Ses propos prennent aujourd’hui une résonance toute particulière dans le contexte de la campagne de diabolisation du Maroc à laquelle nous assistons depuis plus de six semaines.
Le Parti populaire (PP), parfaitement conscient de l’animosité qu’éprouvent de larges secteurs de l’opinion publique espagnole à l’égard du Maroc, ne semble nullement disposé à laisser passer cette occasion en or. Au contraire, il paraît déterminé à continuer d’utiliser le Maroc comme une arme dans les batailles de politique intérieure espagnole afin d’atteindre son objectif ultime: battre Pedro Sánchez lors des prochaines élections, voire affaiblir son gouvernement au point de le contraindre à convoquer des élections anticipées.
Le cynisme de Feijóo et de l’ensemble des responsables du PP, y compris Juan Vivas, ne connaît aucune limite. Au lieu d’apaiser les tensions et d’éviter toute démarche susceptible d’envenimer davantage les relations entre le Maroc et l’Espagne, Feijóo a choisi de publier une déclaration dans laquelle, malgré la publication d’un rapport du CNI confirmant l’absence de toute preuve impliquant le Maroc, il persiste à accuser le Royaume d’être impliqué dans une «guerre hybride» contre l’Espagne.
Ayant conclu que le dénigrement du Maroc constitue une carte électorale susceptible de rapporter d’importants dividendes politiques dans un pays dont l’imaginaire politique et le consensus culturel ont historiquement dénigré les Marocains, son objectif manifeste n’est pas de tenter de trouver une solution à ce qui s’est passé à Ceuta. Il a plutôt estimé que la meilleure stratégie, au regard de ses calculs électoraux, consistait à se dérober à ses responsabilités, à ignorer les faits relatifs à la crise de Ceuta et à pointer du doigt l’habituel et si commode bouc émissaire.
Rajoy dans l’opposition: le Maroc comme source de tous les maux
Un bref retour historique suffit à mettre en lumière le cynisme de Feijóo, ainsi que le double discours du PP dans son ensemble et, plus généralement, de l’extrême droite espagnole.
Plus de dix tentatives massives de franchissement de la frontière de Melilla eurent lieu entre le 26 septembre et le 6 octobre 2005, entraînant la mort de dix migrants subsahariens. Le Maroc avait alors supporté l’essentiel de la pression migratoire et assumé le coût réputationnel du sale travail que l’Espagne ne voulait pas accomplir.
Pour endiguer l’afflux continu vers Sebta et Melilla, Rabat décida notamment de porter le nombre de gendarmes de 7.000 à 8.600 et même de déployer 2.000 soldats dans la région.
Des voix raisonnables dans les milieux politiques et médiatiques espagnols reconnurent et saluèrent les efforts déployés par le Maroc pour aller plus loin encore dans la prévention des entrées des migrants en situation irrégulière vers l’Espagne. Mais pas Mariano Rajoy, qui se trouvait alors dans l’opposition. Rajoy choisit une nouvelle fois de faire ce qu’il a toujours su faire de mieux lorsqu’il n’était pas au pouvoir: accuser le Premier ministre en exercice, Zapatero à l’époque, de faire preuve de faiblesse à l’égard du Maroc.
Comme aujourd’hui, il affirmait que les entrées massives s’étaient produites avec «l’acquiescement» du Maroc, soutenant que les autorités marocaines auraient délibérément fermé les yeux afin de «faire chanter» l’Espagne.

Dans des déclarations à la presse le 29 septembre, Rajoy laissait entendre que les assauts n’auraient pas pu avoir lieu si les gouvernements marocain et espagnol avaient démantelé les campements de milliers de personnes — en référence aux migrants subsahariens — installés du côté marocain de la frontière.
Il mit également le gouvernement Zapatero au défi d’expliquer «pourquoi il n’a pas exigé du gouvernement marocain qu’il mette fin à cette situation».
Depuis le début du débat actuel sur la crise de Ceuta, une multitude d’analystes et de commentateurs ont eu recours aux insinuations, aux approximations et aux conjectures pour attribuer au Maroc la responsabilité de ce qui s’est passé. Rajoy suivait déjà le même schéma à l’époque, insinuant que les assauts massifs contre les clôtures de Ceuta et Melilla avaient eu lieu parce que le Maroc «regardait ailleurs» et fermait les yeux sur l’existence de «campements de milliers de personnes» de l’autre côté de la frontière de Melilla.
