Parution. «Maroc, le défi de la puissance»: Abdelmalek Alaoui met l’ambition nationale à l’épreuve du réel

Abdelmalek Alaoui. (PHOTO: LinkedIn)

Comment un pays construit-il sa puissance? Comment la conserve-t-il? Et comment en fait-il bénéficier sa population? Abdelmalek Alaoui embrasse dans son essai sept décennies d’histoire marocaine pour relier la continuité de l’État, l’industrialisation et l’affirmation diplomatique. Son récit conduit à une interrogation décisive: la réussite internationale du Royaume peut-elle se traduire en progrès intérieur?

Le 07/11/2026 à 12h15

Une formule donne sa direction à l’ensemble: «la souveraineté comme boussole, la stabilité comme méthode, la projection comme horizon». Dans «Maroc, le défi de la puissance» (Éditions du Cherche-Midi, avril 2026), Abdelmalek Alaoui cherche à comprendre comment ces trois ambitions ont fini par se rejoindre. L’histoire qu’il raconte est celle d’un pays qui construit ses moyens d’action, apprend à défendre ses intérêts et élargit progressivement l’espace de ses possibilités.

La puissance demeure un défi et attire les superlatifs. Elle suppose des acquis à consolider, des dépendances à maîtriser, une société à entraîner. Un port peut modifier la place d’un pays dans le commerce mondial; une industrie peut renouveler son économie. Leur portée nationale dépend aussi des compétences qu’ils font grandir, des emplois qu’ils rendent accessibles et des perspectives qu’ils ouvrent au-delà de leur périmètre immédiat.

C’est dans cette distance entre la réalisation spectaculaire et la transformation profonde que l’essai trouve son enjeu. Le lecteur est invité à regarder simultanément ce qui a changé dans le Royaume et ce qui résiste encore au changement.

Sept décennies pour comprendre une trajectoire

L’ouvrage repose sur une progression chronologique, depuis le retour du sultan Mohammed V en novembre 1955 jusqu’aux recompositions contemporaines. Les premières années de la souveraineté retrouvée, les affrontements politiques du règne de Hassan II, les contraintes économiques, puis les ouvertures de la fin du siècle précèdent les transformations engagées sous le roi Mohammed VI. Cette organisation restitue aux décisions leurs circonstances et aux réussites leurs conditions de possibilité.

La périodisation permet de suivre plusieurs histoires qui se croisent: celle des institutions, celle de la société et celle des capacités productives. Les décennies du règne de Hassan II sont marquées successivement par les conflits idéologiques, la question du Sahara, les ajustements économiques et la transition politique. Avec Mohammed VI, le récit accompagne une accélération des réformes, des infrastructures et de la projection extérieure. Le Sahara bénéficie d’un traitement spécifique; le dernier mouvement du livre devient un diagnostic prospectif.

La méthode bénéficie d’une diversité documentaire. On relève notamment l’utilisation d’archives de la presse anglo-saxonne et des services américains, ainsi que la présence d’anecdotes et de perspectives personnelles. Cette matière permet de faire varier les points d’observation et d’échapper à une histoire exclusivement racontée depuis les déclarations officielles.

L’intérêt du parcours tient ainsi aux relations qu’il établit. Les contraintes économiques éclairent les arbitrages politiques; les décisions diplomatiques prennent leur sens dans une histoire nationale; les transformations sociales obligent les institutions à adapter leurs réponses. L’ensemble invite à penser le développement comme un processus, avec ses continuités, ses résistances et ses corrections.

La monarchie, la durée et les épreuves de l’histoire

La monarchie occupe une place centrale dans l’essai. Elle est comparée à «la quille du navire». La fonction attribuée au Souverain est précisée dans une autre formule: il «empêche la dérive, équilibre les forces et maintient la stabilité du cap». Le rôle du Trône apparaît donc dans sa capacité à préserver une orientation et à maintenir la cohérence de l’ensemble.

Cette lecture accorde au temps une valeur stratégique. Transformer une économie, construire des infrastructures ou former des générations de cadres exige une continuité de l’effort. La durée permet d’apprendre, de corriger et d’achever. Elle constitue un avantage lorsqu’elle sert la réalisation des projets et leur adaptation aux circonstances. L’institution monarchique peut ainsi mesurer la continuité de ce qu’elle produit. Une institution durable doit pouvoir reconnaître les transformations de la société, anticiper les tensions et renouveler ses instruments. La stabilité trouve alors sa fécondité dans le mouvement qu’elle autorise.

