«Nayla s’ennuie. Elle dort mal. Elle a peur.» Trois phrases, presque trois battements, suffisent à donner sa gravité à ce conte philosophique destiné aux jeunes lecteurs comme aux adultes. Tahar Ben Jelloun place au seuil de l’enchantement une enfant en quête de refuge. La beauté du livre tient à la délicatesse avec laquelle l’écrivain conduit son héroïne hors de cette détresse. Jardins, métamorphoses, animaux parlants: chaque émerveillement lui restitue un peu de confiance. La douleur demeure sensible, tandis que l’imagination desserre son étreinte. Cette progression donne au conte sa force consolatrice. On y retrouve le plaisir des histoires qui accompagnent longtemps après la dernière page.
L’histoire commence après le séisme du Haouz de septembre 2023. Nayla et sa sœur Halima ont survécu; leurs parents sont morts. Séparées, elles connaissent des sorts différents. Halima trouve protection auprès d’un oncle maternel bienveillant; Nayla subit la brutalité de Mbarrek, chez qui elle vit désormais. À la catastrophe s’ajoute la violence d’un adulte qui aurait dû la protéger. Le conte prend alors toute sa force: à travers les épreuves et les découvertes, une enfant retrouve peu à peu la possibilité d’habiter le monde et d’y choisir sa place.

La beauté de ce récit tient aussi à l’alliance du mot et de l’image. Des planches de dessins et de peintures signées Tahar Ben Jelloun en accompagnent le mouvement, prolongeant la poésie des phrases par les formes et les couleurs. L’écrivain, dont on connaît l’immense talent pictural, compose ainsi un univers où la page se regarde autant qu’elle se lit, et où chaque illustration ajoute sa propre lumière à l’enchantement.
Douze ans et un siècle de mémoire
Sous le citronnier planté par son grand-père à sa naissance, Nayla rêve de nuages auxquels donner des formes. L’imagination lui rend une initiative que la peur avait étouffée. Bientôt, elle suit un chat, franchit des passages et apprend que les frontières du possible sont moins solides qu’on ne le lui avait laissé croire.
La fillette possède surtout une ressource inattendue: elle affirme avoir cent douze ans. Devant les gardiens du pays merveilleux, elle explique: «Oui, je suis née il y a douze ans, mais j’ai hérité de l’âge de mon grand-père qui est mort à cent ans. Je connais tout de sa vie, de son savoir, de son destin. Je suis dépositaire de cet héritage précieux qui me permet aujourd’hui de parler avec les animaux et de m’aventurer n’importe où.»
Quelle belle manière de dire la transmission. Aux années de l’enfant s’ajoutent les années racontées, les gestes retenus, la sagesse familière d’une voix. Ben Jelloun donne à l’orpheline cette richesse que la catastrophe lui a laissée: une mémoire capable de lui tenir compagnie. Le souvenir devient une permission d’avancer.
Nayla garde néanmoins ses impatiences, ses hésitations. Elle veut comprendre, mais aussi jouer, manger, se reposer, devenir amoureuse. Elle interroge ses guides et discute leurs promesses. Ses variations de taille, ses vieillissements soudains, ses pertes de mots donnent une forme sensible à cette identité fragilisée. Le corps merveilleux traduit ce qu’éprouve une enfant privée de repères: la difficulté de savoir quelle place occuper et comment rester elle-même.
Le parlement des êtres mal aimés
Son premier compagnon attend lui aussi un geste qui le fasse exister: «On m’appelle Chat, car je n’ai pas de nom. Dans ce pays, on n’aime pas les animaux de compagnie. Donne-moi s’il te plaît un nom!» Nayla lui donnera le nom de Sibo.
Ce chat est une délicieuse invention. Il consulte sa montre, disparaît, revient, grandit, perd la parole et la retrouve. Sa fidélité conserve les caprices de son espèce. Autour de lui, un âne émotif, une souris inquiète, des chiens sans foyer et un hérisson solitaire composent une compagnie touchante. Ben Jelloun possède cet art de donner aux animaux une présence immédiatement familière, avec une fragilité, une humeur, une manière de solliciter l’affection. Être nourri, adopté, respecté devient une revendication. Le hérisson, qui souffre de solitude, reçoit à son tour un prénom, Houria, celui de la grand-mère de Nayla. L’enfant prolonge la chaîne de la reconnaissance.
