Margarita Robles renvoie les nouvelles accusations d’El Español sur Sebta au rang des «spéculations»

La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, et le représentant permanent de l’Espagne auprès de l’OTAN, Federico Torres Muro. Photo d’archives. (Photo John Thys / AFP). AFP or licensors

El Español affirme que 22 agents du renseignement et 50 militaires marocains se seraient infiltrés à Sebta pour «coordonner les entrées» et «semer le chaos». Le quotidien ne publie aucun des trois rapports qu’il affirme avoir consultés et ses certitudes n’auront tenu que quelques heures. «Je n’en ai pas connaissance», a répondu Margarita Robles, renvoyant cette prétendue exclusivité au registre des «nombreuses spéculations», tandis que la justice tente toujours d’établir les faits.

Le 29/09/2026 à 18h37

À accusation extraordinaire, preuves extraordinaires. El Español a affirmé lundi que les services de renseignement de l’armée espagnole avaient identifié 72 militaires marocains infiltrés à Sebta. Le journal n’a parlé ni de suspects, ni de personnes dont l’identité restait à établir, ni d’une hypothèse avancée par certaines sources. Il les a directement présentés comme des militaires ayant coordonné les entrées des 30 et 31 juillet.

Le titre ne laissait aucune place au doute. «Des rapports du renseignement militaire ont identifié 72 militaires marocains comme les coordonnateurs des envahisseurs à l’intérieur de Ceuta», affirmait l’article signé Gustavo Molina Durango. Le journaliste assurait que 22 de ces personnes appartenaient aux services de renseignement marocains et que les 50 autres étaient des militaires en activité.

L’affirmation était présentée comme une conclusion définitive. Quelques heures plus tard, la plus haute responsable politique des Forces armées espagnoles a déclaré n’en avoir aucune connaissance.

Interrogée à Bruxelles sur cette supposée identification, la ministre de la Défense, Margarita Robles, a répondu: «Je n’en ai pas connaissance. Je sais que les spéculations sont nombreuses sur ce qui s’est passé. Une procédure judiciaire est désormais en cours et c’est dans ce cadre que les faits seront établis.» Sollicité par Euronews, le ministère de la Défense s’en est tenu aux déclarations de la ministre. Ni le ministère de l’Intérieur ni la Délégation du gouvernement à Sebta n’avaient confirmé l’information au moment de sa publication.

Le précédent qui avait contraint le gouvernement à ouvrir ses archives

Ce n’est pas la première fois qu’El Español transforme des fragments d’un rapport confidentiel en accusation définitive contre le Maroc. Début septembre, le même quotidien avait présenté un document de 55 pages du Centre national de l’immigration et des frontières comme la preuve que les entrées des 30 et 31 juillet avaient été guidées par des gendarmes marocains «aux ordres d’agents en civil» et poursuivaient un objectif autre que migratoire.

Le rapport existait, mais il ne disait pas tout ce que le journal lui avait fait dire. Il contenait des images d’agents en uniforme et de personnes en civil, évoquait une «permissivité» et un «guidage actif» et excluait qu’une mobilisation d’une telle ampleur ait été entièrement spontanée. Il n’identifiait cependant aucun commanditaire, n’établissait aucune chaîne de commandement, ne confirmait pas l’identité des supposés «agents mobilisateurs» et ne démontrait pas que l’État marocain avait planifié et dirigé une opération contre l’Espagne.

La version diffusée par El Español a immédiatement été érigée en fait établi par des partis politiques, des radios et des chaînes de télévision. Le PP a réclamé la démission du ministre de l’Intérieur ainsi que la convocation d’élections, tandis que d’autres formations exigeaient des comptes sur les plans politique et diplomatique. La fuite a provoqué un tel incendie que le gouvernement de Pedro Sánchez a fini par déclassifier une quarantaine de rapports, d’alertes et de communications rédigés entre le 1er juillet et le 1er août.

L’ouverture de ces archives n’a pas confirmé le récit construit par le quotidien. Les documents ont montré que le CNI avait alerté aussi bien les autorités espagnoles que les services marocains, que la Garde civile jugeait «peu probable» que le Maroc ait toléré ou encouragé l’entrée massive et qu’un autre rapport du CENIF, daté du 31 juillet, attribuait l’organisation initiale aux migrants. Le directeur général de la Police, Francisco Pardo, avait également indiqué à Fernando Grande-Marlaska qu’aucun rapport de police n’attribuait aux forces de sécurité marocaines «la planification ou l’exécution» des événements.

L’affaire est déjà devant la commission de déontologie

«À titre personnel», Lahcen Haddad a par ailleurs saisi la Commission d’arbitrage, des plaintes et de la déontologie du journalisme, un organe lié à la Fédération des associations de journalistes d’Espagne.

«En ma qualité de citoyen marocain, je demande que soit examiné le traitement journalistique d’El Español, qui a publié l’existence de trois rapports impliquant supposément 72 militaires marocains dans les événements de Ceuta. La ministre espagnole de la Défense a ensuite déclaré qu’elle n’avait pas connaissance de ces rapports et que son ministère n’en disposait pas», a-t-il écrit.

«Compte tenu de la gravité de l’accusation et de l’intérêt public de cette affaire, je vous demande d’évaluer si les règles de vérification et de rigueur journalistique ont été respectées et s’il y a lieu de recommander une rectification. Si vous estimez que je ne suis pas directement concerné, je vous prie d’examiner la possibilité de déclarer cette demande recevable en raison de son intérêt public», a ajouté Lahcen Haddad.

Sa réclamation replace désormais le débat là où il aurait dû se trouver dès le départ, dans l’écart entre ce qu’El Español affirme avoir appris et ce qui a réellement pu être vérifié. Le quotidien assure que trois rapports classifiés existent, mais n’en publie aucun, ne précise pas quelle unité les aurait rédigés et ne fournit aucun élément permettant de vérifier de manière indépendante l’identité ou les agissements des 72 personnes mises en cause.

À ce stade, seuls trois faits sont établis. El Español a publié l’accusation comme une certitude. La ministre de la Défense a déclaré qu’elle n’en avait pas connaissance. L’enquête judiciaire chargée de déterminer qui a organisé les entrées reste ouverte. Aucune autorité espagnole n’a publiquement confirmé la présence à Sebta de 72 militaires marocains infiltrés.

En l’absence de preuves vérifiables, les 72 militaires marocains ne constituent pas un fait établi, mais une accusation journalistique fondée sur des documents inaccessibles et des sources anonymes. En quelques heures à peine, Margarita Robles l’a ramenée sur le terrain qu’elle n’aurait jamais dû quitter, celui des «nombreuses spéculations».

Par Faiza Rhoul
Le 29/09/2026 à 18h37