C’est à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales (FSJES) de l’Université Hassan II de Casablanca que le Conseil gouvernemental pour l’innovation sociale (GCSI), une coalition de plus de 60 gouvernements, a choisi de soumettre son indice à l’examen de spécialistes. Parmi eux figurent des statisticiens, des chercheurs, des représentants d’institutions régionales et de la société civile, ainsi que des professionnels de la finance.
La démarche ne consiste pas à allonger la liste des indicateurs mais à examiner, catégorie par catégorie, «dans quelle mesure les indicateurs répondent aux questions associées à chaque dimension mesurée et quelles en sont les lacunes», selon Mohamed Htitich, responsable des recherches et des données. Pour chaque catégorie, les experts débattent sur ce qu’une mesure valable devrait capter. Chaque composante est ensuite conservée, reformulée ou abandonnée selon la solidité de son lien avec l’innovation sociale.
Une grande partie du langage et des outils de mesure de l’innovation sociale «a été construite dans et pour les pays plus riches», relève le GCSI. L’indice doit donc «voir l’innovation sociale telle qu’elle fonctionne réellement» au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, c’est-à-dire, à travers les coopératives, l’économie sociale et solidaire, la solidarité communautaire et confessionnelle, la finance sociale islamique et le secteur informel.
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Selon Wamuyu Mahinda, Kényane, docteure et conseillère senior pour l’Afrique anglophone au sein du GCSI, beaucoup de solutions portées par les communautés et les entrepreneurs sociaux «restent confinées à des projets individuels, des organisations et des communautés». D’où la question qu’elle a formulée: «Comment passer d’innovations prometteuses à des changements dans les politiques, les systèmes financiers [...] et les services publics qui façonnent la vie des gens?»
La présentation du GCSI a replacé l’exercice dans un contexte de ressources contraintes: 61 conflits impliquant au moins un État en 2024 (UCDP), une dette publique mondiale de 102.000 milliards de dollars (Cnuced) et une aide publique au développement en recul pour la première fois en six ans (OCDE). Selon cette présentation, la rareté des ressources rend la qualité des décisions publiques plus importante encore et les mesures doivent aider les gouvernements à «comprendre où les progrès se produisent, où les obstacles persistent et ce qui doit changer».
Mesurer des conditions, pas le processus
Fouzi Mourji a décrit le projet par rapport aux indicateurs existants, issus notamment de la Banque mondiale, de l’Unesco, de l’OMS ou de l’OIT: «Ce sont des études utiles, mais cloisonnées. L’ambition de cet indice-là, c’est de faire une sorte de moyenne pondérée de l’ensemble des indices». Selon lui, l’indice «ne se contente pas d’observer, il veut aider les décideurs à mettre les conditions qu’il faut pour la promotion des innovations sociales».
L’indice, qui couvre 242 économies de 2000 à 2023, repose sur une logique en deux blocs. L’innovation sociale étant un processus impossible à compter directement à l’échelle d’un pays, il mesure séparément:
- Les conditions qui la rendent possible, regroupées en cinq fondations: société (15 mesures), infrastructures (15), économie (11), gouvernance (15) et écosystème d’innovation (7).
- Les résultats attendus, pour les personnes (30 mesures) et pour la planète (10).
Au total, 103 mesures sont ainsi ramenées sur une échelle de 0 à 100. Les deux blocs restent séparés pour pouvoir être comparés l’un à l’autre: il s’agit, selon Mohamed Htitich, de voir dans quelle mesure un pays transforme ses conditions en résultats réels. C’est aussi pourquoi l’indice ne produit pas de score global unique: «Tout réduire à un seul chiffre cacherait plus que cela ne révèle», ajoute-t-il.
Ce que les statistiques ne captent pas
La question de l’adaptation de ces données à la réalité des pays du Sud a dominé les échanges. Deux limites ont concentré les discussions: la solidarité informelle et la gouvernance. Elles renvoient à une même difficulté, celle d’appliquer des cadres de mesure standardisés, conçus pour l’essentiel dans les pays riches, à des contextes économiques et sociaux différents. Le GCSI pose lui-même la question pour chaque partie de l’indice: «vaut-elle pour le Sud global comme pour les pays plus riches?»
Barbara Ibrahim, qui vit et travaille au Caire et siège au conseil d’une association internationale de chercheurs consacrée à la société civile, a pris l’exemple des familles égyptiennes qui ne peuvent pas engager une aide à domicile: «C’est beaucoup de solidarité sociale: elles peuvent demander à un voisin de prendre soin de leur père à la maison et elles paient en riz de leur champ. Ça n’est pas capturé et c’est un travail, c’est un revenu, c’est un échange économique». Mesurer ces échanges est possible, selon elle, mais coûteux: il faut envoyer des enquêteurs dans les ménages. «Plus votre pays est pauvre, moins vous êtes susceptible de rassembler ces statistiques.»
Le document de travail distribué aux participants reconnaît la même difficulté pour la fondation «société». Dans une grande partie du Sud, le tissu social passe par «la famille élargie et l’obligation communautaire, l’entraide confessionnelle et la réciprocité informelle», des formes qu’une mesure standard de participation civique «voit à peine». Le GCSI en tire lui-même la conséquence pour l’écosystème: en Afrique subsaharienne et dans la région MENA, la base d’acteurs de l’innovation sociale est «fortement coopérative et informelle», si bien qu’un simple décompte des organisations enregistrées «la sous-estime fortement». Des formes d’innovation sociale propres à ces pays risquent ainsi d’être sous-évaluées dans leurs résultats.
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La seconde limite relève de la même logique. La gouvernance est, avec la société, l’une des deux fondations jugées les plus délicates. Les indicateurs de la Banque mondiale qui la composent sont étroitement liés au revenu et les pays riches y obtiennent de meilleurs scores. Ce domaine risque donc, reconnaît le GCSI, de «récompenser discrètement la richesse» et de sous-estimer l’innovation sociale dans les pays à faible revenu. Appliqué aux comparaisons entre pays, ce lien pourrait jouer en faveur des économies les plus riches.
En séance, un participant a souhaité que l’indice mesure aussi une gouvernance «endogène», telle que l’exercent les acteurs de terrain. Les bénéficiaires de l’innovation sociale devraient, selon lui, pouvoir y intégrer leurs propres critères «plutôt que de se voir imposer une matrice venant d’un niveau très élevé qui ne correspond pas forcément à leur réalité». L’équipe a reconnu que l’innovation sociale, telle que le GCSI la définit, part du terrain, mais que sa mesure de la gouvernance reste conçue d’en haut: «Pour l’instant, c’est encore très “top-down”.»
Selon le programme, les conclusions doivent alimenter une version 3.1 de l’indice, suivie d’une revue académique impliquant des relecteurs des trois régions représentées, avec un point d’étape prévu la première semaine de novembre. Le même exercice doit ensuite être mené à Bangkok, en Thaïlande. Reste une question laissée aux participants: faut-il parler d’un indice ou d’un observatoire?




