Alexis Jacques, permaculteur: sécheresse, crues, exode rural, son plaidoyer pour une «armée verte» au Maroc

Alexis Jacques, permaculteur installé au Maroc. (PHOTO: A. Jacques)

EntretienAlexis Jacques, permaculteur depuis plus de 20 ans, fondateur de Concept Perma Design Maroc SARL et porteur du projet «Ré-génération Maroc: l’armée verte», nous accorde aujourd’hui un entretien capital: comment sauver durablement le Maroc, non seulement de la sécheresse, mais aussi des inondations?

Le 05/08/2026 à 10h46

Le Maroc est exposé depuis plusieurs années à un stress hydrique particulièrement intense. Le gouvernement, préparé, a accentué sa politique de dessalement et renforcé sa politique des barrages. Notre expert salue ces efforts mais souligne: «Ce sont des solutions à court terme, des rustines». Il ajoute: «Nous devons traiter la cause des causes». Infiltrer les nappes phréatiques, exploiter les oueds intelligemment, remettre en place la pompe biotique…

Peut-on réellement contrecarrer la sécheresse de façon pérenne et naturelle?

Vous êtes permaculteur depuis plus de 20 ans. Avez-vous constaté des différences marquantes dans le comportement du climat au cours de ces dernières années?

Oui, bien sûr. C’est d’ailleurs à cause de ces changements climatiques que je me suis orienté davantage vers l’agroécologie, science qui associe agronomie et écologie. J’ai remarqué que c’est ce qui arrivait petit à petit et que peu étaient prêts, même dans la permaculture.

Il y a des standards très classiques, qui ont été mis en place entre autres par Pierre Rabhi, et dès l’instant où vous sortez de ces standards scientifiques, vous êtes un mouton noir. Et moi, je suis sorti de ces standards. J’ai cultivé des zones réputées incultivables, les sols argilo-calcaires, j’ai testé des techniques alternatives et des solutions fondées sur la nature.

Je n’ai pas attendu de subir le changement climatique, je l’ai anticipé.

De là, j’ai commencé à échanger avec le Maroc et on a fini par m’appeler et me permettre de m’y installer.

Quand avez-vous fondé Concept Perma Design? D’où vous vient l’idée?

Au début, j’étais bénévole et je travaillais sur trois chantiers au Maroc. On m’a dit: «Il faut que tu continues à bosser avec nous au Maroc», et on m’a conseillé de monter ma propre société. J’ai donc fini par le faire pour continuer à travailler ici.

La plupart du temps, je travaille beaucoup bénévolement avec de petits paysans. À côté de cela, je travaille avec de grands agriculteurs ou des coopérations internationales comme la GIZ, la coopération internationale allemande, sur des chantiers plus importants.

Pouvez-vous en vivre?

Pas encore, en vivre au sens propre, mais cela me permet de me maintenir pour faire tout le travail de bénévolat que j’entreprends avec les petits producteurs et agriculteurs.

Quand je travaille avec de grandes institutions, les projets sont de l’ordre d’un quartier, d’une ville ou d’un bassin versant, des projets qui changent des vies en bien. Je tire ma rémunération de ces projets-là.

En travaillant à Concept Perma Design, espérez-vous influencer les politiques du gouvernement, et comment?

Bien sûr. Je ne travaille d’ailleurs pas qu’au Maroc. Je suis appelé pour des projets en Algérie, au Tchad et dans 6 à 7 pays différents. Mes techniques sont anciennes et résilientes. En les adaptant et en les associant à la technologie moderne, drones, SIG, satellites, etc., on obtient un système très résistant, ce qui est la chose la plus importante.

Actuellement, on ne répond qu’avec des mesures d’urgence, des rustines. Le dessalement, les barrages, ce sont de bonnes solutions pour les villes et pour un horizon à court terme, mais cela ne résout aucunement la question de la sécheresse et des inondations dans l’Atlas et le désert. Si nous ne faisons rien, le Maroc risque de connaître un fort exode rural vers les villes, qui provoquerait une expansion urbaine. Avec cela, toutes les problématiques suivent: précarité du logement, hausse des prix, risque de bidonvilles…

En cinq ou six ans, j’ai vu des villages, des vallées et des zones de l’Atlas se vider et se dessécher, alors même que ce sont ces endroits qui détiennent la résilience du Maroc.

Nous devons les réhabiliter et agir en amont!

Les pluies baissent, pourtant les crues causent des ravages. Peut-on établir un lien avec l’imperméabilité de la terre sèche?