Le livre revient sans complaisance sur les crises qui ont jalonné l’histoire du Royaume. À propos du Maroc des années 1960, Abdelmalek Alaoui écrit: «L’industrie balbutiante peine à offrir des débouchés.» L’auteur décrit l’urbanisation galopante, l’augmentation des effectifs scolaires et l’inquiétude sociale qui en découle. Le pays forme davantage de jeunes, tandis que son économie éprouve des difficultés à absorber leurs aspirations. Dans les passages consacrés à l’état d’exception, le constat politique est explicite: «L’opposition est marginalisée, les libertés publiques restreintes et le jeu parlementaire gelé.» La consolidation de l’État est ainsi replacée dans une histoire où figurent la répression et la fermeture du jeu institutionnel.

Ces lignes interdisent de confondre la construction nationale avec une marche sans heurts. Elles donnent aussi sa portée à la question de la stabilité: celle-ci engage la solidité des institutions, mais également la qualité de leur relation avec la société. Le récit retrouve cette interrogation lors des mobilisations de 2011, lorsque «la vague du Printemps arabe atteint le Maroc», écrit l’auteur. L’épisode permet d’examiner la réaction marocaine à une secousse régionale, les demandes de changement et la capacité d’adaptation du cadre institutionnel.

Le Sahara, dans l’atelier de la décision

Le livre permet d’entrer dans les coulisses de la fabrication d’une initiative diplomatique: la préparation du plan d’autonomie présenté en 2007. Alaoui décrit la mobilisation des juristes, des diplomates, des techniciens et des communicants. La proposition doit être cohérente, traduisible et défendable auprès d’interlocuteurs différents. «Chaque mot est retouché, repensé, évalué, repris», écrit-il. Le détail donne une réalité au travail de l’État. Une orientation politique doit devenir un document dont les formulations résistent à la lecture juridique, aux divergences diplomatiques et aux risques d’interprétation.

Le passage montre également l’importance des contraintes matérielles: relectures, traductions, circulation des versions, précautions contre les fuites. La décision prend corps dans un effort collectif, avec ses compétences, ses tensions et ses arbitrages. Dans ce contexte, explique Alaoui, «la bataille se joue au lexique». L’objectif politique, tel que le formule l’auteur, consiste à «repolitiser un conflit administré depuis quinze ans». La proposition d’autonomie est présentée comme une tentative de reprendre l’initiative et de déplacer les termes du débat.

Cette séquence donne une illustration concrète de la puissance: la capacité de concevoir une offre, de mobiliser les compétences nécessaires à sa formulation et de la porter dans un espace international traversé d’intérêts divergents.

Des relations extérieures plus denses, des responsabilités nouvelles

Le livre examine également la transformation des partenariats. À propos de la relation économique franco-marocaine, Alaoui observe qu’elle «s’est densifiée, structurée et complexifiée». L’évolution évoquée est celle d’une interdépendance plus élaborée, où les projets industriels et les coopérations donnent de nouveaux contenus à la relation bilatérale.

Cette densité crée des possibilités autant que des responsabilités. Plus les intérêts se croisent, plus la qualité des institutions, la prévisibilité des engagements et les compétences disponibles comptent. Une position géographique favorable ouvre des portes; la capacité à exécuter les projets détermine ce qui peut être construit derrière elles.

La dimension africaine prolonge ce raisonnement. Alaoui présente la présence marocaine en termes de partenariat et de codéveloppement. Il insiste sur la continuité des relations et sur l’importance d’une coopération qui produise une utilité reconnue par les partenaires. Cette conception de l’influence mérite d’être jugée à ses résultats. La solidité d’une relation se vérifie dans les projets réalisés, les compétences partagées et la capacité à traverser les difficultés. La confiance devient une ressource stratégique, construite par l’expérience plutôt que décrétée par le discours.

La crédibilité extérieure face à l’exigence sociale

L’une des phrases les plus fortes du livre met directement en question la traduction intérieure des succès: «Nos politiques ont privilégié la crédibilité extérieure à l’impact social intérieur.» Ce constat donne à l’essai une portée critique très nette. Il place les conditions de vie au centre du jugement porté sur le développement. La reconnaissance internationale peut nourrir la fierté d’une population. Elle ne résout pas, à elle seule, les difficultés rencontrées pour trouver un emploi, accéder à une formation ou bénéficier d’un service public. La puissance doit pouvoir être reconnue dans des possibilités concrètes.

