Fiscalité: les entreprises craignent de devenir les nouveaux percepteurs de l’impôt

la Direction générale des Impôts (DGI).

Siège de la Direction générale des Impôts (DGI) à Rabat. . DR

À partir du 1er juillet 2026, le Maroc engage l’un des durcissements fiscaux les plus structurés de ces dernières années. Extension de la retenue à la source, traçabilité renforcée des paiements et sanctions alourdies traduisent une volonté de formaliser davantage l’économie. Si l’objectif est compris par les opérateurs, certains chefs d’entreprise alertent sur un risque moins visible: celui de transférer vers les acteurs formels une partie des responsabilités de l’administration fiscale.

Le 15/06/2026 à 13h46

Le 1er juillet marquera un tournant dans les relations entre l’administration fiscale et les entreprises marocaines. À cette date, un ensemble de mesures particulièrement cohérent entrera en vigueur, avec une même ambition: faire de la retenue à la source le principal outil de sécurisation des recettes fiscales et de traçabilité des transactions économiques.

L’ambition poursuivie est claire. Face à la persistance d’une économie informelle importante et à la nécessité de consolider les ressources publiques, la Direction générale des impôts cherche à multiplier les points de contrôle en s’appuyant sur les acteurs économiques les plus structurés. Les grandes entreprises, les banques, les compagnies d’assurance ou encore les établissements publics deviennent ainsi des relais opérationnels de la collecte fiscale.

Cette évolution est loin d’être anodine. Elle traduit un changement de philosophie où le contrôle fiscal ne repose plus uniquement sur les vérifications a posteriori, mais sur la captation des flux au moment même où ils circulent dans l’économie.

L’extension de la retenue à la source sur les loyers illustre parfaitement cette approche. Désormais, les revenus locatifs versés par certains organismes et entreprises seront soumis à un prélèvement de 5% hors TVA, directement reversé au Trésor.

Pour l’administration, l’avantage est immédiat. Chaque paiement devient une source d’information fiscale. Chaque loyer versé génère une trace. Chaque déclaration permet de reconstituer plus précisément les revenus perçus par les bailleurs.

Le même raisonnement s’applique aux prestations de services. Les entreprises concernées devront procéder à des retenues sur la TVA lorsqu’elles rémunèrent leurs prestataires. L’obligation de présenter une attestation fiscale valide devient dès lors un élément central de la relation commerciale.

Cette mécanique vise à réduire les angles morts du système fiscal. Pourtant, derrière l’efficacité apparente du dispositif, certaines voix du secteur privé s’interrogent sur ses conséquences opérationnelles.

«Ce sont les entreprises formelles qui supportent le risque»

«L’extension de la retenue à la source répond à une logique fiscale compréhensible: élargir l’assiette, améliorer la traçabilité des flux et accroître les ressources de l’État dans un contexte de pression budgétaire persistante», reconnaît un chef d’entreprise ayant requis l’anonymat.

L’adhésion au principe ne signifie toutefois pas une absence de réserves. Selon lui, la réforme comporte un risque de déplacement progressif des charges administratives vers les entreprises les plus conformes aux règles fiscales.

«Ce mécanisme peut amener un effet pervers si l’on ne prend garde: celui du transfert de la charge administrative et financière du fisc vers les entreprises citoyennes, celles précisément qui jouent le jeu de la formalité. Ce sont elles qui collectent, déclarent, reversent et qui assument les risques de redressement en cas d’erreur, même de bonne foi», explique-t-il.

Cette observation soulève une question plus large de politique fiscale. À mesure que le système confie la collecte de l’impôt à des intermédiaires privés, les entreprises se voient contraintes de mobiliser davantage de ressources internes pour assumer des obligations qui incombaient jusque-là directement à l’administration.

Pour les grands groupes, l’adaptation sera probablement absorbée par des directions fiscales déjà structurées. La situation apparaît plus délicate pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire, dont les moyens administratifs demeurent limités.

