En cette époque de violence, de menace d’agression, de guerre qui se profile à l’horizon, réelle ou virtuelle, en ces temps où le Mal s’invite à notre table sous diverses formes, en ces jours où le Maroc progresse et avance pendant qu’une partie de la société vit dans des difficultés financières et morales, j’ai fait un rêve. Un rêve que tout un chacun peut faire. Il ne faut être ni Luther King ni Mandela.
Oui, un rêve, ça ne mange pas de pain! On l’exprime, on le dit, on l’écrit, on le crie.
Une société saine. Tel est mon rêve.
C’est quoi, me diriez-vous?
Vous savez d’instinct ce que cela veut dire.
Nous aspirons tous à une société où le Mal aurait été tellement combattu qu’il n’y trouve plus de place. Une question de prise de conscience et de volonté.
On sait, depuis les analyses de Hanna Arendt, que le Mal a réussi à se banaliser. Il est avec nous, autour de nous, face à nous, intérieur et aussi externe, il est souvent là sous des formes insoupçonnées, mais il agit.
Le mal est en l’homme, si l’on en croit Sigmund Freud. Dans Malaise dans la civilisation, il évoque la tentation «d’exploiter sa force de travail sans dédommagement, d’user de lui sexuellement sans son consentement», mais aussi de dépouiller son prochain, de l’humilier, de le faire souffrir et de le tuer.
Si l’on considère que le Mal est l’inhumain chez l’homme, il est certain qu’il est producteur de cruauté parfois gratuite.
Sartre nous a prévenus, en faisant dire à Inès dans Huis clos: «Moi, je suis méchante: ça veut dire que j’ai besoin de la souffrance des autres pour exister.»
Exister est l’objectif de chacun et de chacune. Mais tout dépend comment et avec quel projet. Hors de question d’exister en écrasant l’autre, celui qu’on envie, qu’on jalouse et qu’on a envie de voir souffrir. Exister au détriment de ceux qui travaillent et qu’on exploite sans se poser de question.
Il arrive, dans la vie quotidienne, de nous trouver en face d’une personne animée par le Mal même si elle dit le rejeter et ne pas le chercher. Ce n’est pas une fatalité, mais une vengeance tardive et perverse.
«Je fais du mal parce que j’ai été privé d’amour et d’affection», c’est ainsi que l’expliquent les psychanalystes. C’est la théorie la plus avancée pour expliquer le viol. Un enfant violé est un futur délinquant qui violera. C’est trop simple. Mais c’est souvent le cas. Il faut être détraqué pour abuser d’un enfant sans défense. C’est un crime. C’est le Mal absolu.
Il n’est pas dans nos habitudes d’évoquer la question du Mal. On la refoule, on fait comme si ça n’existait pas. Et puis, un jour, on tombe sur quelqu’un dont la vie est habitée par le besoin de faire le Mal. On ne comprend pas au départ, ensuite on se dit: «Oui, il a besoin de me détruire pour exister».
On dirait que notre société a peur d’aborder ce sujet. Il y a Satan. Moi aussi en tant que pèlerin à la Mecque, j’ai jeté des pierres sur Satan afin de l’éloigner de ma vie. Geste symbolique qui n’a pas empêché des gens de s’acharner sur mon existence avec régularité et mesquinerie. Mais passons. Disons que le Mal existe et il se porte bien. Il suffit de le savoir et de se protéger.
«Nous comptons sur le nouveau gouvernement pour que la nouvelle Moudawanna sorte du blocage actuel et donne les droits nécessaires aux femmes et défende les enfants, avec le principe de la liberté de conscience.»
— Tahar Ben Jelloun
Dans une «société saine», celle dont je rêve, il y aurait une assurance contre le Mal.
Un voisin vous pourrit la vie? Vous vous adressez à votre assurance pour qu’elle intervienne afin de faire cesser le harcèlement.
Un ami que vous croyiez fidèle vous trahit. Ça fait mal. Et là, l’assurance ne pourra rien faire. La vie est ainsi. Parfois incompréhensible. Les sentiments n’entrent pas dans le logiciel de l’assurance.
C’est dans les divorces que le Mal fait la fête. Situation idéale pour haïr, vouloir tout le mal possible pour l’autre et se réjouir quand il est atteint.
Il n’y a pas de rupture heureuse. Toute fin laisse des traces. Tout s’inverse: l’amour devient haine, l’affection devient détestation, le respect s’annule, le besoin naturel de l’autre se transforme et on sait que le Mal est à l’œuvre.
Notre société est loin de correspondre à mon rêve. Mais nous apprenons à vivre ensemble, avec difficulté, avec méfiance. L’incivisme est signe de refus et de rejet. Il se généralise et se banalise. Un automobiliste brûle un feu rouge; celui d’à côté se dit: «Pourquoi pas moi aussi?» Il en va de même pour le non-respect des règles de priorité.
Une amie me disait l’autre jour qu’il y aurait 400 divorces par jour chez nous. Il vaut mieux divorcer que de rester à souffrir dans une relation qui s’est usée ou qui est basée sur une perversion cachée. C’est une forme non négligeable de la liberté, surtout pour la femme.
À présent qu’une femme est à la tête du gouvernement, nous comptons sur elle pour être attentive à la condition de ses sœurs, en particulier des petites filles abusées, retirées de l’école, mariées de force, jetées à la rue, exploitées, méprisées, humiliées, meurtries dans leur corps et leur âme par le Mal. Nous comptons également sur la nouvelle Assemblée pour reconnaître le droit à l’avortement dans certaines conditions.
Nous comptons sur le nouveau gouvernement pour que la nouvelle Moudawanna sorte du blocage actuel et donne les droits nécessaires aux femmes et défende les enfants, avec le principe de la liberté de conscience.
Nous comptons sur tous les ministres pour inclure dans leurs projets la lutte contre la perversion, l’incivisme, l’égoïsme grossier, tout ce que le Mal génère depuis longtemps dans notre beau pays en s’appuyant sur le fléau de la corruption.
Nous comptons enfin sur Mme El Mansouri pour qu’elle fasse moins de politique et davantage d’action sociale en luttant contre l’exploitation de ceux et celles qui travaillent et sont payés une misère. Si elle tient à réussir, il faut vraiment qu’elle suive les directives de Sa Majesté et se mette au service des sans voix, ceux et celles qui souffrent du cauchemar de la bureaucratie, qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts parce que l’injustice s’est généralisée, parce que le pouvoir d’achat est trop faible.
Quant au destin du Mal, cela concerne chacun de nous. Une société saine, cela se fabrique par chacun et c’est un devoir quotidien.




