L’autre injustice de l’héritage

Fouad Laroui.

ChroniqueDiscuter de l’inégalité homme/femme devant l’héritage est une chose, mais il faudrait aussi remédier à l’inégalité de tous devant les hasards de la filiation.

Le 25/09/2024 à 11h00

On ne devient vraiment adulte que le jour où l’on accepte que le monde n’est pas juste. Pour le dire en termes philosophiques: le jour où l’on accepte qu’il n’y a pas de justice immanente, c’est-à-dire une justice qui ferait partie de l’ordre du monde, naturellement, intrinsèquement, partout et toujours. En fait, nous baignons dans un océan d’injustices, petites ou grandes, nous en prenons conscience en devenant adulte -et alors il nous faut serrer les dents et avancer.

Ceux qui ont la foi se consolent en répétant, devant l’iniquité, que les voies du Seigneur sont impénétrables [Épître aux Romains, 11, 33], ou en se disant, fatalistes, «Il se peut que vous détestiez quelque chose alors que c’est un bien pour vous» [Coran, II, verset 216] -et ils lisent et relisent, dans la sourate de la Caverne, l’allégorie du compagnon de Moussa/Moïse que la tradition nomme Al-Khidr. Leibniz avait donné à tout cela un habillage rationaliste en argumentant que le mal était nécessaire, même dans «le meilleur des mondes possibles» -on sait comment Voltaire allait brocarder dans Candide ce qu’il nommait l’optimisme de Leibniz- inventant au passage ce mot.

Tout cela est bel et bon et je crois être assez adulte pour admettre qu’il n’y a pas de justice immanente. C’est comme ça. Cependant, il y a une injustice flagrante qui m’a toujours indigné -et à laquelle nous pourrions remédier par la loi: celle de l’héritage.

Je ne parle pas ici de la controverse qui fait rage chez nous, au Maroc, sur la répartition entre garçon et fille (1 part contre 1/2 part de ce que laisse le père), à l’occasion de la révision du Code du statut personnel. Débat pour un autre jour.

Je ne parle pas non plus des héritages modestes (une maison, quelques meubles, une voiture, un compte en banque pas trop fourni…). Que les enfants héritent de cela, pourquoi pas? Tant mieux pour eux.

Il en va autrement de ceux qui laissent d’immenses villas, des immeubles entiers d’appartements de location, des terres, des lingots d’or, des portefeuilles d’actions, des usines, des yachts à des rejetons qui n’ont fait que se donner la peine de naître, comme disait Saint-Simon. Quelle injustice vis-à-vis de ceux qui démarrent dans la vie avec pour tout viatique leurs talents et leur envie de travailler, mais avec zéro centime dans la poche! (J’en sais quelque chose…)

Un exemple obscène en fut Liliane Schueller Bettencourt, fille du fondateur de L’Oréal, qui n’a jamais travaillé un seul jour de sa vie et était tellement riche, par héritage, qu’elle offrit un jour une île (!) en Polynésie d’une valeur d’un milliard de dollars -oui: un milliard de dollars- au photographe François-Marie Banier parce qu’il l’amusait…

Celui qui fut un temps l’homme le plus riche du monde, Warren Buffett, trouvait ce genre de situation tellement indécent qu’il avait décidé de laisser, par testament, le plus gros de sa fortune (des dizaines de milliards de dollars) à des associations caritatives plutôt qu’à ses enfants -qui recevraient quand même de quoi vivre confortablement.

De même, l’ex-star du basket américain Shaquille O’Neal avait dit qu’il ne léguerait pas sa fortune (400 millions de dollars) à ses enfants, qui devraient se débrouiller pour s’en tirer. Ça forme le caractère. («Je leur ai offert l’essentiel: une bonne éducation.»)

Michael Bloomberg, l’ancien maire de New York, dispose d’une fortune estimée à 59 milliards de dollars par le magazine Forbes. Il a averti ses deux filles -avec qui il s’entend bien, pourtant- qu’elles ne toucheraient pas un centime le jour de sa mort: tout ira à des œuvres de charité et à l’université de Baltimore.