Plus grave encore, Rajoy suggéra que les personnes ayant participé aux assauts massifs avaient «été transportées en train et en bus jusqu’aux frontières de Ceuta et Melilla».
Cette accusation sans fondement et, pour le moins, grotesque, rappelle une affirmation tout aussi infondée et farfelue que de nombreux commentateurs et responsables politiques espagnols brandissent depuis l’entrée massive à Ceuta en juillet dernier.
Selon cette thèse extravagante, les gendarmes marocains auraient prétendument «guidé» les migrants vers la frontière de Ceuta. Et bien que le rapport du Centre national de renseignement espagnol (CNI) ait définitivement réfuté cette idée fantaisiste d’une orchestration marocaine de la crise de Ceuta, Feijóo et ses lieutenants politiques et intellectuels engagés dans le dénigrement du Maroc continuent d’invoquer cette accusation afin de gagner la sympathie des électeurs ou de se présenter comme les gardiens du véritable patriotisme espagnol.
Il en allait de même en 2005. À l’époque également, Rajoy poursuivait ses croisades rhétoriques antimarocaines malgré l’absence de preuves susceptibles d’étayer ses accusations. Le 1er octobre, par exemple, il accusa le Maroc d’avoir orchestré l’augmentation des flux migratoires irréguliers et exigea de Zapatero qu’il demande au Maroc d’adopter un «comportement conforme au droit international». Rajoy s’en prit également une nouvelle fois à Zapatero, l’accusant d’avoir «baissé la tête devant les autorités marocaines».
Comme si cela ne suffisait pas, lors d’une visite à Melilla le 9 octobre 2025, Rajoy alla jusqu’à exiger du Maroc qu’il respecte les règles du droit international.
Ainsi, en tant que personne familière de la longue et sinueuse histoire des relations entre le Maroc et l’Espagne, je ne suis pas surpris de voir de nombreux responsables politiques et commentateurs recourir une nouvelle fois aux mêmes clichés racistes, orientalistes, suprémacistes et conspirationnistes pour accuser le Maroc de faire chanter l’Espagne avec l’aide d’un gouvernement espagnol prétendument compromis ou faible.
De fait, ce discours rappelle tellement celui que Feijóo et d’autres idéologues d’extrême droite tiennent depuis quatre ans que l’on pourrait aisément les confondre.
Il y a deux décennies, c’était Zapatero qui était prétendument compromis par le Maroc au point de ne plus pouvoir tenir tête à Rabat ni défendre l’identité et les intérêts de son pays. Aujourd’hui, dans l’imaginaire théâtral des suspects habituels, c’est Sánchez qui serait prétendument soumis au Maroc.
Rajoy au pouvoir: des accusations à la «coopération exemplaire»
Pourtant, une fois arrivé à La Moncloa, Rajoy n’a jamais cessé de louer la coopération du Maroc en matière migratoire et son rôle dans l’endiguement des flux migratoires vers Ceuta et Melilla. Ainsi, lors de la 10ème Réunion de haut niveau Espagne-Maroc en 2012, Rajoy souligna l’excellente entente entre les deux pays dans la lutte contre l’immigration clandestine. «Je tiens également à souligner les grands efforts que le Maroc déploie avec l’Espagne pour prévenir l’immigration irrégulière», déclara-t-il. Il insista ensuite sur le haut niveau d’entente et de coopération entre les deux pays dans ce domaine: «Notre coopération dans ce domaine a atteint de nouveaux sommets, et l’on peut dire que nous avons, dans ce domaine, une coopération exemplaire».
La satisfaction de Rajoy à l’égard de la coopération «exemplaire» du Maroc sur le dossier migratoire, alors même qu’il n’avait cessé de s’en prendre au Royaume pendant ses années dans l’opposition, était telle qu’il en vint même à considérer la coopération entre les deux pays comme un modèle pour les autres.
«Comme lors de précédentes occasions, on m’a demandé de présenter l’expérience de l’Espagne dans le domaine migratoire», déclara-t-il lors du sommet de La Valette en novembre 2015. «Plus précisément, lors de ce sommet, j’ai exposé notre expérience de coopération avec le Maroc, le Sénégal, la Mauritanie et d’autres pays d’Afrique de l’Ouest.»
