Présenté conjointement par Bank Al-Maghrib, l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (ACAPS) et l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), le Rapport sur la stabilité financière au titre de 2025 pose la question des retraites en termes moins conjoncturels que structurels. L’amélioration enregistrée au cours de l’exercice offre un répit à plusieurs régimes, mais elle ne modifie pas fondamentalement le calendrier de leurs déséquilibres actuariels. La lecture financière ne peut toutefois être dissociée de deux autres paramètres: l’extension de la couverture aux actifs qui en restent exclus et le niveau de protection effectivement assuré aux pensionnés.
Premier enseignement du document, les cotisations versées par 5,1 millions d’actifs ont progressé de 9,3%, à 73 milliards de dirhams, tandis que les prestations servies à 1,5 million de pensionnés ont augmenté de 5,8%, à 75,3 milliards. Le rapport entre cotisants et pensionnés ressort ainsi, en lecture agrégée, à près de 3,4. Cet indicateur ne constitue toutefois pas un ratio actuariel homogène, car il additionne des régimes présentant des structures démographiques, des règles de liquidation et des niveaux de maturité différents.
La progression plus rapide des cotisations a néanmoins ramené le déficit technique cumulé de 4,4 milliards de dirhams en 2024 à 2,3 milliards en 2025. Le solde global est, pour sa part, resté excédentaire à près de 9,5 milliards de dirhams. L’écart entre les deux soldes traduit le rôle décisif des revenus financiers: le système verse encore davantage de prestations qu’il ne perçoit de cotisations, mais les rendements tirés des réserves compensent, à ce stade, cette insuffisance.
La couverture retraite, volet inachevé de la protection sociale
Saâd Taoujni, consultant en politique, management et droit de la santé et de la protection sociale, invite précisément à relier le diagnostic actuariel au périmètre de la réforme de la protection sociale. «Celle-ci prévoyait notamment la généralisation de la retraite à près de cinq millions de nouveaux bénéficiaires», nous explique-t-il, en référence aux actifs qui ne sont pas encore déclarés.
Selon Saâd Taoujni, le plan de financement présenté au Parlement par Mohamed Benchaâboun prévoyait une enveloppe de 16 milliards de dirhams par an pendant cinq ans, soit un montant global de 80 milliards de dirhams, destiné à accompagner la généralisation du régime de retraite. Le consultant souligne toutefois que ce volet, au même titre que l’indemnité pour perte d’emploi, n’a finalement jamais été mis en œuvre.
Seules l’Assurance maladie obligatoire et l’aide sociale directe ont été déployées, poursuit-il, avec des difficultés qui subsistent en matière d’offre de soins, de fonctionnement du Registre social unifié et de ciblage des bénéficiaires. Le contraste déplace le débat: la réforme ne doit pas seulement rééquilibrer les caisses existantes, mais aussi élargir l’assiette des cotisations sans créer de nouveaux droits insuffisamment financés.

Tableau: Cotisations, prestations et soldes des régimes en 2024 et 2025
La CMR gagne du temps, sans repousser l’échéance
Le redressement le plus visible concerne le régime des pensions civiles de la CMR. Ses cotisations ont augmenté de 11,7%, passant de 31,9 à 35,6 milliards de dirhams, sous l’effet de la seconde échéance de l’augmentation salariale issue du dialogue social, appliquée à partir de juillet 2025. Les prestations ont progressé moins rapidement, de 4,7%, pour atteindre 41,1 milliards.
Ce différentiel a réduit le déficit technique du régime de 7,3 à 5,4 milliards de dirhams. Grâce à un solde financier de 3,6 milliards, le déficit global a été divisé par deux, revenant de 4,1 à 2 milliards. L’amélioration est substantielle sur un exercice, mais elle reste insuffisante pour restaurer durablement l’équilibre puisque les prestations dépassent encore les cotisations de plus de 5 milliards de dirhams.
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Selon le rapport, les flux supplémentaires engendrés par les revalorisations salariales n’ont pas permis d’allonger significativement l’horizon de viabilité du CMR-RPC, toujours estimé entre cinq et six années. Ils ont cependant ramené le taux de cotisation d’équilibre à 32%, contre 35% avant les augmentations de salaires. L’écart avec le taux actuellement en vigueur est ainsi revenu de sept à quatre points.
Le document précise que la tarification des droits instaurée après la réforme paramétrique de 2016 est désormais équilibrée. Cette amélioration ne suffit toutefois pas à effacer les engagements déjà constitués ni les déficits générés par la maturité du régime. Le graphique prospectif est particulièrement explicite: les réserves du CMR-RPC diminuent rapidement, approchent l’épuisement autour de 2030, puis deviennent insuffisantes pour absorber les soldes négatifs.
Le RCAR, une assise financière encore protectrice
Le RCAR présente un profil différent. Les cotisations ont progressé de 8,7%, à 3,8 milliards de dirhams, grâce aux revalorisations salariales intervenues dans les établissements publics et parmi les agents non titulaires de l’État et des collectivités territoriales. Les prestations ont atteint 8,4 milliards, après une hausse de 3,6%.
