Un milliard de mètres cubes d’eau: c’est le volume annuel de la surexploitation des nappes phréatiques au Maroc.
Une telle surexploitation ne poserait pas nécessairement problème si elle était ponctuelle et de courte durée. Or, elle se maintient depuis au moins 2014 et semble même augmenter d’année en année.
Avec l’assèchement de plus en plus inquiétant des oueds, lié en partie au pompage agricole et au stress hydrique, qui favorise l’évaporation, la situation suscite de sérieuses inquiétudes au Maroc.
Hugo Tricou, expert en analyse hydrique chez Blue Water Intelligence, explique:
«Au-delà du dérèglement climatique qui favorise l’aridification de la région, on constate déjà ce phénomène depuis 5.000 ans. Malgré sa proximité avec l’océan Atlantique et les phénomènes climatiques qui pourraient atténuer les risques, le Maroc est classé comme un “climate hotspot”, avec une progression de l’aridité, un allongement des saisons de sécheresse et une extension de la désertification vers le nord. Autrement dit, l’océan et le Gulf Stream continueront à moduler la variabilité entre des années très sèches et d’autres ponctuellement très humides, mais la tendance reste à une augmentation de l’évapotranspiration et à une baisse des précipitations moyennes. Cela renforce la vulnérabilité des écosystèmes semi-arides, plutôt que d’annoncer un basculement vers un climat plus humide.»
Le dessalement, une option?
Compte tenu de sa vaste façade océanique, on entend souvent dire que le dessalement de l’eau de mer pourrait constituer une solution pour le Maroc. Cette technique, largement utilisée par les pays arides disposant d’une ouverture maritime, permettrait de renforcer considérablement les ressources en eau potable du Royaume.
Peut-on pour autant considérer le dessalement comme une méthode pérenne pour alimenter les villes littorales?
Selon Hugo Tricou, «il faut toujours dépasser la question hydrique pure et dure et adopter une vision politique plus globale, en prenant en compte les enjeux économiques, industriels, sociaux et touristiques, qui sont majeurs pour le développement du Maroc».
Le Maroc ne pourrait aujourd’hui se passer de l’industrie du dessalement. Celle-ci fournit déjà une part importante de l’eau consommée dans le Royaume et apparaît comme l’une des principales réponses à la surexploitation des nappes phréatiques.
Hugo Tricou ajoute: «Préserver le niveau des nappes phréatiques des grandes agglomérations marocaines implique une refonte radicale de l’utilisation de l’eau [...]»
C’est précisément la voie empruntée par le gouvernement à travers les nombreux chantiers de construction d’usines de dessalement.
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Selon l’expert, les nappes phréatiques devraient servir de «réserves de secours», plutôt que d’être considérées comme des puits infinis que l’homme pourrait exploiter sans limites.
Mais quels sont les principaux obstacles? Pour donner un ordre de grandeur, dessaler un mètre cube d’eau coûte environ 4,5 dirhams. À cela s’ajoutent les dépenses liées à l’acheminement de l’eau, à son pompage et à son injection dans le réseau, ce qui porte le coût total entre 6 et 10 dirhams par mètre cube. Il y a encore quelques années, ce coût se situait entre 8 et 15 dirhams.
De son côté, l’épuration d’un mètre cube d’eaux usées coûte entre 2 et 6 dirhams environ, selon le niveau de traitement requis et l’usage auquel l’eau est destinée: industriel, agricole ou potable.
Il n’est toutefois pas possible de réutiliser indéfiniment les eaux usées, en raison des déperditions liées notamment à l’évaporation, aux fuites et aux autres pertes enregistrées au cours du cycle.
Dessaler l’eau de mer nécessite par ailleurs une importante quantité d’électricité, des installations industrielles complexes et de grande envergure, ainsi qu’un savoir-faire spécifique. La baisse des coûts observée ces dernières années s’explique notamment par l’amélioration des techniques de dessalement, devenues plus modernes et plus efficaces.
Comment fonctionne le dessalement?
Bien qu’il existe plusieurs techniques, la plupart des usines de dessalement utilisent aujourd’hui la méthode de l’osmose inversée.
Cette technique consiste à faire passer de l’eau de mer sous forte pression à travers une membrane semi-perméable. La pression force les molécules d’eau à traverser cette membrane qui, à la manière d’un filtre, retient les sels et les minéraux, trop volumineux pour passer à travers ses pores. L’eau ainsi filtrée peut ensuite être traitée.