Le défi de la compétitivité des acteurs formels

Le débat dépasse la seule question des formalités déclaratives. Il touche également à l’équilibre concurrentiel entre économie formelle et économie informelle.

«Le paradoxe est réel: si on alourdit les obligations des acteurs formels, il faut prendre garde à préserver leur compétitivité par rapport à ceux qui opèrent hors du radar fiscal», prévient le dirigeant.

Cette préoccupation est loin d’être théorique. L’un des objectifs affichés de la réforme consiste précisément à réduire les espaces dans lesquels prospère l’informel. Or, lorsque les coûts administratifs augmentent pour les entreprises déclarées, l’écart peut se creuser avec les opérateurs qui échappent encore largement aux mécanismes de contrôle.

La question devient particulièrement sensible dans certains secteurs à faible marge où chaque nouvelle contrainte génère des coûts de conformité supplémentaires. Le temps consacré aux déclarations, aux vérifications documentaires ou à la gestion des retenues représente une charge réelle, même lorsqu’elle n’apparaît pas directement dans les comptes de résultats.

Le chef d’entreprise résume ce risque en une formule sans détour: «On risque ainsi de pénaliser les vertueux, de les affaiblir et, in fine, de ne plus atteindre les cibles visées

Le souvenir des départs de multinationales

L’inquiétude exprimée s’appuie également sur une lecture de certaines évolutions passées du tissu productif marocain.

«Il faut rappeler un précédent préoccupant: c’est ce même processus d’alourdissement progressif des contraintes fiscales et administratives qui a conduit de nombreuses multinationales dans le domaine des FMCG à réduire drastiquement leur présence au Maroc, n’y maintenant que des structures légères et en transférant leurs centres de production, de décision et leurs investissements vers d’autres territoires plus compétitifs», affirme-t-il.

L’analyse mérite d’être nuancée, les décisions d’investissement répondant à de multiples facteurs. Elle souligne néanmoins une réalité bien connue des investisseurs internationaux: la compétitivité d’un territoire ne se mesure pas uniquement à son niveau d’imposition mais également à la complexité administrative associée.

Le Maroc a construit au cours des deux dernières décennies une partie de son attractivité sur la stabilité réglementaire, l’amélioration du climat des affaires et la simplification des procédures. La nouvelle réforme fiscale devra donc démontrer qu’elle renforce la formalisation sans créer un coût excessif pour les opérateurs économiques.

Pour le chef d’entreprise interrogé, l’efficacité du dispositif dépendra largement des mécanismes d’accompagnement mis en place. «La retenue à la source se comprend si elle est un outil transitoire efficace de formalisation, à condition qu’elle s’accompagne d’une simplification réelle des obligations déclaratives, d’une indemnisation juste des coûts de collecte assumés par les entreprises et d’un allégement des sanctions pour les erreurs non intentionnelles.»

L’enjeu est d’autant plus important que le Maroc cherche simultanément à attirer davantage d’investissements privés, à accélérer l’industrialisation et à intégrer une partie croissante de l’économie informelle dans les circuits formels.

Au-delà des dispositions techniques qui entreront en vigueur le 1er juillet, la réforme ouvre donc un débat plus profond sur le partage des responsabilités entre l’État et l’entreprise dans la collecte de l’impôt.

La retenue à la source constitue un instrument efficace de sécurisation des recettes publiques. Peu d’experts contestent aujourd’hui son intérêt en matière de traçabilité et de lutte contre la fraude. Son efficacité dépendra toutefois de la capacité des pouvoirs publics à éviter que le coût de la formalisation repose essentiellement sur les entreprises déjà conformes.

«Sans ces garde-fous, cette réforme risque de produire l’effet inverse de celui recherché: décourager l’investissement, fragiliser les PME et renforcer l’attrait de l’informel pour ceux qui peuvent encore y basculer», avertit le chef d’entreprise.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 15/06/2026 à 13h46