Maroc-Espagne: le grand malentendu

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueVoilà un ouvrage auquel l’actualité donne tout son relief: «Le Grand Malentendu: l’histoire d’une relation tumultueuse entre le Maroc et l’Espagne», de Samir Bennis.

Le 15/10/2026 à 17h00

On le doit à Samir Bennis, analyste politique et chercheur, ancien conseiller politique auprès d’une mission diplomatique aux Nations unies, docteur de l’université de Provence. Dans près d’une dizaine de chapitres, il retrace les quelque cinq siècles écoulés en expliquant les origines des profondes divergences entre les deux pays et leurs peuples respectifs.

Un trait commun à cette longue trame historique: des relations marquées du sceau des fluctuations, des tensions et même des spasmes récurrents, alors que ces deux pays sont des «voisins proches», mais en même temps des «adversaires potentiels».

Le tableau historique est lourd, chargé d’épisodes souvent tragiques: l’expulsion des Morisques et la «haine de l’infidèle»; la construction d’une certaine image des Marocains en Espagne aux 16ème et 17ème siècles, nourrissant une rivalité religieuse et idéologique; la guerre de Tétouan (1860) et la guerre du Rif (1921-1927), qui consolident une image dévoyée des Marocains; la participation de soldats marocains à la guerre civile espagnole; la représentation des Marocains dans la production artistique espagnole depuis 1936 (outrage, réhabilitation et déni), ainsi que celle des Marocains et de l’islam contemporain dans les manuels scolaires espagnols.

Dans la période contemporaine, le fait marquant présente deux aspects: l’un concerne la nécessaire coopération entre les deux pays, élargie à tant de secteurs, à telle enseigne que Madrid est le premier partenaire commercial du Maroc, avec plus de 20 milliards d’euros d’échanges en 2025; l’autre a trait à des tensions fréquentes liées à l’émigration, à la pêche, aux produits agricoles, à la question de Sebta et Melilia, sans oublier l’îlot Leïla (juillet 2002) ou le Sahara marocain, avec, entre autres, l’épisode de l’accueil de Brahim Ghali, chef du mouvement séparatiste, en avril 2021, et la rupture durant un an… Sur tous ces aspects, Samir Bennis livre le fruit de recherches historiques puisées dans les meilleures sources. Par-delà l’histoire immédiate et l’écume des jours, voilà un livre de référence.

Mésentente et méfiance: des pistes utiles pour l’appréhension et l’intelligibilité des relations historiques entre le Maroc et l’Espagne, hier comme aujourd’hui. L’auteur parle sans nuances de «l’interminable conflictualité» entre les deux pays. Il peut y avoir des exigences de raison d’État permettant d’enjamber un tel héritage, oui, sans doute. Mais tant de facteurs pèsent sur une normalisation durable: les uns sont historiques, religieux et culturels; d’autres, plutôt conjoncturels. Ils restent, en dernière instance, des obstacles ne permettant point de dépasser les malentendus.

«L’auteur précise, dans cette même ligne, que les relations entre Madrid et Rabat sont significatives d’autre chose: la relation contrastée et antagonique entre islam et christianisme.»

—  Mustapha Sehimi

Pas étonnant, d’ailleurs: le nouvel État espagnol, après la chute de Grenade, ne s’est-il pas construit autour de l’altérité religieuse? De quoi perpétuer durant plus de cinq siècles «le prisme de la confrontation et de la rivalité», avec cette image de «la sauvagerie et de la cruauté supposées des Marocains» — le carburant, pourrait-on dire, de l’exacerbation du sentiment patriotique des Espagnols.

Il faut y ajouter un autre paramètre: celui des préjugés d’un large secteur des arabisants espagnols du 19ème et du début du 20ème siècle, minimisant pratiquement l’apport de la civilisation arabo-musulmane à la splendeur d’Al-Andalus. Un narratif tronqué, donc. Il se retrouve par ailleurs dans les manuels scolaires traitant de la religion musulmane et des relations entre le monde arabo-musulman et l’Occident. L’auteur précise, dans cette même ligne, que les relations entre Madrid et Rabat sont significatives d’autre chose: la relation contrastée et antagonique entre islam et christianisme. Une histoire commune marquée par «une succession de conquêtes, reconquêtes, confrontations armées, pénétration coloniale, etc.».

La religion a été largement instrumentalisée; elle a servi d’argument fédérateur, mais aussi de paravent aux véritables enjeux stratégiques, économiques et politiques; elle n’a pas facilité le rapprochement et le dialogue entre les deux peuples, tant s’en faut. Elle a conduit à un divorce et à une fracture profonde, creusant davantage le fossé culturel. Samir Bennis ne s’arrête pas à ce constat. Ainsi, il appelle de ses vœux la promotion du dialogue, de la compréhension et du respect mutuels entre les deux peuples: une interpellation des dirigeants des deux pays, des partis, des sociétés civiles, des intellectuels, mais également des organes de communication.

Cette politique doit, par ailleurs, se tourner résolument vers l’avenir et impliquer toutes les forces vives des deux pays. Un programme devant viser, entre autres, la correction de l’image réciproque, en laissant de côté les clichés réducteurs. Des rapports de confiance, donc. De respect aussi. Ce livre aide beaucoup à une mise à plat des rapports bilatéraux: un diagnostic sur l’état des lieux, si l’on veut avancer…

Par Mustapha Sehimi
Le 15/10/2026 à 17h00