Et nous? Hmmmm

J’ai fait partie, il y a quelques années, d’une Commission qui fit appel à des experts pour avoir leur avis sur différentes problématiques. Je me souviens d’un dîner avec le fameux économiste Thomas Picketty, qui fut stupéfait d’apprendre qu’il n’y avait pas d’impôt sur l’héritage au Maroc. Et c’est ainsi que l’injustice fondamentale, celle de la loterie de la naissance, se perpétue.

Donc: discuter de l’inégalité homme/femme devant l’héritage est une chose, mais il faudrait aussi remédier (partiellement) à l’inégalité de tous devant les hasards de la filiation.

Et la seule façon de le faire, c’est d’instaurer des droits de succession conséquents (au moins 60%) -qu’on affecterait, par exemple, au budget des écoles publiques rurales pour donner aussi leur chance à ceux dont les parents ne sont pas milliardaires…

Par Fouad Laroui
Le 25/09/2024 à 11h00

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Héritée ou pas, une Fortune ça "s'impose" ! Je veux dire doit être imposable ! C'est logique non ?!... Les fortunés qui ont acquis leur Fortune avec la Sueur de leur front ont le droit de profiter du Fruit de leur travail et doivent être Respectés pour ça ! Cependant, il est tout à fait normal qu'ils acceptent d'aider leur Pays un peu plus que les modestes Citoyens ! Ceci est encore plus vrai pour les "fortunés" par hasard ou par chance et qui n'ont rien foutu pour le devenir !! Merci

(Cont'd) In your post last week, you argued convincingly that controlling prices is not the solution to the complex issue of pricing increases, and I completely agree. You provided solid examples to back up your claim. However, I must admit I'm a bit surprised by the perspective presented in this week’s column.

Proposer une taxation de type droits de succession de manière modérée et raisonnable me paraît une idée intéressante si tant est que l'argent récolté serve bien l'intérêt général de la collectivité, ce qui.n'est déjà pas une mince affaire.. En revanche, je ne saisis pas le débat faisant "rage" au sujet de l'héritage homme-femme. Si débat il y. à, il conviendrait alors de le reformuler en ces termes : "le partage décidé par Allah,, est-il inique ? Le Seigneur de l'univers at-il fait preuve d'injustice ?" Voilà, ne tournons pas autour du pot et que ceux qui discutent cette législation islamique aient le courage de nommer les choses telles qu'ils le sous-entendent.

Allah ne s'est pas montré injuste. Il faut simplement accepter un fait très simple : le Coran a été révélé à une période donnée dans des circonstances sociales et familiales données. Par conséquent, certains préceptes étaient conformes à cette réalité-là. C'est le cas de l'héritage et cette différence de traitement entre un fils et une fille. C'est également le cas pour la polygamie. Les données du 21ème siècle ne sont pas celles du 7ème. Après tout, nos spécialistes de théologie et du fiqh sont là pour l'ijtihad, à savoir la réflexion sur notre religion. Ils doivent pouvoir trouver une idée pour mettre fin à cette injustice. Tout le monde n'aura pas nécessairement l'idée (ou l'envie) de laisser un testament !! A vos méninges messieurs les Oulémas (il y a des dames dans ce milieu ??)

Je suis totalement contre, je travaille pour ma famille et les gens que j'aime, pas pour un pays

Quelle catastrophe ! On n’avancera jamais !

Vous utilisez les routes de ce pays? Vous êtes protégé par sa police? Vous êtes pour l’éducation publique? Sa diplomatie parle aussi en votre nom? Alors vous devez aussi quelque chose à ce pays. Sinon, allez vivre en autarcie dans une île déserte..

C'est le drame absolu du Maroc : chacun 'travaille" pour soi et du coup l'intérêt général passe à la trappe.

