SIEL: Mouna Hachim bouscule les récits établis avec «Les 100 Marocains qui ont fait l’histoire»

Mouna Hachim présente les "100 Marocains qui ont fait l’Histoire" au SIEL

Mouna Hachim présente son dixième livre, Les 100 Marocains qui ont fait l'histoire, aux côtés de Karim Serraj, modérateur du débat, au SIEL, mardi 5 mai 2026 à Rabat. (S.Belghiti/Le360)

Le 05/05/2026 à 18h50

VidéoAprès un premier lancement remarqué à Casablanca, l’écrivaine Mouna Hachim a présenté au SIEL de Rabat son dixième ouvrage, «Les 100 Marocains qui ont fait l’histoire», publié aux Éditions Le360. La rencontre a mis en lumière aussi bien des figures emblématiques que des parcours restés dans l’ombre, offrant une lecture renouvelée de la mémoire marocaine, à la fois dense, critique et profondément incarnée.

Après un premier lancement remarqué à Casablanca jeudi dernier, l’écrivaine Mouna Hachim a présenté à nouveau son ouvrage Les 100 Marocains qui ont fait l’histoire, publié aux éditions Le360, à l’occasion du Salon du Livre à Rabat. Animée par Karim Serraj, chroniqueur chez Le360, cette rencontre, à la fois dense et empreinte d’émotion, a été saluée par plusieurs figures du monde universitaire et culturel.

La présentation revêt une résonance particulière en ce jour où Rabat rend hommage à Ibn Battouta, l’un des plus grands explorateurs de l’histoire, également mis à l’honneur dans l’ouvrage de Mouna Hachim. Une coïncidence heureuse qui illustre pleinement l’ambition du livre: rappeler que le Maroc a vu naître des figures ayant marqué non seulement leur pays, mais aussi l’histoire universelle.

Mouna Hachim a confié à notre micro l’ambition qui sous-tend son ouvrage: démystifier l’histoire du Maroc, bousculer les idées reçues et interroger des vérités trop souvent considérées comme acquises. Elle insiste notamment sur la nécessité de réhabiliter la période préislamique, encore largement sous-explorée, alors même qu’elle éclaire les racines africaines du pays, ses interactions avec l’espace méditerranéen et l’influence des religions monothéistes.

Du judaïsme au christianisme, notamment dans sa variante arienne — qui prônait la transcendance absolue du divin —, ces héritages permettent, selon elle, de mieux comprendre les conditions d’implantation de l’islam au Maghreb. «Il n’y a pas de rupture», souligne-t-elle, mais bien une continuité, y compris au sein des traditions abrahamiques.

Son ouvrage met également en lumière les marges, ces espaces périphériques qui ont vu émerger des figures intellectuelles et scientifiques de premier plan, dans des domaines variés. Car, rappelle-t-elle, l’histoire ne s’écrit pas uniquement dans les centres de pouvoir.

Elle revendique en outre une approche attentive à la dimension humaine, au-delà du seul fait politique, en donnant toute leur place aux mystiques, aux figures du malhoun — aujourd’hui inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. «C’est cela, la culture», nous confie-t-elle. «C’est cela, l’âme d’un pays.»

Des figures oubliées remises en lumière

Mouna Hachim a entraîné le public dans les zones les moins explorées de l’histoire marocaine. Elle a notamment évoqué des figures antiques, à l’image de ce roi berbère qui émerge sur la scène mondiale au 3ème siècle, à la faveur des guerres puniques ayant opposé Rome et Carthage pendant plus d’un siècle sur les deux rives de la Méditerranée.

Elle a également esquissé le portrait du comte Julien, gouverneur de Sebta et de Tanger, figure controversée et largement marginalisée. Déprécié dans les sources européennes pour avoir soutenu les troupes musulmanes lors de la conquête de l’Espagne, et peu valorisé dans les sources arabes en raison de son obédience chrétienne, son parcours illustre un destin doublement occulté par les récits historiques dominants.

Elle a également rendu justice à Tarif Ibn Malik, auteur du premier raid musulman en péninsule Ibérique en 710, dont l’exploit a été largement éclipsé par celui de Tariq Ibn Ziyad. Autre figure remise en lumière: Saleh Ibn Mansour, dont les enfants sont les fondateurs de l’émirat de Nekor dans le Rif, plus de 80 ans avant la fondation de Fès, et considéré comme l’un des premiers introducteurs du malikisme, bien avant que la tradition ne l’attribue à d’autres.

Autant de pages, souligne-t-elle, largement occultées par des récits historiques qui présentent le passé comme une succession linéaire et apaisée, alors que la réalité fut, en vérité, bien plus complexe et infiniment plus riche.

Des femmes dans les interstices du pouvoir

Mouna Hachim accorde également une place significative aux figures féminines, avec 16 portraits — un nombre qu’elle juge elle-même insuffisant au regard d’une histoire où les femmes ont été largement invisibilisées par la rareté et la sécheresse des sources.