Plus révélatrice encore du double discours adopté par les dirigeants de la droite espagnole à l’égard du Maroc selon qu’ils se trouvent dans l’opposition ou au gouvernement fut la déclaration de Rajoy du 20 février 2017, à la suite d’une tentative massive de franchissement au cours de laquelle quelque 800 personnes étaient parvenues à franchir les clôtures entourant Ceuta.
Lors d’une conférence de presse organisée à l’issue du 25ème sommet franco-espagnol, Rajoy répondit aux questions des médias sur l’état de la coopération du Maroc avec l’Europe. Un journaliste lui demanda si «l’Europe avait un problème avec le Maroc», ce à quoi Rajoy répondit en plaidant sans ambiguïté pour le maintien et l’approfondissement de la coopération avec Rabat.
Il évoqua le rôle joué par les forces de sécurité marocaines pour empêcher que le nombre de franchissements ne soit encore plus élevé, soulignant: «Les relations entre le gouvernement espagnol et le Maroc, et entre l’Espagne et le Maroc, sont excellentes. Elles sont à leur meilleur niveau historique, et les responsables des forces et corps de sécurité marocains ont fait tout ce qu’ils pouvaient, et je les en remercie.»
Rajoy tint ces propos malgré l’arrivée d’environ 800 personnes à Ceuta et l’augmentation du nombre d’entrées irrégulières par la Méditerranée occidentale. À l’instar des partenaires européens du Maroc, Rajoy savait alors que cette augmentation ne résultait pas nécessairement d’un relâchement des efforts marocains ou d’une réticence de Rabat à coopérer avec l’Espagne, mais plutôt d’une profonde reconfiguration des routes empruntées par les migrants irréguliers pour atteindre les côtes européennes.
«L’ironie suprême est que Feijóo sait parfaitement, au fond de lui-même, que si le PP arrive au pouvoir avec Vox, il abandonnera cette rhétorique antimarocaine et adoptera à l’égard du Maroc le même langage élogieux qu’il critique aujourd’hui avec tant de virulence. Et il le fera parce qu’il sait parfaitement que le succès de la politique migratoire espagnole dépend dans une très large mesure d’une coopération étroite avec le Maroc.»
— Samir Bennis
L’année 2017 coïncida avec un déplacement des routes de migration irrégulière depuis la Méditerranée orientale, à la suite de la signature de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie et du renforcement des contrôles aux frontières par les États concernés, ainsi qu’avec une diminution des flux sur la route de la Méditerranée centrale, de la Libye vers l’Italie, et l’augmentation consécutive de la pression sur la route occidentale, qui emprunte les côtes marocaines ainsi que les enclaves de Sebta et Melilla comme portes d’entrée vers l’Europe.
Et puisqu’il était prévisible que les entrées par l’Espagne augmenteraient à la suite de cette reconfiguration des routes migratoires irrégulières, la presse espagnole demanda à Rajoy, en mai 2018, s’il était satisfait de la coopération du Maroc en matière migratoire et s’il existait une solution à l’arrivée d’embarcations de migrants sur les côtes espagnoles.
Là encore, la réponse de Rajoy fut aussi catégorique que révélatrice de sa conscience du fait que, sans la coopération du Maroc, les flux vers l’Espagne auraient pu être encore plus importants. «Les autorités marocaines font tous les efforts dont elles sont capables», expliqua-t-il, ajoutant que «le Maroc est un partenaire loyal et fiable de l’Espagne, et les relations entre les gouvernements sont fondées sur la confiance mutuelle».
Sa réponse est particulièrement significative et met une nouvelle fois en lumière l’immense fossé entre la rhétorique de Rajoy lorsqu’il était au pouvoir et son adhésion à des théories conspirationnistes sans fondement lorsqu’il se trouvait dans l’opposition.
Époques différentes, mêmes schémas
Le même scénario se reproduit aujourd’hui avec Feijóo. Les flux migratoires au départ des côtes marocaines, que ce soit à travers l’Atlantique vers les îles Canaries ou par le détroit vers les côtes espagnoles, Ceuta et Melilla, ont diminué au cours des dernières années.
