Comment ne pas le relever? Le contraste est patent entre la politique étrangère et la politique intérieure. Autant la première est rayonnante — comme l’illustre, entre autres, le soutien majoritaire à la cause nationale —, autant la seconde n’arrive pas à se hisser au même niveau. Une problématique qui interpelle et ne saurait être évacuée, tant s’en faut.
Pour ce qui est du renom du Maroc à l’international, plusieurs facteurs cumulatifs permettent d’éclairer une telle situation. D’abord, le leadership personnel, moral, politique et diplomatique de SM Mohammed VI. Le Royaume est une puissance influente dans la région et sur le continent. Il est attaché au bon voisinage, à la paix et à la coopération internationale. Mais il se distingue également par d’autres engagements: coopération Sud-Sud, politique migratoire, solidarité avec la Palestine, réforme du système international actuel et attachement au multilatéralisme, avec son versant, le multi-alignement.
La grammaire, pourrait-on dire, de cette politique étrangère est lisible. Agile aussi. Avec des plaidoyers et des initiatives conséquentes: changement climatique, énergies renouvelables, partenariats stratégiques multiples, crédibilité et respect des engagements pris… Sur le papier, le Maroc présente pourtant des données modestes: une population de quelque 38 millions d’habitants, une superficie de 750.000 km², un PIB de 195 milliards de dollars. Et pourtant, il arrive à capitaliser une grande valeur ajoutée à l’international, précisément grâce au contenu et au relief de sa diplomatie.
Qu’en est-il de la situation intérieure? Le socle présente plusieurs facettes: la légitimité monarchique, la stabilité institutionnelle et politique, un consensus national qui se traduit par l’attachement à la souveraineté nationale, à l’intégrité territoriale et à la démocratie. Mais, si tant d’avancées ont été engrangées, notamment avec la Constitution de 2011, il reste sans doute encore beaucoup à faire. Les grandes réformes structurantes mises en œuvre — infrastructures, protection sociale… — sont à inscrire dans ce bilan. En creux, toutefois, le tableau des insuffisances ne peut être minoré.
En cette fin d’année 2026, de quoi s’agit-il? De la détérioration du pouvoir d’achat, sans doute le sujet le plus préoccupant pour le nouveau gouvernement. Il faut y ajouter d’autres données, comme la remontée du chômage — 15% et 30% chez les jeunes, avec une perte de 173.000 postes au troisième trimestre — et l’accroissement des inégalités sociales et territoriales.
Sur le plan politique, l’état des lieux appelle bien des questionnements. Le projet démocratique et social consacré par la loi suprême, en son article premier, répond à une ambition et à une volonté du Roi, ainsi qu’aux attentes et aux aspirations des citoyens. Mais une sorte de retard à l’allumage persiste.
Que le taux de participation n’ait atteint que 38% lors du scrutin législatif du 23 septembre dernier n’est pas neutre. Sur les quelque 28 millions de citoyens en âge de voter, seuls 15,8 millions étaient inscrits et le nombre total de votants n’a été que de 6,1 millions, dont 1,1 million ont déposé un bulletin blanc ou nul.
«Les réformes engagées par le ministre de la Justice, reconduit à la tête du même département, ne font pas consensus: Code de procédure civile, loi sur la profession d’avocat, Code de procédure pénale, pouvoirs du ministère public et garde à vue, garanties d’un procès équitable…»
— Mustapha Sehimi
Que dire alors d’un taux de participation aussi modeste? Que la base électorale de la démocratie et de son expression institutionnelle, s’agissant de la Chambre des représentants, est médiocre — soit environ 22% du potentiel électoral existant; que l’adhésion au «système» est bien minoritaire; et que quelque 22 millions de citoyens n’intègrent pas le cadre représentatif en place.
Alors? Une crise de la représentation, donc, qui témoigne d’un désengagement des citoyens et des électeurs. L’abstentionnisme est ainsi majoritaire. Pourquoi? Et que faire pour le réduire?
D’autres paramètres ne doivent pas être écartés. Référence est faite à ce qu’il faut bien appeler la montée des populismes, lesquels se sont d’ailleurs généralisés et trouvent dans les réseaux sociaux un large espace d’expression. Avec ce corollaire: l’extrême fragmentation de la société politique, chacun y allant allègrement de son commentaire et cliquant à l’envi.
Les réseaux sociaux, avec leurs millions d’internautes, ne permettent guère une agrégation des choix et des besoins des citoyens et ne contribuent pas à structurer leurs revendications, souvent brouillonnes et confuses, d’ailleurs. Un clic ne remplacera jamais un bulletin de vote dans l’urne…
Un autre paramètre concerne l’état de la justice, malgré les grandes avancées consacrées par la Constitution de 2011, notamment son article 107 sur l’indépendance du pouvoir judiciaire. Les réformes engagées par le ministre de la Justice, reconduit à la tête du même département, ne font pas consensus: Code de procédure civile, loi sur la profession d’avocat, Code de procédure pénale, pouvoirs du ministère public et garde à vue, garanties d’un procès équitable…
Autant de dossiers dans lesquels les défenseurs des droits humains voient une érosion de l’État de droit. Le renforcement de l’exécutif au détriment du législatif traduit bien une certaine évolution; il réduit la fonction de contrôle du Parlement, comme l’illustre le refus du cabinet sortant de voir se constituer une commission d’enquête sur l’affaire des importations d’ovins en 2025. Une sorte de capture institutionnelle bien éloignée des équilibres prévus par la loi suprême.
Qu’en sera-t-il avec le nouveau gouvernement? Il a annoncé vouloir engager une dynamique renforçant les libertés et consolidant la démocratie. Le renforcement du front intérieur autour de la cause nationale du Sahara commande de dépasser la seule mobilisation patriotique.
Il importe, en effet, de bâtir davantage de cohésion sociale, territoriale et politique durable. Des vulnérabilités persistent, liées aux fractures socio-économiques, mais aussi à la distance — voire à la défiance — à l’égard des institutions. Une nouvelle dynamique doit désormais être à l’ordre du jour. Elle ne pourra qu’apporter une plus-value à la politique étrangère.