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Elle a pourtant encore à apprendre. Devant un ver à soie affamé, elle se déclare incapable de l’aider. Sibo revient avec des feuilles de vigne et lui donne une leçon de générosité. Ben Jelloun laisse ainsi son héroïne découvrir ses propres limites. La compassion se construit dans la relation, parfois grâce à un compagnon qu’on croyait devoir protéger.
La Vieille organise ce monde avec une autorité familière. Elle guide, nourrit, raconte, mais se fatigue, pleure, dort et ronfle. Sa sagesse reste attachée à un corps et à une voix. Son idéal tient dans cette déclaration: «Ici, il n’y a de place que pour la grâce et la beauté, l’amitié et l’amour, la fraternité et la solidarité, la gratuité et la générosité. Ici, on ne crie pas, on parle avec douceur; on ne se dispute pas, on discute autour d’un thé ou d’un repas; ici, nous sommes bénis par un climat doux et bon.»
Ce programme prend son sens dans les gestes qui l’éprouvent. La souris a encore peur du chat; le chien attend une famille; le récit des boulettes empoisonnées rappelle que la cruauté demeure proche. L’hospitalité exige une vigilance concrète envers les plus faibles. Le conte la mesure à leur possibilité de vivre sans terreur.
L’épisode du miel d’Inzerki élargit cette attention au vivant. Les abeilles sont malades, le miel devient rare, et Nayla se souvient de l’avertissement de son grand-père sur leur disparition. La gourmandise rencontre une inquiétude qui dépasse son propre destin. Le pays merveilleux dépend aussi de ces vies minuscules: le récit suggère qu’aucun bonheur humain ne peut se construire dans l’indifférence au monde qui le nourrit.
Une Alice accueillie dans l’imaginaire marocain
La parenté avec Lewis Carroll est annoncée par le titre et entretenue par les changements d’échelle, les animaux parlants, les seuils et les énigmes. Une lettre d’Alice, découverte dans le tiroir d’une commode apportée par un âne, donne à cette parenté une forme ravissante. Celle-ci écrit à Nayla: «J’avoue que je suis contente. Moi qui adorais faire semblant d’être deux, je suis à présent satisfaite, car tu es assurément mon double, le double être dont je rêvais.»
Entre les deux fillettes se noue une amitié littéraire. Alice reconnaît Nayla, lui ouvre une place dans la grande famille des enfants qui traversent l’impossible. Le classique anglais devient une voix fraternelle; la littérature offre à l’héroïne une compagnie venue de loin.
Dans sa note finale, Ben Jelloun rapporte l’impulsion donnée par sa relecture d’ «Alice suivi de La Chasse au Snark», dans l’édition de la Pléiade de 2025. Il évoque aussi la version russe publiée par Nabokov en 1923, tout en précisant qu’il ignorait ce précédent lorsqu’il a entrepris son conte. L’écrivain explique son intention dans la note finale: «L’essentiel est pour moi de m’adresser aux lecteurs de tous âges vivant dans un monde assez loin de la culture et de la civilisation anglaises.»
Ce projet prend corps dans chaque sensation du voyage. Les gardiens portent djellaba et tarbouche; les acrobates viennent de Jama’a el Fna; le voyage rencontre la Dune Blanche, Dakhla et les palmiers. Les souvenirs donnent leur place au hassanya, aux saints, aux repas et aux récits de la famille. Ce Maroc possède une épaisseur affective: Nayla avance avec ce qu’elle a entendu, goûté, appris et perdu.
Le conte universel trouve ici une profondeur marocaine. La mémoire de Nayla est faite de voix familiales, de récits de saints, de repas et de gestes transmis. L’hospitalité se déploie autour du thé; les paysages éveillent des souvenirs; les mots entendus dans l’enfance accompagnent l’aventure. Ben Jelloun fait entrer toute une culture dans le mouvement du merveilleux. L’universel prend la saveur d’un fruit, le grain d’une voix, la chaleur d’un repas partagé.
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Cette circulation des imaginaires prolonge «Mes contes de Perrault», paru en 2014, où Ben Jelloun accueillait dix récits célèbres dans un univers arabe et musulman. Elle rejoint aussi une fidélité profonde de son œuvre: donner une voix aux êtres dont d’autres prétendent décider l’existence. D’Ahmed, dans «L’Enfant de sable» (1985), à Zahra, dans «La Nuit sacrée», prix Goncourt 1987, cette reconquête de soi traverse ses livres. Nayla la poursuit avec l’élan de l’enfance. Le grand romancier et le conteur se rejoignent dans l’attention portée à sa liberté.