Ce déséquilibre entre les cotisations encaissées et les prestations servies maintient le déficit technique autour de 4,5 milliards de dirhams. Les produits financiers, qui dégagent un solde de 4,9 milliards de dirhams, permettent toutefois au régime d’enregistrer un excédent global de 221 millions de dirhams, contre 1,2 milliard de dirhams en 2024. Cette évolution montre que les revenus financiers continuent de soutenir l’équilibre du régime, sans pour autant résorber son déficit technique.
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D’après le rapport, le RCAR conserve un horizon de viabilité relativement confortable de vingt-neuf ans. Cette durée repose sur l’importance des réserves accumulées, mais elle ne doit pas être assimilée à un équilibre durable. Le régime demeure structurellement sous-tarifé et son taux de cotisation d’équilibre représente 150% du taux réglementaire en 2025.
Les revalorisations salariales produisent, là encore, un effet ambivalent. Elles renforcent immédiatement les recettes, mais peuvent également accroître les droits futurs et donc les engagements à long terme. Le rapport constate ainsi une détérioration des indicateurs actuariels malgré l’amélioration des flux de cotisations.
La marge de sécurité de la CNSS se réduit
La branche long terme de la CNSS reste techniquement excédentaire, mais sa trajectoire se dégrade. Les cotisations ont augmenté de 5,2%, à 20,3 milliards de dirhams, tandis que les prestations ont progressé de 8,8%, à 18,3 milliards. Leur croissance plus rapide a ramené le solde technique de 2,4 à 2 milliards de dirhams.
Le même mouvement affecte le résultat global, qui recule de 4 milliards à 2,4 milliards de dirhams. La branche demeure donc bénéficiaire, mais l’érosion simultanée de ses soldes technique et global indique que sa marge d’absorption se contracte avant même le basculement dans le déficit.
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Les évaluations prospectives citées par le rapport limitent son horizon de viabilité à dix ans. Son rapport de préfinancement ne dépasse pas 58%, soit le niveau le plus faible des quatre régimes étudiés, tandis que son taux de cotisation d’équilibre équivaut à 173% du taux réglementaire. Ce rapport signale un écart particulièrement important entre le financement mobilisé et le coût actuariel des droits accordés.
Le document préconise par conséquent des ajustements portant sur trois variables sensibles: le taux de cotisation, l’âge de départ à la retraite et le mécanisme d’acquisition des droits. Leur combinaison déterminera la répartition de l’effort entre actifs, employeurs et futurs pensionnés. Le choix ne sera donc pas seulement actuariel; il aura également des effets sur le coût du travail, le revenu disponible et la durée des carrières.
La viabilité ne dit rien du niveau des pensions
La trajectoire de la branche long terme de la CNSS soulève ainsi une question distincte de sa solvabilité: celle de l’adéquation des prestations. Un régime peut conserver un solde positif tout en versant des pensions insuffisantes pour protéger le revenu des retraités; à l’inverse, toute revalorisation non financée alourdit ses engagements futurs.
Selon les chiffres avancés par Saâd Taoujni à notre média, la pension moyenne servie par la CNSS s’établit à environ 1.800 dirhams et près de 70% des retraités perçoivent moins de 2.000 dirhams par mois. Les pensions de réversion sont, elles aussi, souvent très modestes, ajoute-t-il. Ces niveaux, distincts des projections de viabilité, montrent que la réforme devra arbitrer simultanément entre équilibre financier et adéquation sociale des pensions.
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Le consultant dit avoir retrouvé la même préoccupation au cours de plusieurs conférences réunissant des retraités: des personnes parties à la retraite il y a vingt ou vingt-cinq ans vivent aujourd’hui avec des pensions devenues dérisoires, tandis que leur pouvoir d’achat stagne. «Au-delà des chiffres, c’est la dignité de femmes et d’hommes qui ont consacré leur vie au service du pays qui est en jeu», affirme-t-il.
La CIMR se trouve à l’autre extrémité du spectre. Ses cotisations ont progressé de 9,9%, à 13,2 milliards de dirhams, contre une augmentation de 7,2% des prestations, à 7,5 milliards. Son excédent technique s’est ainsi renforcé, passant de 5 à 5,7 milliards de dirhams.
Combiné à un solde financier de 4,1 milliards de dirhams, ce résultat porte l’excédent global à 8,9 milliards, en hausse de 8% sur un an. La caisse affiche par ailleurs un rapport de préfinancement de 113%, le seul supérieur à 100% parmi les quatre régimes présentés.
Selon le rapport, les évaluations actuarielles confirment la viabilité de la CIMR sur l’ensemble de l’horizon de projection. Ses réserves poursuivraient leur hausse jusqu’au terme du scénario présenté, en 2083. Cette trajectoire contraste avec l’épuisement rapide anticipé pour la CMR-RPC, le retournement attendu de la CNSS au milieu de la prochaine décennie et l’érosion plus graduelle des réserves du RCAR.