Le procédé paraît relativement simple. Il convient toutefois de prendre en compte la salinité des différentes eaux.
Les eaux océaniques contiennent entre 10.000 et 35.000 parties par million de sel, ou ppm. Les eaux moins salées en contiennent entre 3.000 et 10.000 ppm. Quant aux eaux saumâtres, leur salinité se situe entre 1.000 et 3.000 ppm. L’eau douce contient, pour sa part, moins de 1.000 ppm.
Le problème réside dans le fait que les eaux les plus salées nécessitent une pression nettement supérieure à celle utilisée pour les eaux saumâtres, afin de faire passer l’eau à travers la membrane de filtration. Or, plus la pression est élevée, plus la membrane se détériore avec le temps, ce qui peut accroître les coûts de maintenance des centrales de dessalement.
Qu’en est-il de la qualité de l’eau?
La qualité de l’eau dessalée n’est pas, en elle-même, nécessairement bonne ou mauvaise. À la sortie de l’installation, cette eau n’est simplement pas encore prête à être consommée. Elle doit être traitée afin d’éliminer les éventuels agents pathogènes, puis reminéralisée pour obtenir un pH approprié.
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Les eaux des oueds, des barrages et des nappes sont naturellement plus minéralisées que les eaux dessalées brutes, auxquelles la quasi-totalité des sels dissous a été retirée.
Cette minéralisation naturelle s’accompagne toutefois d’un problème: certaines eaux marocaines sont touchées par une pollution aux nitrates.
Selon Hugo Tricou, les concentrations peuvent atteindre entre 100 et 400 milligrammes par litre, dépassant ainsi les seuils de potabilité. Si l’eau stockée dans les barrages est moins exposée aux risques liés aux nitrates, elle peut en revanche être affectée par la pollution aux pesticides.
Projets en cours et poids des investissements
Actuellement, le Maroc exploite 17 stations de dessalement de petite et moyenne envergure. Leur production s’élève à environ 350 millions de mètres cubes par an.
Quatre autres projets de très grande envergure sont en cours de construction. Ces installations, parmi lesquelles figure la grande usine de dessalement de Casablanca, devraient ajouter environ 567 millions de mètres cubes d’eau dessalée par an, portant la production totale à près d’un milliard de mètres cubes.
L’usine de Casablanca produira à elle seule 300 millions de mètres cubes d’eau par an.
Le gouvernement prévoit également, d’ici 2030, la construction de huit nouvelles stations, ainsi que l’extension de trois installations existantes à Agadir, El Jadida et Tarfaya.
L’ensemble de ces projets devrait faire passer la production annuelle d’eau dessalée au Maroc de 350 millions à 1,3 milliard de mètres cubes en l’espace de cinq ans seulement.
Ce volume pourrait contribuer à rééquilibrer la situation hydrique et à mettre fin à la surexploitation des nappes phréatiques au Maroc, à condition que cette nouvelle production se traduise réellement par une réduction des prélèvements souterrains.
Selon les projections, le Maroc pourrait tirer, en 2030, plus de 60% de son eau du dessalement de l’océan. Une proportion proche de celle de l’Arabie saoudite, qui obtient environ 70% de son eau grâce au dessalement.
Le Maroc a-t-il donc raison de mener une politique aussi ambitieuse dans ce domaine? Notre spécialiste estime que, dans un contexte de développement économique concentré notamment dans les régions côtières, il est essentiel d’investir dans des usines de dessalement. La situation est différente en France, où un climat plus tempéré ne rend pas nécessaire, à ce stade, un investissement aussi massif dans cette technologie.
Hugo Tricou apporte néanmoins une nuance. Face au risque de «techno-solutionnisme», le dessalement doit impérativement s’inscrire dans une stratégie intégrée, fondée sur l’efficacité hydrique, la gouvernance, la réutilisation des eaux usées et la protection des aquifères.
Il s’agit d’une solution coûteuse, mais viable. Elle ne dispense cependant pas le Maroc d’agir simultanément sur la réduction de la demande, la justice hydrique entre les villes et les campagnes, ainsi que sur la préservation des aquifères de l’intérieur. Faute de quoi, le Royaume risquerait de s’enfermer dans une dépendance exclusivement technologique.