La bonté s’apprend, la pensée aussi
La morale circule dans les rencontres, les surprises et les questions. Ben Jelloun accorde à son héroïne le droit précieux de réfléchir à ce qu’on lui enseigne. Lorsqu’elle récite «La Cigale et la Fourmi», les mots appris l’aident à traverser ses métamorphoses. La littérature lui rend une continuité, une musique intérieure.
Son commentaire garde toute la franchise de l’enfance: «Pourtant c’est simple; c’est l’éloge du travail et de la prévoyance. Je sais aussi que la fourmi m’énerve par son égoïsme. Mais c’est une morale qui est valable partout et tout le temps.» L’admiration pour la fable accueille une objection. Nayla s’instruit et conserve son mouvement de compassion. Cette liberté de jugement donne au récit sa vivacité intellectuelle.
L’école porte elle-même des souvenirs contrastés. Un maître impose le foulard, surveille les vêtements et met en cause la foi des parents. Ceux-ci lui opposent une parole nette: «L’islam, ce n’est pas ça. On se couvre quand on prie, quand on entre dans une mosquée, mais pas dans une école.»
À cette contrainte, le conte répond par une spiritualité accueillante. La prière et la méditation ouvrent des espaces de paix. Les souvenirs évoquent des saints vénérés par des musulmans et des juifs, une église de Dakhla offrant refuge aux migrants. La valeur d’une croyance se manifeste dans la bonté de ceux qui la vivent.
L’auteur retrouve ainsi l’art du dialogue qui anime «Le Racisme expliqué à ma fille» (1998). Il prend les questions de l’enfant au sérieux. Nayla peut même s’impatienter devant une promesse trop facile: «Ah, si la vie était aussi simple, je ne serais pas là en train d’espérer un monde meilleur!» Sa lucidité donne du prix à l’espérance. Cette petite voix conserve assez de liberté pour interroger ceux qui la guident.
La voix du conteur et la main du peintre
Ben Jelloun adopte une prose mobile, largement conduite par le présent et les dialogues. Les phrases courtes font avancer les rencontres; les changements de lieux s’effectuent avec l’évidence des rêves. Les objets familiers entretiennent le sourire: une montre, une bouteille d’eau, une veste à poches, une cigarette américaine demandée par l’âne Martin. L’invraisemblable garde la proximité du quotidien.
Les paroles circulent entre l’enfant, les animaux et les guides. Des histoires s’enchâssent dans le voyage, notamment celle de la souris et le récit de Salomon et de la reine de Saba. La voix de Batma, à travers Nass El Ghiwane, ajoute une mémoire musicale à ces présences. La culture marocaine se transmet dans un timbre, une émotion, un souvenir d’écoute. Le livre fait entendre une communauté autant qu’il dessine un paysage.
L’épisode des lettres et des chiffres apporte une satire souriante de l’autorité. Les chiffres rivalisent, le zéro revendique sa puissance et la Reine privilégie certaines lettres, tandis que d’autres sont exclues par superstition. Ce jeu rend visibles les préférences arbitraires qui organisent une société. La souveraine demeure pourtant capable de bonté envers les autruches maladroites de sa fantasia. Les personnages résistent ainsi aux étiquettes trop commodes du bon et du méchant.
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Son plaisir verbal connaît aussi des moments plus explicatifs. Les discours sur le bien, la discipline et le bonheur développent parfois une leçon déjà sensible dans les scènes. Cette insistance appartient à son projet de transmission; elle peut ralentir la fantaisie. Le récit retrouve sa force lorsqu’un détail, une réplique ou une image laisse au lecteur le soin de comprendre.
Les illustrations prolongent cette recherche. L’héroïne en donne presque le principe: «Nayla aime bien les livres où chaque page d’écriture est accompagnée d’une page de dessin. Besoin de visualiser ce qu’on lui raconte.» Ben Jelloun répond à ce désir avec ses propres images. Les traits heurtés, rouges et noirs, qui évoquent le séisme précèdent les animaux et la lumière de la Dune Blanche. La peinture conserve, elle aussi, la trace du désastre.
À mesure que le voyage avance, la prose s’ouvre à une adresse qui semble traverser Nayla pour atteindre le lecteur: «Tu as entre les mains ce conte, en principe pour l’enfant que tu n’es plus tout à fait. Tu le déposes dans la beauté des choses, visitée encore par les joies de l’enfance. C’est un secret que rien ne trahit, gardé par les anges d’un pays que tu portes en toi comme une rose en bandoulière jamais fanée.»