Le problème devient particulièrement aigu lorsque les réussites et les obstacles sont simultanément visibles. Un pays peut donner de lui-même l’image d’une transformation rapide, tandis qu’une partie de ses habitants éprouve une immobilité sociale persistante. Le décalage entre les deux expériences demande une réponse politique. Les propos portent sur l’accès réel aux ressources qui permettent de progresser: l’éducation, le capital, la culture, le savoir et les possibilités offertes par l’ouverture internationale. Cette approche conduit à examiner les conditions de départ autant que les résultats d’ensemble.

Une politique de développement gagne ainsi à être évaluée depuis ceux qu’elle atteint difficilement. La jeune femme confrontée à des obstacles d’accès au travail, le diplômé sans perspective ou l’habitant d’un territoire éloigné des principaux investissements éprouvent concrètement la portée des promesses nationales. L’ouvrage fait ressortir la même préoccupation: capital humain, méritocratie, ascension sociale et confiance de la jeunesse constituent des conditions de la poursuite du développement. La mobilisation des talents devient un enjeu de puissance.

L’épreuve de l’exécution

Le diagnostic se fait particulièrement direct lorsqu’Alaoui écrit que «le Maroc n’est pas dénué de stratégies, mais de femmes et d’hommes imprégnés de la réelle volonté de les exécuter». Ce constat déplace la responsabilité vers les acteurs chargés de transformer les orientations en réalisations. Elle touche à une difficulté fondamentale de l’action publique. Une stratégie peut être pertinente et demeurer partiellement appliquée. Une réforme peut être adoptée sans modifier les pratiques. Un projet peut réunir les financements nécessaires et perdre une partie de sa portée dans les retards, les défauts de coordination ou l’insuffisance du suivi.

Le dernier chapitre examine précisément ces décalages. L’ambition nationale et son exécution avancent parfois selon des rythmes différents. L’auteur distingue plusieurs degrés de vulnérabilité, depuis les fragilités institutionnelles jusqu’aux fractures sociales et aux risques de rupture. La question devient celle de la cohérence entre la décision, l’administration, les territoires et les attentes de la population.

Cette interrogation donne au récit historique son débouché contemporain. Les acquis ne dispensent pas d’un effort nouveau. Ils élèvent même le niveau d’exigence: une économie plus complexe réclame des compétences plus nombreuses, des institutions plus efficaces et des responsabilités mieux assumées.

L’analyse invite aussi à regarder le rôle des élites au-delà du commentaire. La qualité d’un diagnostic se vérifie dans la capacité à prendre part à sa mise en œuvre. Former, entreprendre, administrer, transmettre et participer au débat public sont autant de manières de donner une réalité à l’ambition collective.

Alaoui reconnaît que certaines de ses propositions pourront sembler familières. Il précise cependant: «Mais l’objectif n’est pas de surprendre, il est de faire œuvre utile.» Cette déclaration éclaire la vocation de l’essai: mettre les connaissances en relation, hiérarchiser les difficultés et nourrir l’action.

Le livre gagne à être lu dans cet esprit. Sa perspective privilégie la cohérence de la trajectoire marocaine et le rôle structurant de la monarchie. Elle appelle, en retour, une attention constante aux contributions de la société, aux conflits qui ont accompagné les transformations et aux occasions manquées. Comprendre une réussite suppose également d’examiner ce qu’elle laisse inachevé.

La conviction de l’auteur demeure affirmée: «Je crois profondément que le Maroc peut réussir.» Cette phrase de conclusion donne sa tonalité à l’ensemble. La confiance engage ici une obligation de lucidité. Elle demande de regarder les difficultés avec assez de précision pour pouvoir agir sur elles. La puissance durable se construira dans cette cohérence. Aux infrastructures devront répondre les qualifications; à la projection extérieure, une confiance intérieure; aux promesses, des réalisations accessibles au plus grand nombre. Le défi marocain tient finalement dans ce passage: faire d’une ambition nationale une perspective que chacun puisse reconnaître dans son propre avenir.

Sur l’auteur

Économiste et essayiste, Abdelmalek Alaoui dirige le groupe de conseil Guépard et préside l’Institut marocain d’intelligence stratégique. Diplômé de Sciences Po et titulaire d’un MBA d’HEC Paris, il est notamment l’auteur du «Temps du Continent: chroniques africaines 2016-2017» (2017, Prix spécial Turgot du livre économique francophone en 2018) et du «Temps du Maroc» (2021).

«Maroc, le défi de la puissance», Abdelmalek Alaoui, 592 pages. Éditions Le Cherche-Midi, 2026. Prix public: 250 DH.

Par Karim Serraj
Le 07/11/2026 à 12h15