Malgré les discours sur l’inclusion et la parité, les écarts restent profonds entre les femmes et les hommes dans le monde du travail au Maroc. Faible participation féminine au marché de l’emploi, sous-représentation dans les postes de décision et retard persistant dans les classements internationaux liés à l’égalité de genre: pour de nombreux acteurs engagés sur ces questions, le temps de la sensibilisation atteint aujourd’hui ses limites.
C’est dans ce contexte que We4She a réuni, mercredi 20 mai à Casablanca, dirigeantes, experts et responsables institutionnels autour d’une conviction commune: l’égalité économique ne pourra progresser sans mécanismes législatifs plus ambitieux et politiques d’accélération concrètes.
Placée sous le thème «De la sensibilisation à la loi: franchir le cap pour l’égalité économique», la conférence annuelle de We4She a réuni plusieurs personnalités engagées sur les questions de parité et d’inclusion, parmi lesquelles Marie-Pierre Rixain, auteure de la loi française visant à accélérer l’égalité économique et professionnelle, Myriem Noussairi, Houda Chafii ainsi que Jamal Belahrach.
Au cœur des échanges: le constat d’inégalités structurelles qui continuent de freiner l’autonomisation économique des femmes. Prenant la parole lors de la rencontre, Myriem Noussairi a insisté sur le caractère «systémique et interconnecté» des obstacles rencontrés par les femmes tout au long de leur parcours professionnel. Elle a notamment mis en avant le poids des charges domestiques et familiales, qui mobilisent, selon elle, près de 80% du temps productif des femmes sans reconnaissance économique réelle. «Si des dispositifs adaptés ne sont pas mis en place pour alléger cette charge, on observe souvent un décrochage professionnel après la première ou la deuxième grossesse», a-t-elle souligné, plaidant pour davantage de flexibilité dans l’organisation du travail.
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Même constat du côté de Jamal Belahrach, qui a évoqué des blocages persistants au sein du monde de l’entreprise. Selon lui, l’absence d’appropriation du sujet par les dirigeants et les niveaux intermédiaires du management demeure l’un des principaux freins à la progression de l’égalité économique. «La question est avant tout culturelle avant d’être réglementaire. On parle tout de même de 50% de la nation qui demeure exclue», a-t-il déclaré, appelant les hommes occupant des positions de pouvoir à s’impliquer davantage dans cette transformation.
Le dirigeant a également rappelé la faiblesse persistante du taux d’emploi au Maroc, qui peine à atteindre les 40% à l’échelle nationale et descend autour de 35% en milieu urbain. Pour les intervenants, cette sous-participation féminine constitue autant un enjeu d’égalité qu’un frein au développement économique du pays.
Illustrant une démarche d’inclusion au sein du secteur privé, Houda Chafii a présenté l’expérience de CIH Bank en matière de diversité et de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. «Le développement durable de la banque ne peut se concevoir sans inclusion ni diversité», a-t-elle affirmé. Elle a notamment évoqué la création, en novembre 2022, d’une crèche d’entreprise pouvant accueillir jusqu’à 120 enfants de collaborateurs âgés de six mois à six ans. Une initiative qui s’inscrit, selon elle, dans une politique plus globale de promotion des talents féminins. Aujourd’hui, les femmes représentent 36% des effectifs de la direction générale et 38% des postes managériaux au sein du groupe bancaire.
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Invitée d’honneur de cette rencontre, Marie-Pierre Rixain a salué l’adoption par le Maroc de la loi 19-20 relative à la représentativité des femmes dans les conseils d’administration, estimant qu’elle place le Royaume parmi les pays les plus avancés de la région MENA sur cette question. Elle a relevé que la proportion de femmes au sein des conseils d’administration atteint désormais 29%, soit une progression de huit points en trois ans. La députée française a rappelé que la France avait engagé cette dynamique depuis plusieurs années à travers la loi Copé-Zimmermann, avant de la renforcer avec la loi Rixain portant sur les instances exécutives.
Un optimisme toutefois tempéré par Myriem Noussairi, qui a estimé que l’arsenal juridique ne saurait, à lui seul, produire une transformation durable. «Ces huit points gagnés entre 2021 et 2025 sont significatifs, mais le périmètre d’action de la loi demeure limité», a-t-elle observé. Elle a notamment regretté l’absence de mécanismes coercitifs, d’obligations de reporting ou encore d’exigences renforcées en matière de transparence. Selon elle, les expériences internationales montrent que sans quotas ni dispositifs volontaristes d’accélération, les progrès en matière de représentation féminine tendent rapidement à ralentir.