Cette rose portée sur soi dit la persistance d’une capacité d’émerveillement. Le conte s’adresse aussi à l’adulte qui peut la retrouver, avec ce que l’enfance lui a laissé de joie, d’inquiétude et de questions.
Sept miroirs et le prix d’un recommencement
Le passage des miroirs concentre le sens de l’aventure. Ils prennent des formes inattendues: porte, fenêtre, oranger, histoire, fable, brèche dans un mur, puis grand miroir de Venise. À travers eux, regarder devient franchir, apprendre ou recevoir. Nayla doit découvrir une autre relation au monde pour atteindre une autre image d’elle-même.
Le choix de ces formes éloigne le miroir de sa fonction habituelle. Une fenêtre montre le monde, un oranger nourrit, une histoire se transmet. Chacune de ces rencontres réveille chez Nayla une curiosité, un appétit, une possibilité de désir. L’initiation touche les fonctions élémentaires de la vie. Elle ménage aussi une intimité: dans la brèche du mur, la fillette découvre une vision qu’elle ne révèle à personne. Au milieu des guides qui lui expliquent son avenir, quelque chose continue de lui appartenir en propre.
Le texte formule la promesse au terme de l’épreuve: «Débarrassée de son passé, elle se sent toute neuve, prête à enfin vivre en liberté et en dignité. C’est ce que le plus beau pays du monde lui promet.» Ces mots ramènent le merveilleux à ses enjeux humains. La liberté et la dignité donnent leur mesure aux prodiges.
À son arrivée, l’enfant entre dans la Maison du Savoir. Elle pourra apprendre, jouer du piano et danser. Un vieil homme lui annonce aussi un passage par le Hammam des Mémoires, où les souvenirs douloureux seront retirés de sa peau. L’image matérialise le chagrin et fait du soin un geste tangible. Mais le programme va loin: «Ici, personne ne s’encombre de sa vieille mémoire, pleine de tristesse et de chagrin. Nous sommes tous des nouveau-nés.»
Une question subsiste alors pour le lecteur: jusqu’où faut-il oublier pour recommencer? Le livre vient de montrer combien les récits du grand-père, de la grand-mère et les paroles des parents soutiennent Nayla. Comment détacher les souvenirs qui meurtrissent de ceux qui permettent de tenir? Le texte accompagne une renaissance heureuse, tout en laissant affleurer cette tension entre la mémoire qui blesse et celle qui nourrit. Le pays idéal lui-même demande à être protégé: «Attention, nous devons rester vigilants, car le Mal est capable de s’insinuer par des failles qu’on ne voit pas. Dès que le Bien apparaît, le Mal essaie de le détruire.»
Une enfant qui veut désormais soigner
Alors que le royaume célèbre le présent, Nayla recommence à envisager un avenir. L’enfant secourue imagine devenir, à son tour, celle qui prend soin.
Une illustration la représente rêvant du prince charmant. Le livre accueille cette image familière, puis conduit son héroïne vers des ambitions qui engagent ses propres capacités. La musique donnera une expression à sa sensibilité; la médecine lui permettra d’agir sur la souffrance. Ce déplacement compte dans un récit traversé par les violences faites aux filles. L’enfant peut enfin se penser comme sujet de son avenir, capable d’acquérir un métier et de choisir une vocation.
Elle se dit: «J’ai de la chance! J’ai échappé à un séisme et à la brutalité d’un oncle odieux et, aujourd’hui, j’ouvre les portes d’une nouvelle vie où j’apprendrai à faire de la musique, où je soignerai les malades, car je désire avoir en moi la science de la médecine!»
Cette projection constitue la morale la plus vivante du conte. Le bonheur devient une capacité retrouvée d’apprendre, de créer et de se tourner vers autrui. La solidarité reçue appelle une solidarité à venir. Ben Jelloun confie ainsi à son héroïne davantage qu’un refuge: une existence dont elle peut commencer à désirer elle-même la forme.
Entre la petite fille qui avait peur de fermer les yeux et celle qui peut enfin s’endormir à la fin du conte, les animaux, les histoires et les miroirs ont accompli leur travail. La victoire du merveilleux tient tout entière dans cette tranquillité rendue à une enfant.
«Nayla au pays des merveilles», Tahar Ben Jelloun, 160 pages. Albin Michel, 2026. Bientôt disponible dans les librairies marocaines.