Oui, tout à fait. Le phénomène des pluies au Maroc, comme dans le bassin méditerranéen d’ailleurs, est particulier, car il commence à passer en climat subtropical. C’est-à-dire moins de pluies, mais des averses plus fortes et plus violentes, avec parfois plusieurs mois ou années sans la moindre pluie. La zone méditerranéenne subit une aridification 2 à 3 fois plus rapide que le reste du monde. Il est donc urgent d’y agir massivement!

Si on avait eu deux ans de plus sans pluies au Maroc, on aurait eu un effondrement total du pays. Si on ne fait rien, nous allons droit vers une crise alimentaire et sanitaire. Qui dit crise alimentaire dit grande catastrophe politique, révoltes populaires et, in fine, basculement du Royaume, ce que personne ne veut, évidemment, moi le premier.

Les pluies nous ont sauvés au dernier moment.

Que peut-on faire face aux crues? Endiguer les rivières ne semble pas être la solution. Peut-on travailler la terre d’une certaine manière?

Je dis toujours: quand vous avez une ravine de la taille d’un doigt, vous mettez un caillou; deux doigts, deux cailloux. Mais si la ravine couvre votre main, vous mettez un petit barrage tous les mètres.

Cela aura pour effet de ralentir l’eau, de l’infiltrer dans les sols, de remplir les nappes phréatiques, de remplir les barrages d’eau au lieu de les remplir de sédiments, et de servir aux activités agraires et aux zones naturelles à proximité du cours d’eau.

L’eau doit prendre son temps pour arriver dans la vallée.

Ce projet contribue à améliorer le remplissage des nappes pour une même quantité de précipitations, de manière durable. La nappe est la meilleure source d’eau. L’eau est fraîche, potable et pure. Dans les barrages artificiels, elle s’enlise, les algues poussent au soleil, la pollution s’invite. Les barrages sont actuellement très ensablés, contrairement aux nappes. Il faut stocker une partie de l’eau pour la période sèche, mais le stockage doit passer essentiellement par la réinfiltration des nappes, via les rivières et les oueds. On travaille beaucoup avec des solutions fondées sur la nature (SFN), des techniques simples mais très efficaces!

Retravailler l’infiltration de l’eau est un gros projet humain qui pourrait stimuler l’activité économique locale.

Vous parlez souvent de la «pompe biotique», ce phénomène où les végétaux altèrent la direction des vents, augmentent la condensation et peuvent aspirer l’air humide et les pluies dans les terres.

La pompe biotique, c’est un vieux phénomène qui fait polémique au sein de la communauté scientifique. Mais ce phénomène, nous, en tant que permaculteurs, agriculteurs, naturalistes et observateurs, nous l’observons et le connaissons bien. De nombreux chercheurs dans le monde le reconnaissent aussi.

Cela n’altère pas seulement la direction des vents. C’est un phénomène qui fabrique de nouveaux vents, de nouveaux nuages, en augmentant l’humidité et le rafraîchissement de l’air via l’évapotranspiration. Il nourrit la végétation et se nourrit d’elle.

Concrètement, pour mettre en place une pompe biotique sur l’Atlas, on pourrait supposer qu’il faudrait travailler une énorme surface entre Essaouira et Agadir, tout le long de la côte et des flancs de montagne, soit environ 140 kilomètres de côte.

On commencerait par planter des mangroves sur la côte, là où c’est possible, car elles ont pour particularité de beaucoup évapotranspirer et de dessaler l’eau naturellement. C’est exactement ce qui a sauvé la Casamance de la sécheresse au Sénégal.

Les arbres transpirent énormément par les feuilles. Nous jouons donc sur cet attribut pour créer des microclimats sur la côte.

Car non, planter une forêt en pleine zone aride actuellement, cela ne sert à rien. L’eau va s’évaporer et l’humidité ne va jamais se répandre.

Et ensuite, comment les mangroves vont-elles changer le climat du Maroc entier?

Une fois la ligne de mangroves installée entre Agadir et Essaouira, nous pouvons planter des forêts irriguées, en avançant petit à petit, de plus en plus loin dans les terres. Le principe est d’avoir une chaîne de forêts qui vont propager l’humidité jusque dans les terres. Une fois la chaîne suffisamment longue et les forêts suffisamment matures, on peut arrêter d’irriguer: la pompe biotique est mise en place.

