Marchés publics: Londres lorgne les 400 milliards de dirhams de commandes marocaines

Le Royaume-Uni fait des marchés publics marocains un nouvel axe stratégique.

Le Royaume-Uni envisage un accord sur les marchés publics avec le Maroc, une première avec un pays africain. Portée par un marché estimé à 33 milliards de livres (plus de 400 milliards de dirhams), l’initiative pourrait renforcer les investissements et les partenariats entre les deux économies.

Le 27/08/2026 à 13h58

Le Royaume-Uni vient de déplacer le centre de gravité de sa relation commerciale avec le Maroc. Après avoir sécurisé la continuité des préférences tarifaires à la suite du Brexit, Londres souhaite désormais intervenir sur le terrain plus sensible de la commande publique. Une note d’information publiée le 24 août 2026 envisage l’ajout d’un chapitre consacré aux marchés publics à l’accord d’association liant les deux pays.

Le document britannique fixe une ambition claire. Le futur dispositif établirait des règles opposables destinées à garantir un cadre ouvert, transparent et non discriminatoire, ainsi qu’un traitement équitable des biens, des services et des fournisseurs des deux parties. Sa portée économique dépendra toutefois de paramètres encore inconnus, notamment les administrations et entreprises publiques couvertes, les seuils d’application, les secteurs concernés, les exceptions admises et les mécanismes de règlement des différends.

La note estime le marché marocain visé à environ plus de 400 milliards de dirhams «sur les prochaines années», sans préciser la période retenue ni répartir ce montant entre travaux, fournitures et services. Il s’agit d’un gisement potentiel de commandes, non d’un volume promis aux entreprises britanniques.

La consultation cherche d’abord à recueillir l’expérience des entreprises britanniques sur les marchés publics marocains. Le projet reste au stade du cadrage et tout programme de travail ultérieur nécessitera de nouveaux échanges. Aucun calendrier de négociation ou d’entrée en vigueur n’est donc arrêté.

Londres ne part cependant pas d’une page blanche. Le mémorandum signé en juin 2025 sur la coopération en matière de commande publique avait déjà installé le sujet dans la relation bilatérale. Le dialogue stratégique de 2025 avait parallèlement ciblé les infrastructures de la Coupe du monde 2030, l’eau, les ports, la mobilité urbaine, la santé et les aéroports. Un accord de coopération pouvant atteindre 200 millions de livres avait notamment été annoncé pour les infrastructures hydriques et portuaires.

La commande publique constitue ainsi le prolongement commercial d’une séquence diplomatique et financière déjà avancée. Le UK Export Finance avait annoncé en 2022 jusqu’à 50,5 milliards de dirhams de capacités de financement en faveur d’acheteurs marocains, sous réserve qu’au moins 20% de la valeur des projets soutenus provienne de fournisseurs britanniques.

L’ouverture juridique des appels d’offres et l’appui financier à l’export peuvent dès lors se renforcer mutuellement, en réduisant à la fois le risque commercial des entreprises britanniques et le coût de financement de certains projets marocains.

Ce couplage crée une offre attractive pour les donneurs d’ordre, surtout lorsque les investissements exigent des technologies, des capacités d’ingénierie et des financements de long terme. Il place aussi les entreprises marocaines face à des concurrents capables d’associer expertise, crédit export et références internationales. La concurrence portera donc sur la capacité des opérateurs à proposer une offre intégrée, couvrant l’ensemble du projet, de la conception au financement, puis à la maintenance.

Selon la dernière fiche du Département britannique du commerce, le commerce de biens et de services a atteint 5,3 milliards de livres sur les douze mois achevés fin mars 2026, en hausse de 16,7% en valeur courante. Les exportations britanniques vers le Maroc ont progressé de 29,8%, à environ 32,8 milliards de dirhams tandis que les importations en provenance du Royaume ont augmenté de 6,3%, à 34,1 milliards de dirhams.

L’écart de rythme a déjà modifié l’équilibre de la relation. Le déficit commercial britannique vis-à-vis du Maroc s’est réduit de 546 millions à 112 millions de livres, soit d’environ 6,9 milliards à 1,4 milliard de dirhams en un an.

Sur les seuls biens, le Royaume-Uni est même passé d’un déficit d’environ 2,6 milliards de dirhams à un excédent de 2 milliards de dirhams. Une partie de la hausse provient du pétrole brut, qui a représenté environ 8 milliards de dirhams soit 32,1% des exportations britanniques de marchandises vers le Maroc sur la période.

La progression des flux confirme la profondeur croissante du partenariat, mais les statistiques sont exprimées en prix courants et ne permettent pas d’isoler entièrement les effets de prix et de change. Elles montrent surtout que l’appareil exportateur britannique gagne déjà du terrain avant même l’instauration de nouvelles garanties sur les marchés publics. Le futur chapitre répond donc à une stratégie offensive de consolidation, plutôt qu’à la création d’une relation commerciale encore marginale.

Quid de la réciprocité juridique et économique?

Le projet constituerait, selon le gouvernement britannique, le premier engagement juridiquement contraignant du Royaume-Uni en matière de marchés publics avec le Maroc et avec un pays africain. Cette évolution est d’autant plus notable que le Maroc n’est pas partie à l’Accord sur les marchés publics de l’Organisation mondiale du commerce et qu’aucun engagement bilatéral substantiel ne lie actuellement les deux pays dans ce domaine.

Le rapport parlementaire britannique sur l’accord d’association le reconnaît explicitement. Le texte existant ne prévoit pas d’obligations substantielles en matière de commande publique, même s’il conserve l’objectif d’une libéralisation réciproque et graduelle. Le passage d’une intention générale à des règles opposables transformerait donc la nature de l’engagement et pourrait limiter la possibilité de modifier ultérieurement certaines conditions d’accès sans concertation avec Londres.

Une égalité de traitement inscrite dans un traité ne produit pourtant pas automatiquement une égalité de résultats. Les groupes britanniques disposent souvent d’un avantage de taille, de certification, de financement et d’expérience sur les grands projets. Les entreprises marocaines, notamment les PME, peuvent théoriquement accéder aux appels d’offres britanniques tout en restant freinées par les normes techniques, le coût de la prospection, les garanties financières et l’absence de références locales.

L’intérêt marocain se jouera par conséquent dans la définition du périmètre de l’accord. Des seuils adaptés, des périodes transitoires, la protection de secteurs sensibles, l’accès effectif des PME, ainsi que des exigences de partenariat, de transfert de compétences et de création de valeur locale peuvent convertir l’ouverture en levier productif.

Le futur chapitre devra aussi s’articuler avec la réforme marocaine des marchés publics. Le ministère de l’Économie et des Finances rappelle que le décret n° 2-22-431 du 8 mars 2023 a renforcé à la fois la concurrence, la préférence nationale, l’évaluation des offres et la dématérialisation. L’enjeu ne consiste donc pas simplement à ouvrir davantage le marché, mais à déterminer jusqu’où un engagement bilatéral peut coexister avec l’utilisation de la commande publique comme instrument de politique industrielle.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 27/08/2026 à 13h58