Ainsi, le nombre de migrants- Marocains, Subsahariens et personnes d’autres nationalités- partis du Maroc à destination de l’Espagne est passé de 13.217 en 2024 à 4.955 en 2025, tandis que les départs vers l’Espagne depuis l’Algérie sont passés de 12.038 en 2024 à environ 14.000 en 2025.
Cela signifie que la route au départ de l’Algérie a pris une importance croissante dans les entrées irrégulières en Espagne, notamment par les îles Baléares.
Un chiffre illustre de manière encore plus éloquente le rôle joué par le Maroc, aux côtés d’autres pays de la région, dans la réduction des entrées irrégulières en Espagne, notamment par les îles Canaries.
Le nombre d’entrées irrégulières en Espagne est passé de 64.019 en 2024 à 36.775 en 2025, soit, selon le rapport 2025 du ministère de l’Intérieur sur l’immigration irrégulière, une baisse de 42,6 % par rapport à 2024.
Cette diminution s’explique en grande partie par la chute spectaculaire de 62% des arrivées par les îles Canaries. Selon les autorités espagnoles, ce résultat était lié à la coopération avec des pays tels que le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal.
Autre élément attestant du renforcement par le Maroc de ses contrôles sur la route des Canaries: la majorité des personnes arrivées par cette voie provenaient du Mali (36,8%), du Sénégal (25%) et de Guinée (11,7%). Alors que les arrivées par la route des Canaries diminuaient, les entrées par la route des Baléares, c’est-à-dire principalement celles en provenance d’Algérie, ont augmenté de 24,5%.
Ce n’est donc pas un hasard si le gouvernement de Pedro Sánchez a, à plusieurs reprises, salué le rôle central joué par le Maroc dans l’endiguement des flux migratoires vers l’Espagne. Ainsi, lors de sa rencontre avec son homologue marocain, Abdelouafi Laftit, en janvier 2024, le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, qualifia le Maroc de «principal partenaire stratégique de l’Espagne dans les questions relevant du ministère de l’Intérieur».
Évoquant la baisse de plus de 41% des entrées à Ceuta et Melilla, Grande-Marlaska salua «l’engagement et les efforts» du Maroc dans la lutte contre l’immigration irrégulière.
Un an plus tard, lors de la rencontre entre les deux responsables à Madrid le 10 février 2025, Grande-Marlaska souligna le «ferme engagement» du Maroc dans la lutte contre les réseaux de trafic liés à l’immigration irrégulière, ainsi que son statut de «partenaire loyal et fiable» tant de l’Espagne que de l’Union européenne dans l’endiguement des flux migratoires irréguliers. Grande-Marlaska souligna en outre que les résultats obtenus par les deux pays en réduisant «significativement» les arrivées sur le territoire péninsulaire espagnol ainsi que les «assauts et arrivées incontrôlées» à Ceuta et Melilla faisaient de la coopération migratoire entre les deux pays «un exemple clair de coopération efficace».
Feijóo et la répétition du même double discours
À l’instar des autres responsables du PP, Feijóo connaît parfaitement ces précédents. Mais, par pur calcul politique, et sachant que parler du Maroc, le dénigrer et l’accuser de ne pas respecter ses engagements rapporte invariablement des dividendes politiques, il persiste à reproduire le même ton accusateur que son prédécesseur Rajoy employait contre le Maroc lorsqu’il se trouvait dans l’opposition.
L’ironie suprême est que Feijóo sait parfaitement, au fond de lui-même, que si le PP arrive au pouvoir avec Vox, il abandonnera cette rhétorique antimarocaine et adoptera à l’égard du Maroc le même langage élogieux qu’il critique aujourd’hui avec tant de virulence. Et il le fera parce qu’il sait parfaitement que le succès de la politique migratoire espagnole dépend dans une très large mesure d’une coopération étroite avec le Maroc.
Comme ce fut le cas pour Mariano Rajoy, une fois Feijóo arrivé au pouvoir et confronté à la réalité, il apprendra de première main que, sans la coopération et la bonne volonté du Maroc pour assumer une partie de la tâche ingrate du contrôle migratoire que l’Espagne ne veut pas ou n’est pas en mesure d’assurer seule, l’Espagne ne pourrait pas bénéficier du degré de stabilité frontalière dont elle jouit actuellement.