De plus en plus de nuages apparaissent, les vents frais et chargés d’humidité s’engouffrent dans les terres. L’Atlas retrouve la pluie et surtout son petit cycle de l’eau. La pompe met 20 ans à se mettre en place de manière autonome et atteint son pic 50 ans après le début du projet. Mais les premiers résultats arrivent dès les 3 à 5 premières années et s’améliorent graduellement au fil du temps. Le point le plus important est qu’une fois la pompe mise en place, les forêts ne nécessitent plus d’irrigation. Le résultat est long mais en vaut la chandelle. La forêt augmente d’elle-même et on n’a plus besoin de planter. Les nuages se recréent, et ainsi de suite.

Peut-on s’attendre à une baisse des températures?

Oui, cela ferait baisser les températures, cela nourrirait les nappes phréatiques. Là où on amène de l’eau dessalée de Safi pour irriguer Marrakech, on le ferait avec les nuages et leur fraîcheur.

Pourquoi le gouvernement marocain ne vous contacte-t-il pas si vous avez un si bon projet? Est-ce une question de budget?

Mon projet, «Ré-génération Maroc: l’armée verte», budgétairement parlant, c’est un boulon d’une usine de dessalement! (Rire.)

Ce n’est rien comparé au prix du dessalement et de l’énergie nécessaire.

Dans certains villages, ils doivent forer à 50 mètres pour atteindre la nappe phréatique. À Chichaoua, ils ont déjà foré à 600 mètres. Quand on sait l’ampleur de la crise qui plane sur le Maroc, prendre les choses en main maintenant reviendrait à bien moins cher que de la gérer plus tard, une fois que l’exode aura eu lieu. Depuis longtemps maintenant, développement économique rime avec grands projets d’infrastructures. Pour gérer la crise climatique, il faut apprendre à utiliser d’autres armes.

L’une des raisons de la lenteur de la mise en place de votre projet ne serait-elle pas liée au caractère encore nouveau de cette technique dans son acceptation scientifique? N’ose-t-on pas encore la reconnaître?

Il y a toujours une gêne administrative, on n’arrive pas à obtenir de vraies décisions politiques.

Ce qui serait vraiment bien pour nous, ce serait de réussir à entrer en contact avec l’équipe nationale de football afin qu’elle parraine le projet pour le rendre populaire via une fondation. Pas seulement mon projet, mais les projets d’intérêt socio-environnemental, dont celui de la pompe biotique, porté par «L’autoroute de la pluie».

Si on compte toutes les autorisations, les fonds, les véhicules importés, les autorisations douanières, etc., cela rend tout très complexe. Il nous faudrait au moins un an pour le mettre en place, pour structurer tout cela. On a prévu une équipe spéciale qui gère le côté administratif du projet.

Il y a des feuilles de route au gouvernement et, si vous développez en dehors de ces standards, vous ne serez pas sous les radars du gouvernement. L’INRA s’y intéresse, mais le temps que l’INRA le prouve, propose des feuilles de route et que le gouvernement les valide, on va perdre 10 ou 15 ans.

Outre le Maroc, ces systèmes pourraient-ils être mis en place dans tous les pays ayant une façade maritime ou océanique?

Tout à fait! Mais même les pays n’ayant pas de façade maritime, ou ayant une façade maritime éloignée, comme l’Iran, ont un potentiel conséquent pour ce projet. Le projet «Ré-génération Maroc: l’armée verte» part de l’amont vers l’aval, celui de «L’autoroute de la pluie» part de la mer. Ils sont complémentaires! Le jour où ils se rejoignent, on peut planter le clou d’or et partager le thé…

L’arrière-pays du Pakistan développe d’ailleurs un projet du même genre et la Fondation Paani, en Inde, a mis en place un projet d’envergure qu’elle a conduit en seulement 45 jours avec une grande quantité de main-d’œuvre bénévole, ce qui a sauvé des centaines de villages de la famine et de l’exode. Le Maroc n’a pas besoin d’un projet aussi grand ni de recruter autant de main-d’œuvre pour avoir des résultats conséquents. Ne serait-ce qu’une fraction de ce qu’ils ont réussi à faire en Inde constituerait une avancée majeure pour repousser la sécheresse au Maroc.

Le projet «Ré-génération Maroc: l’armée verte» est prévu avec de la formation continue à tous les niveaux, pour permettre aux jeunes d’en devenir porteurs et même de le «vendre» à d’autres pays qui en ont besoin. C’est surtout un projet porteur d’avenir!

Par Quentin Arnaud
Le 05/08/2026 à 10h46