À l’approche du déploiement de la facturation électronique au Maroc, prévu pour le courant de l’année 2026, le monde économique national fait face à un défi d’une envergure encore largement sous-estimée. Si cette transition est perçue par beaucoup comme une simple contrainte technique ou réglementaire de plus, les implications réelles toucheront en profondeur l’organisation interne, les processus métiers, la qualité des données, les outils numériques et les compétences globales des structures. Dans un entretien accordé au magazine hebdomadaire Challenge, Karim Faidi, expert en performance économique, estime que «la majorité des entreprises marocaines ne mesurent pas encore pleinement l’ampleur des transformations que la facturation électronique va imposer à partir de 2026», car «une forme d’attentisme a longtemps régné sur le marché car, jusqu’à la confirmation officielle de la DGI, beaucoup d’acteurs pensaient encore à un report de la réforme».
Cette situation a figé de nombreuses initiatives, si bien qu’aujourd’hui, nombre d’entreprises attendent le décret d’application avant d’agir, alors que l’expérience des pays précurseurs montre qu’il faut généralement entre 6 et 18 mois pour se préparer. Devant ce calendrier de plus en plus serré, la marge de manœuvre se réduit considérablement pour le tissu économique local, d’autant plus que le point de départ s’avère complexe. «Compte tenu du faible niveau de maturité de nombreux processus Procure-to-Pay et Order-to-Cash au Maroc, nous serons probablement plus proches des 18 mois que des 6», prévient l’expert, qui insiste sur le fait que «le temps n’est plus aux hésitations administratives ou stratégiques. Notre recommandation est donc claire: il faut lancer dès maintenant les projets de préparation, car les chantiers les plus lourds, à savoir le nettoyage des référentiels, la révision des processus ou la montée en compétence des équipes, ne dépendent pas des textes réglementaires et peuvent démarrer immédiatement».
L’erreur fondamentale commise par de nombreux dirigeants consiste à sectoriser cette réforme en la cantonnant aux seuls départements comptables. «Portée par la Direction générale des impôts, cette mutation repose sur un modèle d’échange centralisé et un format standardisé UBL qui impactera toute l’entreprise et pas uniquement les directions financières», écrit Challenge. Les achats, l’administration des ventes, le juridique, l’audit, la conformité ou encore l’IT devront impérativement revoir leurs processus, leurs rôles et parfois même leurs contrats clients et fournisseurs.
Une telle restructuration transverse implique des investissements en ressources et en temps qui varient selon la taille de la structure, bien que des solutions différenciées soient envisageables pour amortir le choc. «Contrairement à certaines idées reçues, l’enjeu n’est pas uniquement technologique», nuance Karim Faidi, tout en précisant que «si les TPE pourront utiliser le portail de la DGI pour de faibles volumes de factures, le sujet dépasse largement l’outil informatique pour les PME et grandes entreprises. Pour ces dernières, l’effort devra se concentrer sur des aspects structurels profonds, puisqu’il faudra repenser les processus Procure-to-Pay et Order-to-Cash, fiabiliser les données clients, fournisseurs et TVA, automatiser les workflows et accompagner les équipes dans cette transformation». Dans cette course, explique Challenge, «l’intégration technique directe peut s’avérer être un piège pour les retardataires». En effet, «l’expérience internationale montre d’ailleurs que les ERP et éditeurs ne seront pas tous prêts immédiatement», avertit l’expert, suggérant de «contourner temporairement ces blocages par des choix plus agiles». Une approche pragmatique qui consiste souvent «à déployer une solution intermédiaire permettant de gérer les échanges API avec la DGI, les statuts de factures et la signature électronique, sans attendre une refonte du SI complète», a-t-il expliqué.
Selon le magazine, «au-delà du fardeau de la mise en conformité et de la contrainte purement fiscale, cette numérisation obligatoire recèle un potentiel de restructuration stratégique majeur pour les opérateurs économiques qui sauront s’en saisir correctement». En effet, «les vrais gains ne viennent pas de la réduction du papier, mais de l’exploitation de la donnée structurée», puisque «l’automatisation des traitements, la réduction des tâches manuelles et la fluidification des processus permettront de réduire les litiges, d’accélérer les validations et d’améliorer les délais de paiement».




