À Rabat, la robotique devient un terrain d’inclusion pour les jeunes sourds et malentendants

Des enfants sourds ou malentendants de la Fondation Lalla Asmaa. (S.Bouchrit/Le360)

Le 19/05/2026 à 14h16

VidéoLe 16 mai 2026, la bibliothèque de l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé a accueilli la première édition de «Parking au top», compétition nationale de robotique organisée par la Fondation Lalla Asmaa pour les sourds et malentendants. Parmi les 69 équipes et les 191 participants venus de six villes du Royaume, 12 équipes issues des centres de la Fondation ont concouru aux côtés d’élèves et d’étudiants entendants autour du même défi technique. Reportage.

Il est 11h30. Dans l’espace compétition, les équipes juniors s’affrontent autour d’une maquette de parking à deux niveaux. L’objectif: piloter un robot capable d’effectuer des manœuvres de stationnement de remorques. Pour les collégiens et les lycéens, le pilotage se fait par télécommande. Chez les universitaires, les robots doivent naviguer de façon autonome.

Autour de la piste, les regards restent fixés sur les trajectoires, les capteurs et le chronomètre. Une remorque dévie légèrement, un robot hésite avant un virage, puis retrouve sa trajectoire sous les applaudissements de son équipe. Dans la salle, personne ne cherche à savoir si l’équipe d’en face est entendante ou non.

C’est précisément ce qui donne son sens à la journée. Parking au top n’a pas été pensé comme une compétition réservée aux jeunes sourds et malentendants, mais comme un espace où ils concourent dans les mêmes conditions que tous les autres participants. Les équipes de la Fondation Lalla Asmaa, venues de Rabat et de Tanger, partagent la piste avec celles de la Faculté des sciences de Rabat, de l’ENSA Tétouan, de l’UIR ou encore de centres robotiques et d’associations citoyennes.

Amal Chorfi, membre du jury, résume l’ambiance observée depuis le matin: «Ici, tout le monde cherche à relever le challenge ensemble. C’est une très belle image de l’inclusion, mais aussi d’égalité des chances, à travers la robotique et la technologie.»

Ce matin, Hatim ne pilote pas de robot. Il s’assure que la compétition se déroule bien. Étudiant en doctorat et lui-même sourd, il fait partie du comité d’organisation. Passé par les centres de la Fondation dès l’enfance, il prépare aujourd’hui une thèse après avoir obtenu un master en communication. En langue des signes, il explique: «Je voulais étudier la robotique après le bac. Avec de la persévérance et du travail, j’y suis arrivé.»

Dans les stands, les inventions se multiplient au fil des démonstrations. Une équipe de collégiennes présente notamment un bracelet connecté pensé pour les personnes sourdes. Le dispositif vibre lorsqu’un son important est détecté dans l’environnement, comme une alarme, afin d’alerter son utilisateur. Derrière les lignes de code, les projets cherchent souvent à répondre à des situations concrètes du quotidien, avec des solutions imaginées par les élèves eux-mêmes.

Quelques mètres plus loin, Othmane, collégien, présente avec enthousiasme le projet de son équipe: un détecteur de gaz. Le système déclenche l’ouverture d’une fenêtre lorsqu’un seuil de danger est détecté. «On a appris le langage de code, on a fait la programmation sur PC, on a monté les câbles, le moteur, l’Arduino», explique-t-il en détaillant les différentes étapes de conception. Puis il sourit lorsqu’on lui demande pourquoi il est heureux d’être là: «Parce qu’on vient montrer notre projet aux gens. Et parce qu’on espère gagner.»

À l’étage des seniors, les défis deviennent plus complexes. Les robots doivent intégrer suivi de ligne, évitement d’obstacles et navigation autonome. Hiba, étudiante en informatique et robotique, participe pour la deuxième fois à la compétition. Par l’intermédiaire d’une interprète, elle explique qu’elle apprécie particulièrement l’accessibilité de cette discipline, même si son parcours universitaire reste parfois compliqué faute de traduction systématique pendant les cours.

Tout pour l’épanouissement

Le professeur Gharbi Mourad, ancien enseignant spécialisé en électronique et informatique à la Faculté des sciences de Rabat, accompagne depuis plusieurs années les jeunes de la Fondation. Pour lui, la robotique révèle surtout des capacités souvent sous-estimées. «Un jeune, vous lui donnez l’opportunité de s’épanouir et vous êtes étonné par ce qu’il vous rend», explique-t-il. Il reconnaît que l’apprentissage demande parfois davantage de temps, mais voit surtout dans cette expérience une autre manière d’enseigner et de transmettre.

Parmi les visiteurs figure aussi Abdelilah El Amrani, père de quatre filles, dont trois atteintes de surdité profonde, et passionné de technologie. Son aînée poursuit aujourd’hui un doctorat en robotique informatique. Quand il parle d’elle, il ne cherche pas à édulcorer: «Ce n’est pas l’oreille qui crée la différence. C’est l’éducation.» Son rapport à la robotique est lui-même devenu un terrain d’exploration familiale. Ensemble, ils ont commencé à construire un vocabulaire commun pour nommer les pièces du robot et les concepts de programmation, parce que la langue des signes marocaine n’a pas encore tous les termes techniques nécessaires. «Je lui explique la pièce, son rôle et elle essaie de trouver le signe convenable qui va faciliter la compréhension.»

Sa conviction sur la robotique est tranchée: «La robotique, c’est de la logique. Le cerveau, même chez les personnes malentendantes, accepte la logique. C’est pourquoi ils apprennent cette discipline.»

À 18h00, dans l’amphithéâtre de l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé (UM6SS), place à la cérémonie de remise des prix. La Faculté des sciences de Rabat domine la catégorie seniors, tandis que la Fondation Lalla Asmaa décroche la première place chez les juniors avec l’équipe Ninja, ainsi que le Prix de l’innovation grâce à l’équipe Robotic Girls. La Fondation Lalla Asmaa annonce déjà une édition 2027 avec une ambition internationale.

Au fil de cette journée, la compétition aura surtout montré comment l’inclusion peut se construire concrètement: dans des programmes de formation, des heures d’apprentissage et une piste où chaque équipe affronte le même défi.

Par Camilia Serraj et Said Bouchrit
Le 19/05/2026 à 14h16