Parmi elles figure Kenza de Volubilis, fille d’un chef de tribu musulman issu d’une lignée établie depuis plusieurs générations, épouse d’Idriss Ier et conseillère influente dans la répartition du territoire entre les héritiers de la dynastie idrisside. Elle évoque aussi Atiqa, à qui elle attribue un rôle déterminant dans la préservation de la continuité dynastique, notamment en sollicitant l’intervention de son père lors d’une crise de pouvoir à Fès.

Autre figure marquante: Fenou, guerrière almoravide qui, selon les récits, se serait travestie en homme — le visage voilé — pour combattre l’épée à la main lors de la prise de Marrakech par les Almohades en 1147. Fait notable, précise Mouna Hachim, ce sont ses adversaires eux-mêmes qui ont consigné son histoire, évoquant «le combat d’une jeune pucelle». Une figure que l’auteure rapproche, par analogie, d’une Jeanne d’Arc marocaine.

Elle évoque également la Grande Sultane, qui a joué un rôle politique de premier plan durant les 30 ans de troubles qui ont suivi le règne de Moulay Ismaïl, soutenant la proclamation de son fils puis de son petit-fils, le sultan Mohammed Ben Abdallah.

Des savants précurseurs

L’ouvrage rend également hommage aux figures scientifiques qui ont contribué au rayonnement du Maroc. On y retrouve notamment Al-Idrissi, cartographe et auteur du célèbre Livre de Roger, référence majeure de la géographie descriptive pendant des siècles auprès des explorateurs et des navigateurs. Mouna Hachim évoque aussi Al-Hassad, mathématicien du 12ème siècle à qui l’on attribue l’introduction de la barre des fractions et une modernisation de l’écriture mathématique. Elle cite également Ibn al-Banna al-Marrakushi, dont le nom a été donné à un cratère lunaire par l’Union internationale d’astronomie, ainsi qu’un linguiste originaire de Fès, connu sous le nom d’Ibn Ajurrum, dont le traité Al-Ajrumiyya demeure, jusqu’à aujourd’hui, une référence incontournable en grammaire arabe.

Dans le domaine médical, l’auteure met en lumière Aïcha Bint El Jayyar, praticienne et sage-femme du 15ème siècle ayant exercé auprès des cours royales, ainsi qu’Ibn Khatima, qui, lors de la peste noire, préconisait déjà des mesures d’isolement, d’hygiène et de diététique, rompant avec les approches fatalistes de l’époque. Elle rappelle également que le Maroc s’était doté, bien avant l’Europe, d’institutions dédiées à la prise en charge des maladies mentales, les maristanes, à l’image de celui de Sidi Frej à Fès, où étaient déjà pratiquées des formes de musicothérapie et de thalassothérapie.

S’agissant des grands voyageurs, Mouna Hachim choisit de déplacer le regard: plutôt que de revenir sur la figure d’Ibn Battouta, elle met en lumière un parcours moins connu mais tout aussi remarquable, celui d’Esteban Zemmouri. Né à Azemmour au début du 16ème siècle, réduit en esclavage puis embarqué dans une expédition vers la Floride, il sera l’un des rares survivants. Avec trois compagnons, il explorera les territoires du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, devenant ainsi le premier Africain à fouler ce qui deviendra plus tard les États-Unis.

Karima Yatribi, professeure à l’Université Mohammed V de Rabat, n’a pas caché sa fierté en saluant le parcours de cette ancienne étudiante de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université Hassan II de Casablanca, aujourd’hui auteure de son dixième ouvrage. Elle souligne la richesse d’un livre qui permet au lecteur de découvrir des figures à la fois emblématiques et méconnues, contribuant à «défricher» la mémoire historique du Maroc. Selon elle, Mouna Hachim parvient à concilier avec finesse les grandes figures historiques et des personnalités moins visibles, mais tout aussi dignes d’intérêt.

Un amour du Maroc profond

L’écrivaine Hafsa Bekri Lamrani a, pour sa part, salué la discrétion et la rigueur de Mouna Hachim, qu’elle décrit comme «une femme qui travaille loin du paraître et qui s’appuie toujours sur des références remarquables». À travers l’ensemble de ses écrits, poursuit-elle, transparaît un attachement profond au Maroc — un attachement qui n’exclut pas le regard critique.

Elle met également en avant l’importance du travail de l’auteure sur les «interstices» de l’histoire marocaine, un chantier qu’elle juge essentiel au regard des enjeux de transmission et d’enseignement de cette mémoire.

La transmission avant tout

Quatrième voix recueillie au micro de notre média, Le360, écrivaine et veuve de Driss Chraïbi. Sheena Chraïbi confie avoir attendu avec impatience la parution de cet ouvrage, annoncée dès l’année dernière. À ses yeux, plonger dans l’histoire du Maroc ne relève pas d’un retour en arrière, mais d’un mouvement vers l’avenir. Car l’essentiel, insiste-t-elle, réside dans la transmission.

Par Qods Chabâa et Seif Belghiti
Le 05/05/2026 à 18h50