonores ont fait état d’agressions présumées, d’humiliations et de mauvais traitements à l’encontre de migrants à Sebta. Relayées par des médias espagnols et accompagnées de dénonciations émanant notamment d’Amnesty International, ces informations ont placé sous surveillance les pratiques des forces de sécurité et des militaires déployés dans l’enclave.
Pour les signataires du manifeste, la situation ne saurait être abordée sous le seul angle sécuritaire ou du contrôle des frontières. Ils réclament des conditions d’accueil dignes, un accès aux soins, le respect du droit à la protection internationale et des mécanismes efficaces de prévention des violences.
Ils demandent également une protection renforcée pour les mineurs étrangers non accompagnés, les femmes ayant des enfants à charge, les personnes sans abri et les demandeurs d’asile. La situation administrative de ces personnes ne saurait, insistent-ils, justifier un refus d’assistance ou une restriction de leurs droits fondamentaux. Les autorités restent tenues de garantir leur sécurité et leur dignité.
Des rassemblements dans plusieurs villes espagnoles
Les premières manifestations se sont tenues le 22 octobre à Algésiras et à Palma de Majorque. D’autres rassemblements sont annoncés dans les prochains jours à Madrid, Bilbao, Grenade, Logroño, Vigo, Elche et Vitoria-Gasteiz. Murcie et Valence accueilleront également des mobilisations le 27 octobre, tandis qu’une manifestation est prévue à La Corogne le 8 novembre.
À travers cette mobilisation nationale, les organisations entendent élargir le débat au-delà de Sebta et dénoncer la banalisation des discours xénophobes dans l’ensemble de l’Espagne. Elles estiment que les conséquences des événements de juillet ne se limitent pas à la gestion d’une frontière, mais touchent directement à la coexistence sociale et au traitement réservé aux populations migrantes dans tout le pays.
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Cette initiative ne constitue pas une mobilisation isolée. Dès septembre, de nombreuses associations avaient appelé les autorités espagnoles à apporter une réponse humanitaire plus efficace à la situation des milliers de personnes demeurées à Sebta.
Elles alertaient alors sur la précarité des conditions d’accueil, la vulnérabilité des mineurs privés de soutien familial et les risques liés à l’instrumentalisation politique de l’immigration.
Les politiques migratoires européennes également mises en cause
Le manifeste porte aussi un regard critique sur le modèle européen de gestion des migrations. Pour ses signataires, les événements de Sebta illustrent les limites de politiques essentiellement fondées sur le contrôle des frontières.
Les organisations réclament la mise en place de voies migratoires légales, sûres et accessibles, ainsi que le respect du droit d’asile et du principe de non-refoulement. Elles demandent également aux autorités espagnoles de faire toute la lumière sur les abus présumés et de mettre fin à toute pratique de violence ou de harcèlement à l’encontre des personnes migrantes.
Le manifeste formule ainsi une double exigence. D’une part, répondre aux besoins humanitaires nés des arrivées massives de juillet. D’autre part, assumer la responsabilité des institutions face aux discours qui transforment les migrants en instruments de confrontation politique.
Cette mobilisation intervient à un moment particulièrement sensible, à un peu plus d’un mois des élections législatives espagnoles, après une succession de déclarations ayant placé le Maroc et l’immigration au cœur du débat électoral.
Trois mois après les événements de Sebta, les manifestations portent ainsi sur la place publique espagnole une question qui dépasse largement la seule gestion migratoire. Elles interrogent aussi la responsabilité des responsables politiques qui recourent à la peur et à la stigmatisation pour en tirer des bénéfices électoraux. Face à cette dérive, les organisations rappellent que la dignité et les droits des personnes migrantes ne sauraient être sacrifiés aux intérêts d’une campagne électorale.