Tableau: Trajectoires projetées des réserves et des soldes
Des réserves élevées, mais inégalement mobilisables
Les réserves cumulées des régimes ont atteint 340,8 milliards de dirhams à fin 2025, en hausse de 4,3% sur un an. Cette progression dépasse sensiblement leur croissance annuelle moyenne de 1,5% observée au cours des cinq dernières années. Le rebond de 2025 ne peut donc être extrapolé sans tenir compte des performances financières futures et des prélèvements croissants destinés au paiement des pensions.
Hors les 69 milliards de dirhams déposés auprès de la Caisse de dépôt et de gestion pour le compte de la branche long terme de la CNSS, les réserves sont investies à 54,3% en titres de taux, à 33,9% en actions et parts sociales et à 10,7% en actifs immobiliers. Le graphique du rapport montre que la part des valeurs de taux est revenue de 59% en 2021 à 54% en 2025, tandis que celle des actions est passée de 31% à 34% et que l’immobilier a progressé de 7% à 11%.
Cette évolution de l’allocation peut soutenir le rendement à long terme, mais elle accroît aussi l’exposition des réserves aux variations des marchés boursiers et immobiliers. La question devient plus sensible pour les régimes proches de l’épuisement de leurs actifs, car un horizon plus court réduit leur capacité à absorber des fluctuations de valorisation. La performance financière peut retarder un déséquilibre; elle ne peut remplacer durablement des cotisations adaptées aux prestations promises.

Tableau: Structure des placements et évolution des réserves
Le rapport de préfinancement fait apparaître une hiérarchie qui ne coïncide pas parfaitement avec les horizons de viabilité. Il atteint 88% pour le CMR-RPC, 76% pour le RCAR, 58% pour la CNSS et 113% pour la CIMR. Pourtant, le CMR-RPC, mieux préfinancé que le RCAR selon cet indicateur, dispose d’un horizon beaucoup plus court.
Le contraste confirme que le volume des réserves n’explique pas, à lui seul, la résistance d’un régime. Le rythme des prestations, la dynamique des cotisations, la maturité de la population couverte et la tarification des droits déterminent la vitesse à laquelle les actifs sont consommés. Une réserve importante peut ainsi s’épuiser rapidement lorsqu’elle doit couvrir chaque année un déficit technique élevé.

Tableau: Préfinancement et taux de cotisation d’équilibre
Le diagnostic livré par les trois autorités financières est finalement moins celui d’une crise immédiate que celui d’un répit inégalement réparti. L’amélioration des cotisations en 2025 a réduit certains déficits, mais elle repose en partie sur des augmentations salariales dont l’effet sur l’horizon de viabilité demeure limité. Parallèlement, les revenus financiers maintiennent le système globalement excédentaire sans corriger la sous-tarification de plusieurs régimes.
Le rapport avertit explicitement que le retard pris par la réforme systémique du pôle public risque de réduire les marges de manœuvre et d’accroître le coût de sa mise en œuvre. Plus l’ajustement est différé, plus les corrections susceptibles de porter sur les cotisations, les âges de départ ou les modalités d’acquisition des droits devront être concentrées sur une période courte.
Le report réduit les marges de réforme
Saâd Taoujni rappelle par ailleurs que la ministre de l’Économie et des Finances a annoncé devant le Parlement que la réforme des retraites ne serait pas engagée sous l’actuel gouvernement. Cette échéance politique se heurte au calendrier actuariel: avec une viabilité limitée à cinq ou six ans pour le CMR-RPC, chaque exercice sans décision réduit la période disponible pour étaler l’ajustement.
Le consultant replace ce report dans une séquence de plus de trois décennies, au cours desquelles la Banque mondiale et l’Organisation internationale du travail ont régulièrement soulevé la question de la réforme. Il la rattache également aux engagements royaux relatifs à l’État social. La durée de ce débat a une conséquence économique directe: les déficits techniques continuent de consommer les réserves, tandis que le financement de l’extension de la couverture reste à mobiliser.
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«Malgré les avis convergents du Conseil économique, social et environnemental, de la Cour des comptes et des principales institutions constitutionnelles, pourquoi la réforme des retraites n’a-t-elle toujours pas été engagée alors que les enjeux financiers sont considérables?», s’interroge Saâd Taoujni. La question renvoie moins à l’existence du diagnostic, désormais largement partagé, qu’au choix du calendrier et à la répartition de l’effort entre l’État, les employeurs, les actifs et les pensionnés.
Le chantier doit donc concilier trois objectifs qui ne se confondent pas: préserver la solvabilité des régimes, étendre la retraite aux actifs non couverts et relever la protection offerte par les pensions les plus faibles. Les 340,8 milliards de dirhams de réserves peuvent amortir les déséquilibres, mais ils ne financent durablement ni des déficits techniques persistants ni une généralisation dépourvue de ressources nouvelles. Le répit observé en 2025 constitue ainsi une fenêtre d’action, non un substitut à la réforme.