Voilà une idée pas inintéressante : instaurer des droits de succession pour en faire quelque chose de bien et d'utile. Le problème avec ce type de taxation est que ça se transforme très vite en surtaxation pour devenir carrément de l'hyper-taxation. En France par exemple, il y a des héritiers qui se sont retrouvés à payer bien plus de taxes sur la succession que la valeur de l'héritage !! Les États deviennent très vite voraces dès lors qu'ils "découvrent " une nouvelle taxe. 60% de droit de succession est un pourcentage énorme. On peut commencer par des taux plus modestes, surtout pour une succession en ligne directe. Au préalable, il faudra trouver une solution pour l'inégalité entre un fils et une fille. Le principe étant coranique, ça ne sera pas simple !

Bonjour, Est-ce que cela signifie que vous allez exclure vos enfants de votre héritage ?

Cher monsieur Abdelatif, Si vous relisez soigneusement l'article de M. Laroui (malheureusement, les gens lisent trop vite aujourd'hui...), vous vous rendrez compte qu'il ne parle que des milliardaires (immenses villas, immeubles, yacht, lingots d'or...) et non pas des gens qui ne laissent qu'un héritage modeste. Or je ne pense pas qu'un professeur universitaire comme M. Laroui amasse au cours de sa carrière des yachts, des villas (au pluriel) et des lingots d'or... Cordialement, Anissa

Bjr professeur.."Demarrer dans la vie avec zéro centime dans la poche"est à mon avis ce qui a poussé plusieurs à travailler d'arrache-pied pour s'extirper du gouffre de la pauvreté.Mon défunt père m'a dit une fois qu'il n'avait que faire d'un enfant qui attendrait sa mort pour hériter.Il voulait dire que les enfants doivent compter sur eux-mêmes. Salut à vous,à vos lecteurs et au 360.ma.

Combien de parents contournent aisément cette loi de 1 part 2 parts! Ne me faites pas rire.

Ayad parle à Salwa !? Alors que le commentaire est de Ayad Salwa ?!!! ... Que penser de ce Bêtisier ?! ... Merci

Salwa, ne riez pas: l’article de Fouad Laroui ne parle pas de cette loi, mais d’autre chose…

C’est vrai qu’il existe des injustices imprévisibles, mais le propre de l’homme est de faire en sorte qu’elles soient réparées. En ce qui concerne l’héritage la première injustice qu’on peut réparer est d’autoriser une personne à cause de son sexe d’hériter de la moitié de ce que touche l’autre sexe. Pour réparer cette injustice il suffit d’autoriser le testament prévu par le texte sacré qui octroie une part aux pères et mères par testament. Je m’arrête là car une théologie mal comprise peut faire beaucoup de mal. Il appartient à nos théologiens de retrousser les manches.

Voici un article qui incite à la réflexion. Il y a effectivement beaucoup d’injustice quand des milliardaires ne paient rien en héritant alors qu’un petit fonctionnaire paie des impôts.

certains Français contournent la loi en cédant ou en achetant directement les biens au nom de leurs enfants. les lois sont faites pour être contournées n'est ce pas M. laroui?

Logiquement l’État doit hériter. Car il a grandement contribué dans cette fortune. Vivement une loi à 60 %. .

Mme Bettencourt a acquit l'ile d'Arros en 1999 pour la somme de 18 millions de dollars et l'a par la suite offerte a FMB. Cette ile se trouve aux Seychelles (Afrique de l'Est - Ocean Indien)) et non en Polynesie (Ocean Pacifique Sud)

La personne la plus riche au Maroc ne devrait pas apprécier cette justice rendue par la loi … Ceci dit, 60% c’est très pesant que votre proposition devient irréaliste, en plus il me semble que si les héritiers vendent le patrimoine hérité, il paie des impôts au Maroc. L’impôt sur la fortune au Maroc est différé à la vente des biens hérités.

Tout à fait d'accord, M. Laroui. Il n'est pas normal de ne pas avoir de droits de succession, c'est-à-dire d'impôt sur l'héritage, dans un pays moderne.

Un pays moderne. Mais le Maroc ne l'est pas. Le Maroc est un pays traditionaliste. Merci Allah.

Nous ne sommes pas un pays moderne Nous ne sommes pas un pays socialiste Nous sommes un pays islamique chérifien Bonne journée

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